Le pape s’est rendu au Liban récemment et je suis tombée sur un commentaire dans un média français d’une personne qui dit : « C’est marrant, il existe encore des gens qui croient en ça. »
Ce qui a enchaîné en moi une série de questions et de réponses sur la raison pour laquelle, au Liban, l’athéisme est considéré comme un tabou et la foi, elle, est considérée comme la norme.
Mais pourquoi alors ? Parce que…
Lorsque l’on vit dans un pays où notre quotidien consiste surtout à survivre, on se rend compte que la foi prend sa place. Une place qui est souvent absente dans les pays occidentaux. Une foi qui, dans un pays comme le Liban, se transforme en un espoir, ou même le seul espoir.
Certains proclament que Dieu n’existe pas, mais comment exprimer cela au peuple libanais, fragilisé par les conflits depuis son existence ?
Comment convaincre un père chiite qui attend le retour de son fils kidnappé durant la guerre que Dieu n’existe pas ?
Comment oser chuchoter à cette mère orthodoxe, collée auprès du lit de sa fille dans le coma depuis le 4 août 2020, que Dieu n’existe pas ?
Ou ce Libanais catholique dont le frère est mort au port de Beyrouth, qui attend la justice, cette justice qu’il a finalement confiée à Dieu… Comment se permettre de le regarder droit dans les yeux et de lui dire : « Tu n’auras jamais justice, parce que Dieu n’existe pas ? »
Ou cette jeune Libanaise maronite de 23 ans qui rêve d’utiliser son diplôme dans son pays et non à l’étranger… Comment avoir le courage de lui crier : « Ne prie pas saint Charbel, ton diplôme ne servira à rien dans ce pays ? »
Ou ces parents druzes persuadés que la fuite des cerveaux ne concernerait jamais leur fils, que son cerveau ne serait utilisé que pour reconstruire le pays… Comment leur dire d’arrêter de prier Dieu pour qu’Il garde leur fils près d’eux ?
Ou cette femme sunnite qui a perdu son mari et ses trois enfants, victimes d’une guerre des autres devenue une guerre contre sa famille… Comment lui dire qu’elle ne les reverra plus, même après sa mort, parce que Dieu n’existe pas ?
Comment persuader ces gens que Dieu n’existe pas, lorsque leur seul moyen de survie est cette croyance ? Cette croyance qu’il y a quelque part, au-delà, un Dieu qui veille…
Dieu, parce qu’ils ont perdu toute confiance dans ce qui est tangible, tout ce qui se rapporte à l’humain.
Dieu, parce que dans ce pays appelé le Liban : traumatisme, guerre, injustice quotidienne sont au cœur de la société. Alors pourquoi ne pas croire en Dieu, lorsque pour eux, chrétiens et musulmans, Dieu est le seul moyen de croire en cette vie ?
Alors oui, peut-être que dans les sociétés comme la nôtre, cette même foi qui alimente nos conflits occupe aussi le rôle paradoxal de solution à ces conflits. La foi devient ainsi un refuge pour les plus vulnérables. Elle se voit proportionnelle à la misère vécue, un type de misère quasiment inexistant dans les sociétés occidentales où la croyance en l’humain et ses capacités emporte la croyance en Dieu.
Là-bas, l’espoir repose sur le tangible : la justice qui fonctionne, la sécurité qui rassure, l’avenir qui se planifie.
Ici, cet espoir-là s’est effondré il y a longtemps, surtout chez les Libanais les plus vulnérables.
Alors oui : « Il existe encore des gens qui croient en ça. »
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

