Béni soit le pape pour avoir redonné tout son éclat à l’illustre formule d’un Liban-message. Béni encore soit-il pour avoir placé sa visite sous le signe de l’espérance de paix, aussi bien domestique que régionale. Et mille fois béni soit Léon XIV pour nous avoir surtout rappelé, avec autant de tact que de clarté, que l’espoir lui aussi exige qu’on le soutienne et l’entretienne : que pour le garder, il faut vaillamment y mettre du sien.
Non point bien sûr qu’en ces temps d’incertitude, il faudrait absolument des trésors de bravoure, sinon de témérité, pour continuer de croire en l’expérience libanaise. Ce qu’a visiblement voulu souligner le souverain pontife, c’est que même pour un pays aussi surchargé de problèmes que le nôtre, la paix ne saurait nous tomber charitablement du ciel, telle la manne de la Bible : telle aussi cette colombe que l’on a vue, sous une pluie battante, se poser fort opportunément sur le capot de son véhicule, lors de son pèlerinage au couvent d’Annaya. Car tout comme la guerre, la paix se gagne ou alors elle est perdue ; avant même de songer à la conquérir, il s’agit cependant de montrer au monde qu’on la mérite. De prouver que ce lopin de terre comblé par la nature abrite davantage qu’un assemblage hétéroclite de tribus, et qu’il refuse de n’être qu’une arène de prédilection pour les règlements de compte régionaux.
À tout seigneur tout honneur, c’est à la jeunesse libanaise que s’adresse en priorité l’exhortation vaticane au courage : celui de résister à la tentation de l’exode, de s’accrocher au sol, d’œuvrer à l’unité des esprits. De dépasser cette proverbiale résilience libanaise dont nous prenons trop souvent prétexte pour justifier une coupable résignation aux situations les plus impossibles. C’est une même démonstration de courage qu’attend le pape des dirigeants politiques appelés à servir le bien commun plutôt que leurs intérêts propres ou ceux de leurs communautés, à promouvoir la réconciliation nationale et non à accentuer les clivages.
Sans que rien ne soit dit, les juges eux-mêmes se trouvent rappelés à leur devoir. Bien plus éloquente que toute oraison ou homélie aura ainsi été cette prière silencieuse du pape dans le port de Beyrouth : quel écho plus assourdissant pouvait-on imaginer en réponse au scandaleux mutisme de la justice sur les causes d’une explosion des plus meurtrières et dévastatrices remontant déjà à plus de cinq ans ? Comment oublier en outre que l’acharné magistrat en charge de l’enquête continue à ce jour d’avoir les mains liées dans le cadre d’une évidente machination politico-judiciaire ?
On en vient au plus pressant, c’est-à-dire aux éventualités de guerre, chaque jour plus précises, qui planent à nouveau sur le Liban. Ce n’est pas nécessairement par la violence que peut être obtenue la paix, et ce fait est prouvé, amplement certifié, pour ce qui est de notre pays. Même négociée, la paix peut requérir autant de courage (le voilà qui revient en force !) que sur le champ de bataille. De vieux tabous doivent être brisés, inévitables seront certaines révisions déchirantes. Or au point de précarité où est parvenu le Liban, ses performantes traditions diplomatiques d’avant-hier ne peuvent plus, à elles seules, faire l’affaire. C’est seulement à l’aide de réalisations effectives, concrètes, visibles, avérées, crédibles aux yeux des puissances en dépit de leur caractère progressif, que peut être affichée la détermination de l’État à s’assurer le monopole des armes et à pacifier la frontière sud. Ce qui a dramatiquement changé – et les chiites du Liban devraient être les premiers à s’en alarmer –, c’est que le classique chantage à la guerre civile longtemps exercé par le Hezbollah est en voie de perdre son effet d’épouvantail ; infiniment plus calamiteuse promet d’être en effet une ultime expédition militaire ennemie.
Pour infaillible qu’il soit selon la doctrine catholique, le pape n’est pas venu dans notre pays pour y accomplir des miracles, mais seulement pour nous montrer le chemin du salut. Maintenant qu’il est reparti, le plus atterrant serait de constater que dans la tour de Babel beyrouthine, sa parole pèse finalement moins que les outrances verbales d’une Ortagus et d’un Barrack. Ou alors les surréels cris de victoire d’un Naïm Kassem.

