C’est une guerre d’usure d’un type absolument inédit que mène tranquillement Israël au Liban, à l’ombre d’un fantomatique cessez-le-feu. Guerre serait trop dire d’ailleurs, puisque l’on ne tire que d’un côté et que c’est seulement de l’autre que le sang coule. Si en revanche il y a bel et bien usure, c’est encore à sens unique qu’elle sévit. On est donc bien loin de ces guerres de positions et de tranchées où les protagonistes s’essaient à s’épuiser réciproquement, le moins endurant des deux finissant par jeter l’éponge. Pour désigner cette coûteuse forme de conflit, bien plus éloquent que le mot d’attrition est celui, arabe, d’istinzaf (saignée, hémorragie).
Ce n’est pas seulement en termes de bilans humains que penche toutefois la balance. Un peu comme le ferait l’érosion géologique mais en bien plus expéditif, ce sont en effet les diverses strates de l’entité libanaise qu’est en train de miner la frénésie militaire d’Israël, même si elle n’a pour objectif déclaré que l’éradication du Hezbollah. Le plus atterrant cependant est de voir ce dernier offrir objectivement à l’ennemi toutes les raisons de ne pas s’arrêter en si bon chemin quand il refuse de céder ses arsenaux à l’État.
Nul n’attendait l’élimination dimanche du premier responsable militaire de la milice, Haytham Tabatabaï, pour voir se préciser dangereusement les menaces d’une imminente escalade des opérations israéliennes. À l’instar des frappes quasi quotidiennes visant le sud et l’est du pays, le raid de dimanche sur la banlieue sud a démontré une fois de plus le peu de cas que fait l’état-major de Tel-Aviv des nombreuses et innocentes victimes collatérales dues à ces liquidations en zones populeuses. Or ce raid a aussi accentué l’impasse stratégique à laquelle se trouve confronté un Hezbollah que l’on dit en cours de réarmement ; qui encaisse coup dur sur coup dur ; et qui se garde néanmoins de toute riposte, laquelle ne ferait que décupler la furie ennemie. À cette apparente impassibilité, qui cache mal un débat interne entre ailes rivales, est donné le nom ronflant de patience stratégique : concept qui vient d’être soudain décrié par des généraux des gardiens de la révolution toujours impatients, il est vrai, d’envoyer leurs protégés libanais se faire tuer jusqu’au dernier !
Le plus triste cependant est que l’État libanais, pris entre les deux branches de l’improbable tenaille, est lui aussi dans l’impasse. Répondre aux attaques israéliennes autrement que par des plaintes à l’ONU relèverait ainsi du pur suicide ; non moins hasardeuse serait cependant toute tentative d’user de la force militaire contre un Hezbollah récalcitrant. Le président de la République et le Premier ministre s’égosillent à répéter publiquement que la seule voie rationnelle est celle de la négociation avec Israël ; mais c’est seulement pour voir leurs initiatives rejetées avec dédain aussi longtemps que Beyrouth n’aura pas progressé dans sa prise de contrôle. Tantôt louée pour ses performances par Washington et tantôt sévèrement sanctionnée avec l’annulation d’une visite de son commandant au Pentagone, l’armée elle-même voit sérieusement compromis son statut traditionnel de partenaire au-dessus de tout soupçon.
Le plus grave et désolant n’est pas là cependant. Ce que s’ingénient à saper perversement, chacun de son côté, Israël et le Hezbollah, c’est surtout le crédit domestique et international d’un pouvoir libanais qui pour la première fois depuis plusieurs décennies œuvre ouvertement au monopole étatique sur la détention des armes ; qui pour la première fois aussi, se dit disposé à braver tous les vieux tabous en concluant un accord honorable garantissant la pacification définitive de la volcanique frontière sud. Mais le Liban serait-il seul à vouloir enterrer la hache de guerre ? Le fait est que Netanyahu ne peut aborder sereinement les législatives israéliennes de l’an prochain (et échapper une fois de plus aux poursuites judiciaires dont il est l’objet) qu’en faisant perdurer ses expéditions libanaise, syrienne et yéménite : cela jusqu’au jour où il pourra exhiber aux électeurs de fracassantes victoires militaires ou diplomatiques. Comme par un malin hasard, c’est aussi sur le temps que mise le Hezbollah pour se reconstituer et se poser à nouveau en incontournable avant-poste iranien lors d’une redistribution des influences régionales.
Pour l’État, pour la santé du pays, le temps c’est au contraire l’ennemi. Même si elle n’a rien de stratégique, l’impatience de l’opinion publique est croissante. Et puisqu’il est ici question d’usure, c’est là une guerre de plus – celle de la confiance renouvelée, rechargeable – que le pouvoir est tenu de livrer. En faisant preuve d’inventivité.

