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Économie - syrie un an apres

Où sont passés les milliards promis à la nouvelle Syrie ?

Un an après la chute du régime Assad, les promesses se chiffrent en dizaines de milliards de dollars, mais les obstacles demeurent colossaux.

Où sont passés les milliards promis à la nouvelle Syrie ?

Le drapeau syrien flotte sur un immeuble à Khalidiya, à Homs, le 10 février 2025. Photo Louai Beshara/AFP

Un an après la chute du régime Assad, le nouvel homme fort de Syrie, Ahmad el-Chareh, est en passe de réussir au moins l’un de ses paris : transformer un pays paria sur la scène internationale en terrain de jeu potentiel pour les investisseurs du monde entier. L’émissaire américain Tom Barrack ne s’y est d’ailleurs pas trompé en saluant, le 13 novembre, « un tournant décisif dans l’histoire moderne du Moyen-Orient », quelques jours après une visite historique du président intérimaire syrien à la Maison-Blanche, où il a obtenu de Donald Trump une suspension de la loi César, qui étranglait le pays.

Une reconnaissance internationale indispensable pour espérer remettre sur les rails un pays et une économie dévastés par 14 années de guerre et dont la Banque mondiale a estimé le coût de la reconstruction à au moins 216 milliards de dollars – tandis que les pertes de PIB avoisinent les 800 milliards de dollars selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Pour poser la première pierre de ce chantier herculéen, Ahmad el-Chareh fait appel aux nouveaux alliés de Damas. « Nous voulons reconstruire la Syrie grâce à des investissements et non des aides », annonçait-il ainsi le 29 octobre depuis la conférence Future Investment Initiative en Arabie saoudite, avant d’affirmer avoir obtenu 28 milliards de dollars d’investissements depuis son arrivée au pouvoir. « Il y a un an, personne n’aurait cru que la Syrie arriverait à attirer des dizaines de milliards de dollars en investissements en à peine quelques mois », indique Charbel Abou Charaf, associé auprès du cabinet d’avocats international White & Case, qui a codirigé la signature d’un contrat de 7 milliards de dollars pour la construction de plusieurs centrales énergétiques dans le pays. « Les choses avancent à une vitesse incroyable, l’envergure des projets y est énorme... »

Un enthousiasme à la hauteur de celui manifesté par les autorités, mais qui cachent mal les nombreux doutes entourant encore le versement et l’allocation de cette manne, alors que le temps presse, que l’instabilité géopolitique et sécuritaire continue de régner, et que les jeux d’influence politique n’ont jamais été aussi prégnants.

L'ampleur des dégâts dans les faubourgs nord-est de Damas, suite à 14 années de guerre civile en Syrie. Photo Omar Haj Kadour/AFP
L'ampleur des dégâts dans les faubourgs nord-est de Damas, suite à 14 années de guerre civile en Syrie. Photo Omar Haj Kadour/AFP

Les pays du Golfe, principaux soutiens

Aéroports, métro, ports, cimenteries, centrales énergétiques, télécommunications, immobilier, ou encore complexes touristiques, médicaux et culturels : à l’heure où Damas n’a pas les moyens financiers de sa politique, tout est laissé aux mains d’investisseurs étrangers en provenance des pays du Golfe. Ces efforts sont « personnellement dirigés par le président et son cercle rapproché, notamment son frère Hazem, responsable du dossier des investissements », précise Mouayad Albonni, consultant pour le cabinet Karam Shaar Advisory.

En termes financiers, les principaux investisseurs viennent du Qatar. Il s’agit notamment des frères al-Khayyat, qataris d’origine syrienne, qui, avec leurs partenaires, promettent de mobiliser quelque 11,25 milliards de dollars. Leur groupe UCC Holding se trouve ainsi à la tête de deux consortiums qatari-turco-américains, l’un menant le projet de constructions de centrales énergétiques de 7 milliards de dollars et l’autre un projet de 4 milliards de dollars pour le développement de l’Aéroport international de Damas.

Suivent ensuite les 6,4 milliards de dollars promis par des sociétés saoudiennes lors du forum d’investissement syro-saoudien, le 24 juillet. Les Émirats arabes unis arrivent en troisième position avec 2,8 milliards de dollars : 2 milliards par le groupe National Investment Corporation pour la construction d’un métro dans Damas, et 800 millions par le groupe DP World pour le développement du port de Tartous.

On trouve aussi d’autres sociétés internationales, comme l’italienne Ubako (entre 2 et 2,5 milliards de dollars pour le projet immobilier « Damascus Towers »), l’armateur français CMA CGM (230 millions d’euros pour la modernisation du port de Lattaquié), ou encore la chinoise Fidi (montant non-divulgué pour l’exploitation des zones franches de Hessia et d’Adra). Au niveau institutionnel, la Banque mondiale a fait don de 146 millions de dollars pour un projet de réhabilitation du réseau électrique ; un don qui n’a été débloqué qu’après que Riyad et Doha se soient engagés à régler la dette de Damas envers l’institution de Bretton Woods, d’environ 15 millions de dollars.

Manque de transparence

Cependant, malgré toutes ces annonces, « le manque de transparence et de communication règne toujours », constate l’économiste syrienne Rasha Sirop. « Nulle part avons-nous pu voir la répartition de l’intégralité de ces investissements ou même leur répartition sectorielle ou géographique », affirme son homologue Samir Aïta. En compilant et analysant toutes les informations publiquement disponibles sur les contrats et protocoles d’accords (MoU) signés jusqu’à présent, le cabinet Karam Shaar Advisory a pu trouver la trace de 25 milliards de dollars. Bien qu’inférieure à l’enveloppe annoncée et à celle nécessaire pour la reconstruction, cette somme représenterait 125 % du PIB de la Syrie selon les dernières estimations de la Banque mondiale (de 2023) et 3,5 fois les budgets cumulés de l’État pour les années 2024 et 2025 (respectivement prévus à 3,1 et 3,9 milliards de dollars).

Le ministre saoudien de l'Investissement, Khalid Al-Falih (à gauche), et le ministre syrien de l'Économie et de l'Industrie, Mohammad Nidal el-Chaar (à droite), lors de l'inauguration des travaux à la cimenterie al-Fayhaa Northern Cement Plant, le 23 juillet 2025. Photo SANA
Le ministre saoudien de l'Investissement, Khalid Al-Falih (à gauche), et le ministre syrien de l'Économie et de l'Industrie, Mohammad Nidal el-Chaar (à droite), lors de l'inauguration des travaux à la cimenterie al-Fayhaa Northern Cement Plant, le 23 juillet 2025. Photo SANA

Mais quelque soit son montant exact, cette enveloppe ne traduit pour l’instant que des « engagements politiques dont la concrétisation reste encore incertaine », souligne Mouayad Albonni. « Parmi tous les projets annoncés, seul celui de la réhabilitation et du développement de la seule usine de ciment blanc du pays, à Adra, a été entamé », abonde Rasha Sirop. « On constate un intérêt de certaines grosses sociétés industrielles françaises et américaines qui voudraient venir s’installer en Syrie, mais elles attendent de voir comment les choses vont évoluer », commente de son côté Charbel Abou Charaf. Car même si cette lenteur s’explique en grande par la nouveauté des annonces, Mouayad Albonni énumère toutefois différents « obstacles structurels » qui ne manqueront pas de se présenter à l’avenir.

Annonces spectaculaires sans vérifications

Premièrement, « l’absence totale de gouvernance transparente », les autorités syriennes privilégiant « les annonces médiatiques spectaculaires au détriment des vérifications de rigueur », note Mouayad Albonni. Il évoque le cas du projet « Damascus Towers » attribué à la société italienne Ubako : selon des médias syriens, celle-ci ne compterait qu’un seul employé et disposerait d’un capital social de 16 000 euros pour un chiffre d’affaires annuel de 209 000 euros...

« Ce cas n’est pas isolé », continue Mouayad Albonni. Le cabinet Karam Shaar Advisory estime ainsi que 22,5 % des partenaires ayant signé des contrats ou des MoU sont à haut risque en raison de « leur manque d’expérience », de leur « faible transparence financière » ou de « structures organisationnelles inadéquates ». Pour Mouayad Albonni, cela montre que « le gouvernement ne vérifie pas sérieusement ses partenaires, minant la crédibilité du chiffre global de 28 milliards de dollars et dissuadant les investisseurs sérieux ».

Isolement financier et sanctions internationales

La Syrie fait face à un second obstacle, pas encore totalement surmonté, malgré les évolutions de ces derniers mois : son isolement financier. Bien que la Syrie ait réintégré le réseau Swift – dont elle avait été exclue en 2011 – en juin 2025, et que les effets de la loi César, mise en place par les États-Unis à partir de fin 2019, ont été suspendus pour six mois à partir du 10 novembre (en attendant son abolition permanente par le Congrès), l’amélioration reste lente.

Un homme à moto devant un bâtiment endommagé par la guerre civile syrienne, le 28 mai 2025 à Harasta, en banlieue de Damas. Photo Matthieu Karam/L'Orient-Le Jour
Un homme à moto devant un bâtiment endommagé par la guerre civile syrienne, le 28 mai 2025 à Harasta, en banlieue de Damas. Photo Matthieu Karam/L'Orient-Le Jour

« La Syrie, qui figure toujours sur la “liste grise” du GAFI pour non-respect des normes de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, reste une zone à haut risque pour les banques internationales », rappelle Mouayad Albonni, soulignant notamment que cela pousse les investisseurs et donateurs à « passer outre le système financier syrien ». Pour y faire face, Damas a récemment relancé ses discussions avec le Fonds monétaire international (FMI), qui s’est notamment engagé à apporter un soutien technique en matière de régulation et de renforcement du secteur financier.

En attendant, les investisseurs potentiels demandent « des garanties souveraines afin de s’assurer de pouvoir rapatrier leurs profits, même en cas de problème bancaire », explique une personne au courant des faits, sous couvert d’anonymat. Et d’ajouter : « Des contrats de plusieurs centaines de millions de dollars, voire de milliards de dollars, ne se font pas dans des pays à risque comme la Syrie sans pourparlers directs avec les dirigeants et sans ce type de garanties. »

Ancien et nouveau régimes se ressemblent

Enfin, le troisième obstacle majeur est l’absence de cadre juridique crédible et indépendant garantissant les droits des agents économiques et la résolution de leurs litiges. « On attend encore que les lois relatives aux projets d’investissements soient adoptées ou modernisées et que les décrets qui les concernent soient publiés », concède Charbel Abou Charaf. « Le nouveau gouvernement présente des signes inquiétants de népotisme, rappelant le fonctionnement de l’ancien régime. Le pouvoir est ultracentralisé entre les mains de la présidence, des membres de la famille du président et de son cercle restreint, ainsi que d’anciens cadres de Hayat Tahrir el-Cham », fustige de son côté Mouayad Albonni.

La grande majorité des « projets d’investissements annoncés ont été accordés sans appels d’offres ni cahiers des charges », relève ainsi Rasha Sirop, avant de regretter l’absence de « stratégie globale, de plans directeurs ou même de la coordination nécessaire pour une reconstruction réussie. » Et d’indiquer que depuis sa formation, fin mars, le Conseil des ministres s’est réuni à deux reprises. Quant à Samir Aïta, il dénonce une logique visant à attirer les fonds à tout prix, « même si cela doit se passer dans le non-respect du droit ou du peu d’État qui existe encore... »

Résultat, « les investisseurs étrangers optent pour des projets touristiques, immobiliers et commerciaux, qui leur permettent de rentabiliser rapidement leurs investissements, alors que la priorité devrait plutôt être donnée aux infrastructures vitales à l’instar des réseaux d’eau, d’électricité ou d’égouts, qui profiteraient directement à toute la population », continue Rasha Sirop. « Cela expose clairement les limites de ce modèle, et montre que ce sont l’État central et les administrations locales qui doivent être impliqués d'une façon transparente. Les investisseurs étrangers ne s'intéresseront qu'aux aspects les plus lucratifs, compte tenu des risques », ajoute Samir Aïta. D’autant qu’à en croire Rasha Sirop, le tapis rouge déroulé à ces derniers aurait tendance à créer un effet d’éviction sur les acteurs locaux, pourtant plus familiers du terrain et capables de s’adapter à ces difficultés : « La décision de s’ouvrir à l’étranger et aux importations n’a eu pour effets que de les marginaliser et d’augmenter les prix de production au niveau local, poussant même certaines usines à fermer », affirme-t-elle.

« Nous verrons probablement le nombre d’annonces d’investissements spectaculaires augmenter lors des prochains mois, prédit Mouayad Albonni. Mais cela ne fera que creuser l’écart entre ce qui est promis et ce qui est réalisé, tant que les obstacles fondamentaux ne seront pas réglés. »

Un an après la chute du régime Assad, le nouvel homme fort de Syrie, Ahmad el-Chareh, est en passe de réussir au moins l’un de ses paris : transformer un pays paria sur la scène internationale en terrain de jeu potentiel pour les investisseurs du monde entier. L’émissaire américain Tom Barrack ne s’y est d’ailleurs pas trompé en saluant, le 13 novembre, « un tournant décisif dans l’histoire moderne du Moyen-Orient », quelques jours après une visite historique du président intérimaire syrien à la Maison-Blanche, où il a obtenu de Donald Trump une suspension de la loi César, qui étranglait le pays.Une reconnaissance internationale indispensable pour espérer remettre sur les rails un pays et une économie dévastés par 14 années de guerre et dont la Banque mondiale a estimé le coût de la reconstruction à au...
commentaires (3)

Tout cela put la corruption.

Raed Habib

10 h 43, le 10 décembre 2025

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Commentaires (3)

  • Tout cela put la corruption.

    Raed Habib

    10 h 43, le 10 décembre 2025

  • Comme vous le dites, Il est évident de constater que l’on ne donne rien gratuitement. Les aides diverses promises devraient bien sûr arriver, mais une fois la stabilité revenue. On dit que le capital est peureux et personne ne donne à fond perdu. Finalement et comme le pensent certains, la syrie et le liban, deux frères jumeaux réunis…dans le malheur. Et dire que certains opportunistes niais se moquaient des pays du golfe .

    Goraieb Nada

    05 h 32, le 10 décembre 2025

  • Un travail fouillé qui regorge d’infos inédites. J’y ai appris plein de choses, pas lues ailleurs. L’absence de projets d’infrastructure et de reconstruction explique sans doute que les Syriens réfugiés au Liban ou ailleurs ne soient pas rentrés chez eux en masse.

    Marionet

    09 h 08, le 07 décembre 2025

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