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Bernard El Ghoul : « La Maison du Liban est un vivier infini de talents et d’excellence », par Georgia Makhlouf

Fort de ses 136 chambres, l'établissement accueille chaque année 200 à 230 résidents - étudiants en master, doctorants et chercheurs - pour de longs séjours dans la capitale française.

Bernard El Ghoul : « La Maison du Liban est un vivier infini de talents et d’excellence », par Georgia Makhlouf

Auparavant directeur du campus Moyen-Orient/Méditerranée de Sciences Po à Menton, puis de Sciences Po Alumni, Bernard El Ghoul dirige depuis 2019 la Maison du Liban à Paris. Photo fournie par l'interviewé.

Tout est calme à la Cité universitaire internationale de Paris (CIUP), on croise quelques joggeurs et des ouvriers au travail, la matinée est grise et lorsqu’on arrive à la Maison du Liban (MDL), les panneaux rectangulaires de tailles variables de la façade, conçue par Jean Vernon et Bruno Philippe en 1965, accrochent des couleurs vives dans le parc immense et vide. Un drapeau flotte doucement au-dessus de l’entrée. Côté cour, le cèdre bien sûr, des sièges en pagaille et un barbecue. Sur le panneau d’affichage, les résultats des élections de la veille, le Comité des étudiants est composé de Ali, Céline, Myriam, Wahhab et quelques autres, le processus électoral ici n’est grippé par aucune querelle. L’immense salle polyvalente est fermée, mais un piano à queue et des projecteurs signalent qu’elle sert à des événements culturels très divers, et même à des cours de Qi Gong, me dit l’affable Espagnol qui travaille à l’accueil. 

Bernard El Ghoul m’attend dans son bureau, immense sourire et poignée de main énergique. Il est depuis 2019 le directeur de la MDL. Auparavant, il a créé et dirigé pendant quinze ans le campus Moyen-Orient/Méditerranée de Sciences Po à Menton. Puis les dirigeants du prestigieux établissement parisien, où il avait lui-même été étudiant, l'ont rappelé à Paris pour prendre la direction de Sciences Po Alumni. Sa mission : développer et renforcer cette organisation qui rassemble 100 000 personnes partout dans le monde, afin de faire rayonner Sciences Po et de valoriser son diplôme – sachant que la force de ces réseaux est décisive et compte pour beaucoup dans les classements internationaux des universités.

Retour à Paris donc et, dans un souci de continuer à servir le Liban, il accepte d’endosser également la casquette de directeur de la MDL, directeur non opérationnel néanmoins puisqu’il peut compter sur une directrice adjointe qui assure au quotidien les multiples responsabilités de la fonction. Pourtant, né en France d’un père libanais et d’une mère française – grande voyageuse qui débarqua au Liban dans les années 60 et « tomba amoureuse du pays avant de tomber amoureuse de mon père »– il n’a connu le Liban qu’à l’âge de cinq ans, pour des vacances en 1982.

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Il évoque avec beaucoup d’émotion ce premier séjour au pays et les merveilleux souvenirs qu’il en garde, alors qu’il se déroule en pleine guerre. Paradoxe ontologique de ce Liban plongé dans la violence des milices, où l’on se fait arrêter sur des barrages et retenir plusieurs heures parfois – que venaient faire dans ce coin de terre enflammé ces drôles de Français ? s’étonnera un milicien – où l’on se réfugie dans des abris de fortune ou chez les voisins en raison des bombardements, mais où l’on passe de longues journées à la plage, et où les grands -parents veillent sur vous avec amour et vous passent tous vos caprices.

« Faire les choses sérieusement, sans se prendre au sérieux »

« J’étais l’enfant-roi », se souvient-il et dans le village familial du Metn où son grand-père tenait une petite épicerie, située au rez-de-chaussée de la maison, « il y avait du monde chez nous de 7h du matin à 10h du soir sans discontinuer. Les amis se mélangeaient aux clients, et aux marginaux que mes grands-parents nourrissaient. L’un d’eux arrivait très tôt le matin et je me souviens de lui, un sac rempli de figues de barbarie à la main ». Le petit garçon est très heureux et se sent en sécurité dans ce pays en guerre où la sociabilité est si vivace. Il porte à la ceinture un pistolet en plastique et l’exhibe sur les barrages. « Je garde de ces vacances au Liban un sentiment de bonheur et de liberté, sans doute lié à l’amour inconditionnel de mes grands-parents ». Il acquerra la nationalité libanaise beaucoup plus tard, mais l’attachement indéfectible est déjà là. « C’est seulement durant mes études à Sciences Po que j’ai commencé à apprendre l’arabe. Mon épouse qui est française a obtenu la nationalité libanaise, ainsi que mes deux filles. » Lorsqu’on l’interroge sur ce qui, en lui, se rattache à son identité libanaise, sa réponse met en avant « le goût du travail, et du travail bien fait surtout » mais aussi le sens de la famille et, plus étonnant, « une forme de légèreté et de nonchalance ». Qu’il explique comme la conviction qu’il n’y a rien de si grave qui ne puisse avoir de solution. Et qu’il associe à « l’humilité, l’écoute des autres, le sens du compromis ». Et puis il y a aussi l’humour qu’il tient de son père, et qui lui fait dire qu’il faut « faire les choses sérieusement, mais sans se prendre au sérieux ». Il cite aussi Alphonse Allais : « Ne nous prenons pas au sérieux ; il n’y aura aucun survivant. »

Nous revenons vers la MDL qu’il décrit comme « un lieu unique à l’échelle mondiale » : au cœur d’un campus résidentiel urbain, situé dans un parc de 30 hectares, il y a 47 pavillons aux couleurs des plus grands pays du globe et, au milieu de cet espace sans équivalent dans le monde, « le pavillon de notre petit pays a trouvé sa place ». La CIUP est née dans un esprit de paix, celui de la Société des nations, celui d’un vivre-ensemble entre les peuples. Cité-monde au cœur de Paris, elle se veut laboratoire d’idées pour penser demain.

Comme il n’y a pas en France de centre culturel libanais, à l’instar des Instituts Cervantes ou des Goethe Institute, le soft-power libanais se déploie à travers un réseau associatif dense, au sein duquel la MDL joue pleinement son rôle de « vitrine de l’excellence libanaise ». Ses 136 chambres accueillent chaque année 200 à 230 résidents pour de longs séjours : étudiants en master, doctorants et chercheurs. Si 40 % d’entre eux sont inscrits en sciences sociales, les 60 % restants se partagent entre sciences exactes surtout, médecine et architecture. « C’est un public différent de celui que j’ai côtoyé à Sciences Po, issu du système scolaire et universitaire libanais, et qui n’a pas à rougir de la comparaison avec les autres pays. Nous accueillons ici des doctorants en physique quantique ou nucléaire, nanotechnologies, biochimie, pharmacologie, cybersécurité, développement durable, intelligence artificielle… Ils constituent un réservoir d’excellence dans des domaines pointus et leur valeur est unanimement reconnue. Ils fréquentent des établissements d’élite – École des Mines, Centrale, Supelec, HEC, ESCP, Paris-Saclay…– et 20% d’entre eux sont boursiers de leurs établissements. Et sur les 10 dernières années, la première nationalité étrangère récipiendaire des bourses de la CIUP est la libanaise ».

La MDL a donc pour mission d’accueillir ces étudiants de haut niveau, de les encadrer et de leur donner les moyens de réussir. « Sans leur faire porter sur les épaules le poids de l’avenir du Liban. Car ils sont l’avenir tout court. » Et B. El Ghoul d’ajouter : « Ils restent évidemment très attachés au pays et je serais très heureux s’ils y retournaient et contribuaient à son développement. Mais ils ne sont pas obligés de le faire, car ce ne sont pas eux qui ont quitté le Liban, c’est le Liban qui les a quittés. »

Georgia Makhlouf, écrivaine et journaliste, a obtenu le Prix Senghor en 2014. Dernier ouvrage paru : Pays amer (Les presses de la Cité, 2025)

Tout est calme à la Cité universitaire internationale de Paris (CIUP), on croise quelques joggeurs et des ouvriers au travail, la matinée est grise et lorsqu’on arrive à la Maison du Liban (MDL), les panneaux rectangulaires de tailles variables de la façade, conçue par Jean Vernon et Bruno Philippe en 1965, accrochent des couleurs vives dans le parc immense et vide. Un drapeau flotte doucement au-dessus de l’entrée. Côté cour, le cèdre bien sûr, des sièges en pagaille et un barbecue. Sur le panneau d’affichage, les résultats des élections de la veille, le Comité des étudiants est composé de Ali, Céline, Myriam, Wahhab et quelques autres, le processus électoral ici n’est grippé par aucune querelle. L’immense salle polyvalente est fermée, mais un piano à queue et des projecteurs signalent qu’elle sert à...
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