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À l’aide, Einstein !



Je n’ai aucune honte d’avouer n’avoir jamais saisi grand-chose à la théorie de la relativité qui fait de l’espace et du temps une seule entité, aussi indivisible qu’élastique. Mais il faut quand même en appeler aux esprits d’Einstein et de sa pléiade de scientifiques pour comprendre par quelle malédiction ces deux éléments ont pu déserter les immensités cosmiques pour venir piéger un pays aussi singulier que le nôtre.

L’espace n’a jamais été, il est vrai, le point fort du Liban ; mais de quels trésors d’harmonie et de diversité la nature a-t-elle, en échange, gratifié ce lopin de bonne terre ! Toujours est-il que l’heure n’est plus aux violons des poètes mais aux implacables lois de la réalité physique. Déjà menu et surchargé de problèmes, le mouchoir de poche national se rétrécit à vue d’œil comme peau de chagrin, du fait de l’occupation ennemie. Près d’un cinquième du territoire est déjà à l’état de cendres, plus d’une centaine de localités du Sud sont rasées et leur population s’est vue forcée d’aller rejoindre, dans leurs précaires abris, la masse des déplacés et réfugiés. Le plus atterrant reste cependant ce sentiment de déjà-vu et vécu, de résignation à quelque sombre fatalité, que suscite une aussi effroyable tragédie. Faire (et laisser faire !) du Sud libanais le tremplin de la guérilla, tantôt palestinienne et tantôt iranienne, était pure folie ou, pire encore, claire malveillance. C’était provoquer en toute connaissance de cause le retour de l’occupation à peine celle-ci venait-elle de prendre fin grâce à un miraculeux concours de sympathies internationales et de chance, cette fameuse baraka dont on croit qu’elle nous est due de droit divin. Mais tant va la cruche à l’eau…

C’est précisément là – il avait bien raison, le génial Albert ! – que le facteur temps vient en renfort, au pas de charge, aux contraintes de l’espace. Pour commencer, cessons, de grâce, de tenir pour éternelle et inviolable assurance-vie les millénaires qu’affiche au compteur la patrie du Cèdre. Arrêtons aussi, pour le moment, de nous lamenter sur les décennies de compromissions, de veulerie et de vénalité dont s’est rendu coupable l’establishment politique libanais face à la montée en puissance du Hezbollah. Car la pendule s’est emballée, elle est devenue chronomètre ; les trêves se comptent désormais en semaines ou même en jours. Et avec elles, les chances de survie dans cet Orient nouveau en violente et douloureuse gestation.

C’est sur deux fronts que le Liban se trouve assailli par la course échevelée du temps. Chaque lever du soleil apporte son lot de nouveaux malheurs humains et matériels causés par les incessantes frappes israéliennes. Or le décompte sinistrement routinier des morts et des destructions met aussi à nu la lente mais régulière érosion de l’autorité étatique ; celle-ci a certes fait son choix, mais elle a du mal à passer à l’étape suivante aussi longtemps que n’est pas dénoué le nœud chiite. Si vives sont entre-temps les tensions communautaires qu’un chassé-croisé de caricatures irrespectueuses, mettant en scène des dignitaires religieux et largement médiatisées, a vite fait de tourner à l’affaire d’État.

À ces pressions locales s’ajoutent celles, non moins vives, exercées par un médiateur américain avide de lauriers rapides : un sommet libano-israélien par exemple, alors que les pourparlers ne sont encore qu’au stade embryonnaire. Pour vendre à l’opinion publique un tel tête-à-queue de la procédure diplomatique, l’ambassadeur US Michel Issa, lui-même un Libanais d’origine, aura été jusqu’à s’étonner en public que l’on puisse voir en Benjamin Netanyahu un loup-garou. Il a également semblé tenir pour acquis le respect absolu de l’intégrité territoriale du Liban, si seulement Joseph Aoun honorait l’invitation de l’hôte et témoin Donald Trump. Il n’en reste pas moins que le diplomate semble s’être heurté au refus persistant du président de l’Assemblée et allié du Hezbollah, Nabih Berry, de toute négociation directe avec Israël.

D’appeler ce dernier pour lui souhaiter joyeux anniversaire, comme le faisait dimanche le président de la République, peut-il vraiment suffire pour mettre fin à la brouille surgie à ce propos entre les têtes de l’exécutif et du législatif ? Aussi claire que réaliste, aussi courageuse que pragmatique et aussi prudente qu’innovante est pourtant la position du chef de l’État. Pour Aoun, la négociation directe est ainsi la seule option existante, elle ne souffre aucune marche arrière et le Liban ne demande pas mieux que d’aller vite en besogne ; rencontrer Netanyahu est envisageable, mais seulement au vu d’une évolution favorable des pourparlers ; en attendant, un aparté avec le seul Trump serait des plus bienvenus ; last but not least, l’instauration d’un cessez-le-feu effectif demeure immuablement la clé de tout progrès.

Le plus important reste évidemment de savoir si Joseph Aoun finira ou non par répondre aux souhaits de la Maison-Blanche. Franchir le Rubicon lui vaudrait sans doute les bonnes grâces du président américain. Ce pourrait être aussi l’occasion pour le Liban de ne pas rater le train, de s’affirmer sur la carte diplomatique du Proche-Orient plutôt que de continuer de stagner dans la situation de simple arène livrée aux jeux de guerre des puissances régionales. À l’inverse, une aussi fracassante première risque fort de se traduire par un surcroît de tiraillements internes. Car, premier paradoxe, on voit le tandem Amal-Hezbollah entraver, sur injonction de l’Iran, un règlement définitif qui serait particulièrement bénéfique pour la communauté chiite dont il se pose en protecteur, et qui se trouve cruellement déracinée du Sud. Le second paradoxe veut qu’Israël, en dépit de ses massacres de civils innocents, prétend faire la guerre au seul Hezbollah et non au Liban ; c’est bien avec ce dernier pourtant qu’il se propose de négocier, mais il s’interdit sciemment tout gage de bonne volonté susceptible de faciliter, de dédiaboliser, l’épineux dialogue.

Un rébus de plus, soumis à l’aimable réflexion des âmes savantes.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com

Je n’ai aucune honte d’avouer n’avoir jamais saisi grand-chose à la théorie de la relativité qui fait de l’espace et du temps une seule entité, aussi indivisible qu’élastique. Mais il faut quand même en appeler aux esprits d’Einstein et de sa pléiade de scientifiques pour comprendre par quelle malédiction ces deux éléments ont pu déserter les immensités cosmiques pour venir piéger un pays aussi singulier que le nôtre. L’espace n’a jamais été, il est vrai, le point fort du Liban ; mais de quels trésors d’harmonie et de diversité la nature a-t-elle, en échange, gratifié ce lopin de bonne terre ! Toujours est-il que l’heure n’est plus aux violons des poètes mais aux implacables lois de la réalité physique. Déjà menu et surchargé de problèmes, le mouchoir de poche national se rétrécit à vue...