Le maire de New York ne détermine pas la politique étrangère. Il n’est pas non plus particulièrement représentatif des dynamiques qui agitent la société américaine et parvient rarement à s’imposer ensuite à l’échelle nationale. Et puis Zohran Mamdani a beau être né en Ouganda de parents indiens, être musulman de confession chiite, avoir grandi dans une famille d’intellectuels proches d’Edward Saïd, et donc biberoné au post-colonialisme, il a axé toute sa campagne sur le gel des loyers, la gratuité des bus ou encore des crèches, des thématiques de la vie quotidienne. Autant d’enjeux qui ont largement déterminé les votes en sa faveur, mais sont loin, et même très loin, des « guerres culturelles » américaines ou encore de la question palestinienne. Aux quatre coins du monde, sa victoire n’a pourtant été lue et interprétée (presque) qu’à travers ces prismes.
Comment pouvait-il en être autrement dans une époque à ce point-là marquée par les replis identitaires ? Comment pouvait-il en être autrement quand un musulman de 34 ans – quel symbole ! – est élu maire de la ville qui a vu les tours jumelles s’effondrer le 11 septembre 2001 ? Et surtout, comment pouvait-il en être autrement après Gaza ?
On ne le dira jamais assez : on sous-estime encore très largement à quel point la guerre génocidaire de Gaza est l’un des grands points d’inflexion de notre époque bien au-delà des frontières de notre région.
Zohran Mamdani aurait-il d’ailleurs été élu sans Gaza ? Quelque 62 % de ses électeurs pendant la primaire ont en tous cas déclaré que « son soutien aux droits palestiniens » était un facteur motivant de leur vote et 83 % des nouveaux électeurs ont dit que son positionnement propalestinien les avait motivés à le faire, selon un sondage réalisé par l’Institute for Middle East Understanding.
Alors certes, ni le monde ni même New York ne tournent autour de Gaza. Mais Gaza, et plus généralement la Palestine, séparent désormais le monde en deux. Et les réactions à la victoire de Zohran Mamdani, qui tient des positions loin d’être radicales sur ce sujet, illustrent à quel point ce fossé est en train de se creuser entre et au sein même de nos sociétés.
D’un côté, il y a ceux pour qui la Palestine n’est pas seulement un conflit de plus, mais une véritable boussole, miroir grossissant de l’hypocrisie occidentale et de toutes les injustices qui en découlent. Elle est la cause à travers laquelle tout un pan de la jeunesse occidentale s’approprie la politique et façonne sa vision du monde. Elle est aussi celle qui confirme aux yeux des sociétés du « Sud Global » que le système international a été fabriqué par et pour les Occidentaux et que la Palestine en a toujours été, bien avant Donald Trump, l’un des principaux angles morts.
Zohran Mamdani, et tant d’autres avec lui, sont en ce sens les héritiers d’Edward Saïd. Ils dénoncent à raison l’exceptionnalisme israélien qui découle non seulement d’une vision occidentalo-centrée de l’histoire mais aussi d’une lecture culturelle et parfois même civilisationnelle de ce conflit. La Palestine est souvent leur point de départ, mais c’est tout un monde qu’ils déconstruisent et réinventent à partir de là.
La montée en puissance de ce courant est porteuse d’espoir pour la cause palestinienne. Elle peut sortir les sociétés occidentales de leur cécité et les dirigeants du Sud de leur torpeur. À condition toutefois que la pensée d’Edward Saïd ne soit pas caricaturée et que ce courant corrige très vite ses deux principaux écueils. D’une part, une forme de déni du danger antisémite – voire parfois un flirt coupable avec certaines de ses figures ou clichés – sous prétexte qu’Israël instrumentalise en permanence cette notion pour criminaliser toute forme de critique à son égard. D’autre part une tendance à ne voir de l’impérialisme que lorsque les Occidentaux en sont les promoteurs et à fermer les yeux ou à relativiser les atrocités que peut commettre l’autoproclamé « axe de la Résistance » sous prétexte qu’il prétend défendre la Palestine.
Mais à l’aune de l’anéantissement de Gaza, les œillères de l’autre camp sont encore plus visibles et plus insupportables. Il y a d’abord une internationale conservatrice et identitaire, qui a le vent en poupe dans toutes les sociétés, qui considère que le conflit a une portée civilisationnelle et perçoit Israël comme le bras armé de l’Occident au Moyen-Orient . Quels que soient ses crimes, ils sont justifiés par le caractère existentiel de son combat contre une menace musulmane, associée au terrorisme, qu’il faut annihiler avant qu’elle ne nous détruise. Puis il y a un courant plus modéré, qui ne s’inscrit pas dans cette vision très droitière, et la combat même parfois dans les faits, tout en faisant son jeu sans même s’en rendre compte. En raison du poids de la Shoah dans les mémoires, de ses impensés coloniaux, de sa peur, parfois légitime, d’un islamisme conquérant et par moments terrifiant, ce courant renforce jour après jour l’exceptionnalisme israélien. Il lui est impossible de voir la Palestine non comme un simple conflit mais comme une injustice, Israël non comme un État démocratique avec des penchants illibéraux, mais comme un acteur qui occupe, agresse et tente d’effacer un autre peuple. Comprendre le point de vue du camp d’en face reviendrait à déboussoler son monde. Là encore, l’enjeu dépasse largement la Palestine.
De tous les pays malades de la Palestine, la France est peut-être le cas le plus inquiétant. La polémique autour du concert d’un orchestre israélien, interrompu à plusieurs reprises, à la Philharmonie de Paris et plus encore l’annulation d’un colloque sur la Palestine au Collège de France, montre à quel point cette question est en train de révéler toutes les obsessions et les non-dits qui agitent la société française.
Entre ces deux visions du monde, il n’y a plus aucun espace de dialogue. Plus aucune nuance acceptable. La Palestine est une guerre mondiale et civile dans laquelle chaque mot, chaque fait, chaque analyse ou opinion devient un champ de bataille. L’autre est, par nature, un ennemi, que l’on ignore ou que l’on abat. Et toute démarche qui chercherait à créer des ponts entre ces mondes est immédiatement dénoncée et rejetée en bloc par les deux camps. Il nous faudra des années, sûrement même des décennies, pour digérer tout cela. On se rassurera en attendant en constatant qu’un tiers des juifs new-yorkais ont voté pour un candidat ouvertement propalestinien. Une petite lueur dans la pénombre.



@alain Raymond. Pas de partage de l'Empire ottoman, pas de liban, Jordanie... un désert
00 h 51, le 18 novembre 2025