Depuis 2019, le Liban traverse la plus grave crise financière et économique de son histoire. Cette crise systémique est le résultat d’un enchevêtrement de responsabilités partagées entre trois acteurs principaux : l’État libanais, la Banque du Liban (BDL), en tant que banque centrale, et les banques privées. L’analyse de ces responsabilités permet de comprendre les mécanismes qui ont mené à l’effondrement et de déterminer comment la justice libanaise pourrait, en théorie, répartir les parts de responsabilité.
L’État libanais a joué un rôle central dans la genèse de la crise. Depuis la fin de la guerre civile, les gouvernements successifs ont accumulé des déficits budgétaires chroniques. Plutôt que de mettre en œuvre des réformes structurelles, les autorités ont choisi de financer ces déficits par le recours massif à la dette publique, interne et externe. Plusieurs facteurs ont aggravé cette dérive.
– Une fonction publique hypertrophiée : l’État a recruté un nombre excessif d’employés dans une logique clientéliste, alourdissant la masse salariale sans gain réel de productivité.
– L’absence de réforme budgétaire : aucun effort significatif n’a été entrepris pour rationaliser les dépenses publiques, moderniser les administrations ou réduire le gaspillage et la corruption.
– La dépendance croissante à l’endettement : les déficits accumulés ont nourri une dette publique devenue insoutenable, sans que l’État n’ait jamais envisagé sérieusement une restructuration ou un assainissement des finances publiques.
Ainsi, l’État libanais porte une responsabilité majeure, car il est à l’origine du déséquilibre structurel qui a mis sous pression la banque centrale et les banques privées.
Quant à la BDL, sous la gouvernance de Riad Salamé, elle a cherché à maintenir artificiellement la stabilité de la livre libanaise et à prolonger la viabilité du système financier. Pour cela, elle a eu recours à des « ingénieries financières » complexes, principalement des opérations de swap entre la BDL et les banques privées.
Ces opérations ont eu plusieurs conséquences : elles ont temporairement attiré des capitaux frais vers le pays, mais au prix de rendements exorbitants offerts aux banques ; elles ont enrichi les banques privées au détriment des réserves de la banque centrale ; elles ont masqué la véritable ampleur de la crise financière, retardant les réformes nécessaires.
En cherchant à générer artificiellement du profit et à maintenir une illusion de stabilité, la Banque du Liban a en réalité creusé les pertes et fragilisé davantage le système. Sa responsabilité est donc directement liée à la gestion imprudente et opaque de ces ingénieries financières.
Les banques privées libanaises, elles, longtemps présentées comme solides et prospères, ont en réalité adopté une stratégie d’investissement extrêmement risquée et malavisée. Leurs fautes principales sont les suivantes :
– Une exposition massive à la dette souveraine : elles ont investi une part écrasante de leurs dépôts dans les bons du Trésor et les placements auprès de la banque centrale.
– L’absence de diversification : elles n’ont pas cherché à diversifier leurs actifs ou à limiter leur dépendance à l’État.
– Le défaut d’analyse de solvabilité : elles ont ignoré le risque de défaut de l’État libanais et ont continué à prêter comme si la situation était soutenable.
– Une gestion irresponsable : en poursuivant le profit à court terme, elles ont exposé l’épargne des déposants à un risque systémique majeur.
Ainsi, les banques privées portent une lourde responsabilité pour avoir mis en danger les dépôts des citoyens et contribué à l’effondrement du système bancaire.
Sur la base de cette analyse, une estimation de la répartition des responsabilités pourrait être la suivante : l’État libanais à 50 %, car il est à l’origine de la dette insoutenable et du déficit structurel ; la BDL à 30 %, pour avoir conçu et mis en œuvre des ingénieries financières destructrices ; les banques privées à 20 %, pour leur gestion imprudente et leur absence de diligence en matière de gestion du risque.
Cette répartition illustre que, si l’État est le principal responsable, la Banque du Liban et les banques privées ont, par leurs choix et leurs stratégies, aggravé la crise et en ont accéléré l’éclatement.
La crise financière libanaise n’est pas le fruit d’un seul acteur, mais bien d’une combinaison de défaillances politiques, institutionnelles et économiques. L’État a créé le terrain du désastre par ses déficits et son absence de réformes. La Banque du Liban a prolongé artificiellement l’illusion de stabilité par des ingénieries financières ruineuses. Les banques privées, enfin, ont fait preuve d’une gestion à courte vue, sacrifiant la sécurité des dépôts sur l’autel du profit immédiat. La justice libanaise, si elle parvenait à établir clairement ces responsabilités, devrait reconnaître cette chaîne de fautes partagées et agir en conséquence.
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Analyse très juste. Mais qui va payer ?
09 h 08, le 11 novembre 2025