Saint-Père,
Je vous écris avec une émotion qui me dépasse, depuis un pays que j’aime au point que chaque blessure qu’il endure semble lacérer ma propre chair. Le Liban traverse des jours si sombres que parfois, même la prière semble vaciller sur nos lèvres. Pourtant, Saint-Père, c’est avec cette voix fragile mais sincère que je me tourne vers vous. Parce qu’il ne nous reste que l’espérance, ténue, vacillante, mais encore vivante.
Notre pays est exténué. Épuisé. Dévasté. Les habitations s’assombrissent avant le crépuscule, les écoles s’emplissent d’un silence qu’aucun rire ne vient briser et les hôpitaux prolongent un combat dont ils ne voient plus l’issue. Des parents renoncent chaque jour un peu plus à la certitude de pouvoir offrir un avenir digne à leurs enfants. Et ces mêmes enfants, que l’on voudrait voir sourire, apprennent trop tôt ce que signifie l’appréhension, le manque et le sentiment d’impuissance.
Je pense souvent à cette terre comme à une mère endeuillée, portant encore les stigmates de ce qu’elle a protégé, de ce qu’elle a perdu. Ses montagnes gardent le silence des prières étouffées, ses rues retiennent l’écho des vies qu’on n’a pas eu le temps de reconstruire. Et pourtant… malgré la douleur, malgré la lassitude, le Liban continue d’aimer. Il continue de tendre la main. Il continue de chanter, parfois à voix brisée, mais jamais éteinte.
Saint-Père, je ne vous écris pas uniquement pour exposer la souffrance.
Je vous écris pour témoigner de ce miracle quotidien : un peuple qui continue de chérir sa patrie même celle-ci semble ne plus avoir la force de le soutenir. Un peuple qui aime son pays plus fort que la souffrance qu’il endure. Un peuple qui refuse de renier sa foi, sa dignité, sa vocation au vivre-ensemble.
Mais nous avons besoin d’un souffle. D’un appui. D’une présence.
Nous avons besoin que quelqu’un, quelque part, dise au monde : « Regardez ce peuple qui persiste encore. Ne le laissez pas sombrer. »
Votre voix, Saint-Père, est de celles qui ravivent les braises sous la cendre. Elle peut raviver cette petite flamme que beaucoup sentent faiblir au fond d’eux-mêmes. Une parole de vous pourrait devenir la consolation que tant de familles espèrent, l’encouragement que tant de jeunes implorent silencieusement chaque nuit. Elle peut rappeler au monde que le Liban n’est pas seulement un territoire, mais un peuple, un héritage, une lettre, une vocation de paix et de dialogue.
Car c’est surtout la jeunesse qui chancelle.
Nous avons grandi dans l’espoir d’un pays qui nous accueillerait, qui ferait de nous ses bâtisseurs. Aujourd’hui, nous avons parfois l’impression d’en être les orphelins. Beaucoup partent parce qu’ils n’ont plus la force de rester. Ceux qui demeurent s’accrochent, par attachement, par fidélité, par amour presque douloureux.
Et moi, Saint-Père, je vous confesse que je fais partie de ceux qui restent parce que partir serait un arrachement trop grand.
Parce que ce pays, même blessé, est mon horizon.
Parce que je refuse de croire que Dieu a donné à cette terre tant de beauté pour la laisser s’éteindre dans le silence et l’indifférence. Malgré les larmes, malgré la honte, malgré l’épuisement, je crois encore en sa résurrection. Et s’il me faut pleurer mille fois sa douleur, je le ferai. Mais je ne cesserai jamais de le chanter. Car il est ce chant inaltérable, plus fort que les bombes, plus vrai que la peur.
Je vous écris donc avec un cœur qui vacille, mais ne cède pas.
Avec le sentiment profond que le Liban mérite mieux que cette fatigue infinie.
Avec la certitude que, si une parole de paix et de soutien venait de vous, elle pourrait réchauffer des milliers de cœurs qui n’attendent que cela pour continuer à espérer.
Nous n’attendons pas des miracles.
Nous attendons une présence.
Une écoute authentique.
Un regard qui ne détourne pas les yeux.
Saint-Père, je vous confie cette douleur qui nous étouffe et cet amour qui nous soulève.
Je vous confie ce pays qui lutte pour respirer, mais qui aspire encore à vivre.
Je vous confie cette jeunesse qui refuse d’abandonner, même lorsque tout semble perdu.
Que votre voix devienne ce souffle qui redonne vie à ce qui semble flétrir.
Que votre bénédiction devienne ce baume sur les blessures ouvertes.
Que votre regard bienveillant rappelle au monde que le Liban n’est pas condamné : il appelle, il espère, il résiste encore.
Recevez, Saint-Père, l’expression la plus sincère d’un cœur jeune, fragile mais tenace, qui refuse de laisser périr un pays qu’il aime jusqu’aux larmes.
Un fils du Liban, marqué par ses douleurs, porteur de ses espoirs fragiles mais lumineux, gardien de sa mémoire et de sa dignité, témoin fidèle de son courage et de son amour éternel.
Jean-Marc ZOUGHEIB
Collège des sœurs
des Saints-Cœurs, Sioufi
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