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« L’Orient des écrivains » : notre édition spéciale 2025 - lorient des ecrivains 2025

L’Électricité du Liban dans mon salon, par Pierre Haski

Le bâtiment de l’EDL est une piqûre de rappel contre l’amnésie et la fatalité.

L’Électricité du Liban dans mon salon, par Pierre Haski

Chez lui à Paris, Pierre Haski a accroché une gravure signée Mazen Kerbaj et représentant le siège d’Électricité du Liban. Photo fournie par le journaliste.

Dans le salon de mon appartement parisien, j’ai un bout d’histoire du Liban au mur. Ce n’est pas, j’en conviens, le meilleur symbole de son riche passé ; mais j’y suis attaché et je l’observe avec bienveillance chaque fois que j’entre ou sors de chez moi. C’est une gravure achetée il y a trois ans à Beyrouth, dans une boutique branchée d’un quartier à la mode : elle est signée par Mazen Kerbaj et représente le siège d’Électricité du Liban… J’entends déjà vos objections : pourquoi s’infliger ce symbole de tout ce qui ne marche pas au Liban, honni par tous les Libanais ? Et de surcroît à Paris, où l’on peut justement oublier les méfaits de l’EDL ?

Je n’avais pas trop prêté attention à cet immeuble en béton armé de treize étages lors de mes visites précédentes à Beyrouth, ce n’est évidemment pas pour cette architecture-là que j’appréciais la capitale libanaise. Je ne l’ai vraiment remarqué qu’à l’été 2022, lors d’un séjour privé au Liban, chez des amis. Entre-temps, l’explosion au port de Beyrouth, ce 4-Août fatidique, avait détruit toutes les vitres et une partie de la structure du bâtiment de l’EDL, faisant d’ailleurs deux morts et plusieurs blessés parmi les employés. Tout autour, à Achrafieh, les immeubles endommagés par l’explosion avaient été rénovés ou sont encore en train de l’être, mais la façade ravagée du siège de la compagnie nationale d’électricité reste inerte comme une plaie impossible à refermer. Je suis resté de longues minutes devant ce spectacle à la Blade Runner, ce film des années 80 situé dans un espace-temps postmoderne, où la modernité n’est justement qu’un lointain souvenir.

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« L’EDL rassemble toutes les plaies du pays »

Comme j’habitais chez des amis, au sixième étage d’un immeuble moderne, j’expérimentais aussi, mieux que dans les hôtels où je descendais d’ordinaire, la problématique des délestages d’électricité à Beyrouth… On pourrait en écrire des pages et des pages, et je ne ferai pas l’insulte aux lecteurs libanais de leur infliger le rappel de ce qu’ils vivent au quotidien, le ronronnement des générateurs activés pour compenser le service que n’assure pas l’EDL, la problématique des ascenseurs quand le courant n’est pas garanti, etc. Les Libanais s’en amusent devant le visiteur pour mieux cacher une colère que je comprends aisément. De tous les maux de la mauvaise gouvernance du Liban, l’incapacité à assurer l’approvisionnement électrique continu d’une capitale moderne est l’un des plus insupportables. Tous les Libanais que je connais en conviennent : EDL rassemble toutes les plaies du pays, de la corruption au clientélisme politique et à l’absence de moyens pour remédier aux problèmes.

Mais ce n’est pas seulement pour me rappeler à cette réalité ingrate que j’ai accroché chez moi la gravure de l’immeuble (non encore abîmé) de l’Électricité du Liban. C’est aussi pour les deux lignes écrites, en français, au-dessus du dessin : 

« Tu n’as qu’une réponse : c’était la guerre. »

« Cette guerre qui explique tout, de mes questions à tes errements et ton amnésie. »

À qui s’adresse ce « tu » ? À une personne précise ? Au Liban tout entier ? Toujours est-il qu’il met le doigt sur une question à la fois très libanaise, mais aussi totalement universelle. Comment sort-on d’une guerre civile ? À quel prix ? Et quels compromis faut-il faire pour dépasser l’état de conflit, au risque de sacrifier des éléments essentiels d’un « après-guerre » incertain ? J’ai toujours été intéressé par ces questions pour avoir vécu ou travaillé dans des pays aux histoires tourmentées, comme l’Afrique du Sud, la Chine, l’ex-Yougoslavie ou la Corée. 

L’amnésie impossible

Chacun y répond à sa manière, en fonction de sa culture, de son expérience, du contexte politique et des rapports de force de la fin de guerre. C’est la logique du vainqueur, comme en Chine où tout ce qui dérange le « récit national », ou plutôt le récit du parti, est mis sous le tapis et devient tabou ; ou la quête de transparence maximale comme la démarche de Desmond Tutu et sa commission Vérité et réconciliation à la sortie de l’apartheid en Afrique du Sud. Dans tous les cas, il y a toujours une dose d’« amnésie », pour reprendre le mot de ma gravure, toujours justifiée par l’intérêt général mais qui protège aussi des intérêts particuliers.

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Le Liban offre un cas d’école à part : une amnésie sans que personne n’oublie rien, doublée d’une incurie qui provoque des catastrophes en cascade, de l’explosion du port à la crise bancaire, du psychodrame des ordures à la faillite de l’approvisionnement électrique. Ce serait déjà beaucoup si le Liban était une île située au milieu d’un vaste océan ; c’est évidemment beaucoup plus compliqué dans cette région située sur des plaques tectoniques géopolitiques en perpétuel mouvement. L’amnésie est ici impossible, car chaque secousse tellurique ramène chaque individu à l’essentiel, à l’histoire et à la géographie, à ces identités devenues des totems indéboulonnables.

« C’était la guerre », la gravure me fait aussi penser à cette fatalité qui bloque parfois les réflexions, les réponses automatiques bien commodes, car elles servent dans tous les cas de figure. Ça marche dans notre vie personnelle, pour justifier nos lâchetés et nos peurs trop humaines ; c’est tout aussi efficace au niveau collectif, pour justifier nos impasses et nos échecs collectifs.

Sans doute est-ce faire assumer trop de responsabilité à cette malheureuse Électricité du Liban qui n’est que le symptôme d’un mal plus vaste. Dans les archives de L’Orient-Le Jour, je trouve cette anecdote racontée par un ingénieur d’EDL : il est convoqué au commissariat de police, interrogé par un jeune policier en uniforme. L’ingénieur fait durer le suspense devant ses collègues avant de lâcher la chute : « Quelqu’un avait porté plainte contre moi parce qu’il n’avait pas assez d’électricité chez lui ! » « Éclat de rire général », précisait alors l’article. Ce rire qui est à la fois la force et la faiblesse du Liban, car il est révélateur d’un sentiment d’impuissance face à des situations ubuesques. La gravure de mon salon est ma piqûre de rappel quotidienne contre l’amnésie et la fatalité, contre le cynisme qui s’immisce si facilement dans nos esprits.

Pierre Haski, journaliste et écrivain, a obtenu le Prix Joseph-Kessel en 2006. Dernier ouvrage paru : Décolonisations africaines (Stock, 2025).

Dans le salon de mon appartement parisien, j’ai un bout d’histoire du Liban au mur. Ce n’est pas, j’en conviens, le meilleur symbole de son riche passé ; mais j’y suis attaché et je l’observe avec bienveillance chaque fois que j’entre ou sors de chez moi. C’est une gravure achetée il y a trois ans à Beyrouth, dans une boutique branchée d’un quartier à la mode : elle est signée par Mazen Kerbaj et représente le siège d’Électricité du Liban… J’entends déjà vos objections : pourquoi s’infliger ce symbole de tout ce qui ne marche pas au Liban, honni par tous les Libanais ? Et de surcroît à Paris, où l’on peut justement oublier les méfaits de l’EDL ?Je n’avais pas trop prêté attention à cet immeuble en béton armé de treize étages lors de mes visites précédentes à Beyrouth, ce...
commentaires (3)

Dans tous les cas, votre gravure risque de prendre beaucoup de valeur avec le temps, étant l’un des rarissimes vestiges d’une époque illuminée, hélas.

Nada Maalouf

13 h 51, le 10 novembre 2025

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Commentaires (3)

  • Dans tous les cas, votre gravure risque de prendre beaucoup de valeur avec le temps, étant l’un des rarissimes vestiges d’une époque illuminée, hélas.

    Nada Maalouf

    13 h 51, le 10 novembre 2025

  • Merci de refléter avec une grande finesse la réalité de l EDL. C est vrai que cette institution est un miroir vivant mort de notre pays. En espérant que nous allons nous redresser doucement mais sûrement..

    Maroun Nassar

    10 h 23, le 30 octobre 2025

  • J’aime. Merci pour l’article.

    Punjabi

    17 h 22, le 26 octobre 2025

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