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« L’Orient des écrivains » : notre édition spéciale 2025 - lorient des ecrivains 2025

L’Iran d’avant la chute, par Sabyl Ghoussoub

C’est au cœur du quinzième arrondissement de Paris, dans le quartier iranien situé vers la rue des Entrepreneurs, que la librairie Utopiran porte aussi l’espoir d’un changement de régime en Iran. Elle est tenue par Tinouche Nazmjou. Retour sur le parcours de ce « combattant de la liberté », digne héritier des éditeurs de la littérature persane en exil.

L’Iran d’avant la chute, par Sabyl Ghoussoub

Mahabad, Iran. Photo tirée du hors-série « Les cahiers d'avant la chute »

Certains appellent ce coin de Paris « La Petite Perse » ou « Little Téhéran ». L’éditeur, libraire et metteur en scène Tinouche Nazmjou parle plutôt de « quartier iranien ». On entend souvent parler persan sur la rue des Entrepreneurs qui mène en bas des gratte-ciel de Beaugrenelle. C’est un coin d’Iran à Paris, cinq ou six rues, où l’on trouve des épiceries et des restaurants iraniens. Depuis 2019, une librairie généraliste et spécialisée en littérature persane s’est installée là, un espace protéiforme, à la fois lieu de débats, de rencontres, de poésie mais aussi d’opposition politique à la République islamique. Cette librairie, tenue par Tinouche Nazmjou, porte le doux nom de Naakojaa, en persan, Utopia, en français que Tinouche a modifié en Utopiran.

Manhattan-sur-Seine devient Little Téhéran

Avant que Beaugrenelle devienne Beaugrenelle avec ses tours et son centre commercial, se trouvaient là les immenses friches industrielles des usines Citroën qui fabriquaient notamment l’iconique 2 CV. L’espace ne suffisant plus aux techniques de production des années 1970, l’entreprise automobile décida de délocaliser vers la province. Avec leur fermeture, un projet architectural ambitieux a vu le jour mené par les architectes Henry Pottier (remplacé à sa mort par Michel Proux) et Raymond Lopez : celui des tours Beaugrenelle. Ce projet avait comme rêve de devenir un Manhattan-sur-Seine.

Les tours se construisant, les promoteurs ont cherché à vendre les appartements sur plan. Ils se sont notamment rendus en Iran. On raconte que dans certaines rues de Téhéran, des panneaux publicitaires proposaient aux habitants de la ville de devenir propriétaires à Paris avec vue sur la Seine. La première tour, la tour Keller, s’est achevée en 1975, un immeuble de vingt-neuf étages avec six ascenseurs, une crèche, une cafétéria et une piscine olympique. En tout, vingt tours seront construites.

Des Téhéranais, notamment de la classe moyenne supérieure, achetèrent des pieds-à-terre. Ils cherchaient à obtenir une résidence secondaire à Paris pour leurs vacances. Quand, en 1979, la révolution iranienne éclate, ces appartements se transforment en résidences principales. Ce nouveau quartier devient le point de chute d’une certaine bourgeoisie iranienne, désormais exilée. Vinrent ensuite les intellectuels et les opposants au régime de Khomeyni. Puis ceux qui ont fui la guerre Iran-Irak.

De la littérature persane en exil

Tinouche Nazmjou, lui, avait cinq ans quand la révolution iranienne de 1979 a éclaté. Ses parents sont architectes, ils vivent dans un quartier populaire de Téhéran. Comme beaucoup d’autres Iraniens, ils se mêlent sans se mêler à la révolte. Son père était méfiant, l’un de ses cousins avait déjà été emprisonné par le Chah. Sa mère, avec le changement de régime et la guerre, en a peu à peu assez de porter le voile et, surtout, ses parents ne veulent pas que leur fils se retrouve à l’armée. Ils doivent quitter le pays avant ses treize ans.

Ils décident de s’exiler à Paris, où une amie leur a conseillé de venir, en 1986. Ils ne parlent pas un mot de français. Ils s’installent d’abord dans un appartement modeste du treizième arrondissement, où le père a apporté toute sa bibliothèque de Téhéran. Tinouche qui avait été plongé dans les livres à Téhéran continue de l’être à Paris. L’exil forcé appelle souvent à un changement de métier : le père de Tinouche ouvre une usine de fruits secs à Montreuil. Ils déménagent, sa femme travaille avec lui.

L'éditeur, libraire et metteur en scène Tinouche Nazmjou.
L'éditeur, libraire et metteur en scène Tinouche Nazmjou.

Tinouche, lui, poursuit sa passion du théâtre. Jeune, il montait des pièces en persan à Téhéran. Il continue à Montreuil mais en français. Les années passent et il commence à s’intéresser aux écrivains de la diaspora iranienne. Il se retrouve à traduire des pièces du persan au français, notamment celles d’une icône du théâtre iranien, Mohsen Yalfani. L’une d’elles, Les Enseignants, critiquait la situation de l’éducation nationale sous le régime du Chah. Elle avait été jouée une dizaine de fois en 1970 avant d’être interdite et la troupe arrêtée par la Savak, le service des renseignements du Chah. Yalfani s’exile après avoir été emprisonné par le pouvoir islamique. Il s’installe à Paris où il écrira la plus grande partie de son œuvre.

Tinouche se plonge dans la littérature et le théâtre de ces exilés iraniens. Il lit les revues qu’ils publient. On les trouve notamment à Vincennes dans la librairie Khavaran ouverte par l’éditeur et militant Bahman Amini, un pionnier de l’édition de littérature persane en exil, qui, à son arrivée en France, avait d’abord été gardien de nuit dans une usine. « Khavaran » faisait référence au nom du cimetière du sud de Téhéran où l’opposition iranienne enterrait ses intellectuels. Tinouche met en scène des pièces comme Plus fort que la nuit, une histoire de la révolution iranienne, avant, pendant et après.

« Ne reviens plus en Iran, tu es en danger »

Téhéran 2000. Le réformateur Mohammad Khatami est le président de la République islamique. Il fait passer un décret qui autorise les Iraniens de la diaspora à séjourner trois mois en Iran même s’ils n’ont pas fait l’armée. Tinouche décide de retourner dans son pays natal, il parvient même à acheter sa conscription et entame de nombreux allers-retours entre Paris et Téhéran. Il monte une dizaine de pièces au théâtre de la Ville à Téhéran. Il découvre la censure d’État et se joue d’elle et des censeurs. Un vrai jeu du chat et de la souris. Il embobine souvent les censeurs : même quand ils interdisent certains passages de ses pièces, il les joue dans leur intégralité.

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Le hasard fait que Tinouche est à Paris avant les élections présidentielles iraniennes de 2009. Il est venu y régler des questions administratives et présenter un documentaire qu’il a réalisé, Shah Sanam ou Les chevaux du ciel tombent en pluie de poussière, à une actrice de Peter Brook qui découvre ainsi le mouvement culturel underground iranien. Les élections se déroulent mais elles sont volées aux Iraniens. Le candidat modéré Moussavi qui a obtenu la majorité des voix n’est pas élu : « Il y a eu fraude et on pense tous que le soulèvement du peuple va mettre fin à la République islamique. » Le slogan Where is my vote fait le tour du monde. Même Tinouche se l’accapare lui qui, par conviction, n’a jamais voté en Iran. De nombreuses jeunes femmes iraniennes descendent dans la rue, un bandeau vert sur la tête ou au poignet, et tiennent des affiches brandissant ces quatre mots. Elles font la une des journaux internationaux.

Tinouche monte à Paris le Comité indépendant contre la répression des citoyens iraniens en soutien à ses compatriotes. Ils manifestent tous les jours devant l’ambassade d’Iran, de nombreuses caméras de la diaspora iranienne les filment dont la BBC Persian. Les amis de Tinouche le préviennent : « Ne reviens plus en Iran, tu es en danger. » Le mouvement vert échoue, la censure devient très forte, Tinouche n’a plus la liberté de partir et de revenir, il est coincé à Paris. Mais c’est l’avènement du livre électronique, se dit-il, il ne se décourage pas. Il a l’idée de publier à Paris les livres censurés et interdits en Iran. En versions papier et électronique. Il commence à travailler dans sa chambre à Montreuil, ouvre sa maison d’édition Naakojaa qui, avec l’aide de quatre ou cinq camarades, publiera une cinquantaine de livres pendant trois ans.

Faire entrer des livres interdits en Iran

Tinouche publie d’abord en persan, principalement la littérature de la jeune génération mais aussi d’auteurs confirmés comme Aboutorab Khosravi, dont les trois derniers ouvrages avaient été censurés. « Il est un peu l’équivalent de Gabriel Garcia Marquez en Iran. J’ai publié ses livres, on a fait beaucoup de bruit, on était jeunes, on faisait parler de nous ! Je faisais partie d’une génération d’éditeurs différente de celle des années 1980 qui était très politisée, très engagée à gauche. Nous, nous étions plutôt sensibles à la littérature. Pour ma part, je n’ai jamais fait partie d’aucun parti politique. Je me considère plutôt comme un combattant de la liberté. »

Les livres publiés par Tinouche arrivent difficilement à Téhéran. Il trouve alors le moyen de les faire entrer par un chemin digne d’un film d’auteur iranien. « Je fais imprimer les livres à Istanbul, me dit-il, je donne des exemplaires aux chauffeurs de bus qui vont à Téhéran. Je les paie, ils savent que ce sont des livres mais ils ne me posent pas de questions. Ils les apportent ensuite à une adresse que je leur donne. Puis les livres sont vendus sous le manteau. Mais on a eu quelques problèmes avec cette technique. Lorsqu’on a traduit la bande dessinée Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, une histoire d’amour entre deux femmes en France, ils nous ont attrapés. La collègue qui distribuait les livres à Téhéran a été emprisonnée. »

Après avoir utilisé le dépôt d’un restaurant iranien comme bureau, Tinouche finit par s’installer en 2014 dans un tout petit local qui a pignon sur rue, rue du Ruisseau. Il imaginait en faire son bureau mais, très vite, les passants sont curieux. « Les bobos et les Arabes passent devant ma vitrine. Les uns comme les autres s’intéressent aux livres écrits en persan, à la culture iranienne. » Petit à petit, Tinouche ajoute dans sa bibliothèque improvisée des livres en français qui traitent de l’Iran. Et il organise des rencontres. « C’est aussi le moment où, en 2015, il y a l’accord sur le nucléaire, l’ouverture des frontières, les Français commencent à s’intéresser à l’Iran, à voyager dans le pays. » En parallèle, Tinouche cherchait un local dans le quartier iranien, la Petite Perse, pour ouvrir une vraie librairie.

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« Je vis même plus en Iran qu’en France »

Il récupère une ancienne boucherie rue Edmond Roger, une perpendiculaire de la rue des Entrepreneurs, et entame des travaux. Il est aidé par la diaspora iranienne qui lui donne des coups de main pour l’électricité, la peinture, l’installation du parquet. La librairie est aujourd’hui flambant neuve, on y trouve des livres autant en persan qu’en français. De la littérature, de la poésie et même des livres érotiques. Naakojaa est une librairie typique de quartier parisien, on peut y assister à des rencontres avec des auteurs français mais aussi iraniens et en persan. Car ici on vit surtout au rythme de Téhéran, comme le propriétaire du lieu : « Je me lève tous les jours en persan, chaque matin je parle avec des écrivains en Iran, je publie leurs livres. Je ne me suis jamais senti exilé. Tu te sens exilé à un moment donné où tu es coupé de ton pays mais pour moi, ce n’est pas une question de géographie. Je ne me sens pas coupé de l’Iran, au contraire, je vis même plus en Iran qu’en France. »

Après la mort de Mahsa Amini et le début du soulèvement « Femme, vie, liberté » en 2022, Tinouche et son équipe s’activent. De nombreuses rencontres en persan s’organisent, une revue trilingue (français, anglais, persan) voit le jour, Les cahiers d’avant la chute, qui donne la parole aux jeunes Iraniens du pays et de la diaspora. « Lors des derniers grands soulèvements du peuple iranien, en 1999, 2009, 2018, 2019 et 2021, la censure ne permet à aucune revue papier de suivre les événements et de les relater (…) Les principaux moyens de communication du soulèvement de 2022 que sont les réseaux sociaux (Twitter et Instagram) et quelques chaînes de télévision de la diaspora ne laissant pas de place à l’analyse de fond, le support papier nous a paru comme une nécessité évidente dans ce chemin vers la liberté du peuple iranien », écrit Tinouche dans le premier éditorial. Il existe quatre numéros et deux hors-séries, un dédié aux dessins de presse, l’autre à la photographie où l’on peut voir les manifestations capturées par les jeunes photojournalistes iraniens. La revue s’arrête avec la fin du mouvement « Femme, vie, liberté ».

La couverture des quatre numéros de la revue Les cahiers d'avant la chute.
La couverture des quatre numéros de la revue Les cahiers d'avant la chute.

La dernière actualité forte en date a été la guerre des douze jours entre l’Iran et Israël. Tinouche poursuit ses rencontres en persan, il faut parler de la guerre. Son but est de rassembler toutes les diversités politiques, des royalistes aux jeunes opposants, il essaie même d’inviter les Moudjahidine du peuple qui déclinent à chaque fois. Il est conscient que le changement de régime en Iran se joue aussi dans cette diaspora, dans sa capacité à débattre, « à faire peuple ». Les débats filmés (et visionnés en Iran) se font houleux entre les « pro-Israéliens » qui veulent se débarrasser du régime coûte que coûte et les « antiguerre ». Tinouche n’a jamais entendu autant de haine entre les Iraniens ici et là-bas. Il finit par organiser une rencontre intitulée : « Est-ce que les bombes israéliennes peuvent vraiment apporter la liberté en Iran ? »

Malgré la situation délétère au pays, Tinouche poursuit son travail d’éditeur et cela malgré l’isolement des siens. Deux des derniers livres qu’il a publiés en persan ont été écrits par des écrivains détenus dans les geôles iraniennes. « On a publié la jeune autrice Sepideh Gholian qui a écrit son dernier livre en prison où elle parle de la situation des femmes en prison à travers les recettes qu’elles cuisinent », livre qui a été traduit en anglais (The Evin Prison Bakers’ Club, Oneworld Publications 2025) et sera publié en français par Tinouche courant 2026. Il a aussi publié La solitude collective, le dernier recueil de poèmes en persan de Baktash Abtin, un poète-résistant qui a passé les dernières années de sa vie en prison : il a été emprisonné parce que poète. Lorsqu’un congé lui a été donné, Tinouche lui a proposé de lire ses poèmes face caméra. Dans le livre, on trouve un QR code à chaque page qui nous mène à des vidéos où le poète récite ses poésies. Baktash est décédé en prison le 8 janvier 2022, faute d’accès aux soins mais ses mots résonnent et résonneront encore au-delà des barreaux, au-delà de la censure, au-delà de la mort :

« Chapeau, la liberté

Je tire mon chapeau à la liberté

Regarde, qui risque sa vie ainsi ?

Je contemple la mer et le ciel

Que le monde est triste et merveilleux

Et malgré tout…

La grève des comètes et des baleines n’est-elle pas courageuse ? »

Sabyl Ghoussoub, écrivain et journaliste, a obtenu le Prix Goncourt des lycéens en 2022. Dernier ouvrage paru : Beyrouth-sur-Seine (Stock, 2022)

Certains appellent ce coin de Paris « La Petite Perse » ou « Little Téhéran ». L’éditeur, libraire et metteur en scène Tinouche Nazmjou parle plutôt de « quartier iranien ». On entend souvent parler persan sur la rue des Entrepreneurs qui mène en bas des gratte-ciel de Beaugrenelle. C’est un coin d’Iran à Paris, cinq ou six rues, où l’on trouve des épiceries et des restaurants iraniens. Depuis 2019, une librairie généraliste et spécialisée en littérature persane s’est installée là, un espace protéiforme, à la fois lieu de débats, de rencontres, de poésie mais aussi d’opposition politique à la République islamique. Cette librairie, tenue par Tinouche Nazmjou, porte le doux nom de Naakojaa, en persan, Utopia, en français que Tinouche a modifié en Utopiran.Manhattan-sur-Seine devient Little...
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