© Archives Wafa'a Céline Halawi
« Déjà que t’es chiite » sont les derniers mots de mon ex, libanais, d’une confession dont je ne me souviens plus du nom. Je ne retiens pas les religions, encore moins les confessions. Un trou de mémoire involontaire, à double tranchant au Liban. Surtout au Liban. Ces mots résonnent encore, des années plus tard. C’était la première fois qu’on me traitait de chiite.
Actrice, oui. « Sale Arabe » à Paris, aussi. Mais chiite ? « Ça ne se voit pas », disaient certains, quand ils découvraient que je n’étais pas « comme eux ». Mais au fond, ça devrait se voir comment exactement?
Jusqu’à mes quinze ans et mon arrivée au Liban, je me croyais chrétienne. J’allais au catéchisme, je récitais Notre Père et chantais Ave Maria à la chorale de l’église. Pardon « psalmodiais », comme me l’a corrigé la mère d’un autre ex, d’une autre minorité dont je me souviens, lui, parce qu’un jour il me fit porter un T-shirt : « Allah roum ». Bref, faute de langue plus que d’ignorance, j’appris qu’ici, on ne chante pas à l’église, « tante ».
Mon père, lui, avait deux conditions à mes amours : « Ni juif ni avare. » Large marge, surtout pour un père libanais. J’argumentais quand même sur le « juif » : il y a des juifs libanais, on ne peut pas tous les mettre dans la même boîte. Boîte où, ironie du sort, je me retrouve moi-même, collée à une étiquette curieusement étrangère. Dans ce registre, il semblerait que le dénominateur libanais ne l’emporte pas.
C’est peut-être là que je réalise : au Liban, mon identité ne m’appartient pas. À vouloir tisser la mienne, je comprends qu’elle se définit surtout à travers le regard des autres. C’est une identité projetée. Et dans cette projection, indéniablement teintée d’intentions héritées, une question persiste : ça veut dire quoi, au juste, être chiite ?
« Ben, je suis Libanaise »
– Tu t’appelles comment ?
– Wafa’a.
Aucun indice.
– Wafa’a quoi ?
– Halawi.
Plusieurs possibilités.
– Halawi d’où ?
– De Tyr.
Tyr, c’est mixte.
Puis, exaspérés de tourner autour du pot :
– Enno, tu es quoi ?
Et moi, avec la naïveté insouciante, que j’envie aujourd’hui, d’une adolescente qui n’avait pas encore
vraiment connu la guerre :
– « Ben, je suis Libanaise. »
Au Liban, identité et guerre s’entremêlent toujours, et il m’a toujours semblé aussi cliché de parler de l’une que de l’autre. Et pourtant, peut-être que ce cliché-là est le seul qui nous unit. Pour comprendre l’identité, il faudrait peut-être commencer par la guerre. Si elle est à la base d’identités éclatées, elle se reflète indéniablement dans nos histoires. Et de celles qu’on hérite.
La dernière guerre (ou pas), je ne l’ai pas pleurée la nuit. Je pleurais le matin. Ou dans les avions, quand j’y arrivais. Mes larmes m’ont valu des amitiés improvisées avec les stewards, admirant la résilience de cette actrice libanaise qui, en pleine guerre, voyageait vers Paris, Rio, Lagos ou Huelva, peu importe, et la consolant avec de petites bouteilles de vin supplémentaires et leurs numéros de téléphone.
J’ai passé la moitié de la guerre à trembler sous le battement des vitres secouées par les bombes, vraies ou « sonores ». L’autre moitié, de festival en festival, réclamant un cessez-le-feu en cinq langues, à qui voulait bien l’entendre. Comme si cela faisait une différence. Au moins, les applaudissements, les « Viva Libano » et les « Free Palestine » réchauffaient un peu face à la tiédeur du monde.
« Peut-être que la guerre aussi, on l’hérite »
Jeddo Majid, ou Abdel Majid el-Zein, mon grand-père maternel, était né un jour de Noël. Ce qui lui valut son prénom, et peut-être aussi son ouverture d’esprit, malgré une identité chiite bien ancrée, mais atypique.
Cela venait peut-être aussi de son père, Youssef beik el-Zein, dont la photo est toujours accrochée au monastère grec-catholique de Deir el-Mkhalles, au Sud. Pendant l’autre guerre, celle de 1916, il envoyait clandestinement, sur le dos d’ânes, de la farine, du riz et du sucre aux villages chrétiens voisins. Il avait aussi envoyé sa fille, amto Azizé, à une université mixte, chose controversée à l’époque. Elle devint ainsi la première femme chiite à obtenir un diplôme de l’AUB. Ma mère, plus tard, fut la première femme présidente de l’Association des Éclaireurs du Liban. Je viens donc d’une lignée d’ancêtres qui osaient redéfinir les identités, tant patriarcales que chiites.

Féodal puissant de Kfar Remmane, à Nabatiyé, Youssef Beik vivait dans une grande maison avec ses six femmes. Et, pour cette fois, ne pas briser le cliché confessionnel, il eut seize enfants, qui mangeaient tous de la mjaddara. Hamra.
Jeddo Majid était commandant. Même dans la vie. Au téléphone, il reliait l’information et raccrochait. Pas besoin d’au revoir. Pour jouer, il nous mordait le poignet afin d’y dessiner une montre. On avalait nos larmes pour ne pas freiner son élan de tendresse, comme il savait la montrer. Le premier souvenir que j’ai de lui, et de Beyrouth, j’avais quatre ans. On vivait à Dubaï. On venait passer les vacances au Liban, et mon grand-père nous attendait en uniforme, ma mère, mon frère et moi. Une impatience bien composée, au pied de l’avion. Sitôt qu’on l’aperçut, sitôt qu’on toucha le sol libanais, les bombes commencèrent à tomber sur le tarmac. Quel étrange tour de mémoire, que la première image de mon grand-père soit liée à mon premier souvenir de guerre. Peut-être que la guerre aussi, on l’hérite.
Jeddo Majid voulait aussi être député. Son frère, Abdel Latif el-Zein, l’était déjà à Nabatiyé et détient toujours le record mondial du député ayant exercé le plus long mandat parlementaire sans interruption. Oui, plus longtemps que Nabih Berry.
Jeddo quitta alors le Sud et transféra son enregistrement civil à Beyrouth, chose presque impossible aujourd’hui, alors que l’inverse est non seulement bienvenu, mais encouragé, pour causes confessionnelles officiellement non mesurables. Il redéfinit donc ses frontières, sortit du lot politique typique, et devint député à Beyrouth.
Pendant ce temps, nous quittâmes Dubaï pour Paris – guerre du Golfe oblige – et nous commençâmes, donc, des cours de catéchisme – ma mère oblige. Un jour, je surpris ma petite sœur priant à genoux au bord du lit, comme à l’église de l’école, récitant la Fatiha. Ce n’est que bien plus tard que je compris la beauté absurde de cette scène. Et que, donc, nous n’étions pas chrétiens.
Jeddo Majid me l’avait confirmé en m’offrant un livre de prière musulmane que je ne lis jamais… Je me suis levée toute seule, le matin où il a décidé de partir. Oui, c’était une décision. La veille, le commandant ne pouvait plus se tenir debout tout seul. Ma mère lui avait acheté son cake à l’orange préféré, de chez Aziz, et le gardait précieusement dans le frigo pour le lui amener le lendemain. Il était cinq heures du matin. Sans réfléchir, je m’habille de noir, m’assois au bord du lit et attends.
Le téléphone sonne dans la maison encore prudemment endormie. J’entends ma mère courir pour décrocher. Une réaction étouffée. Quelques mouvements précipités. Une porte qui claque. Le cake à l’orange est resté dans le frigo. Pas besoin d’au revoir.
Si on devient plus Libanais en partant, on le devient moins en « revenant »
L’autre pilier de mon héritage, plus lointain dans ma mémoire, fut Jeddo Ali, mon grand-père paternel. Comme nous vivions à Paris, nous, les enfants, avions raté son enterrement et les condoléances. Sa disparition, je l’ai vécue sans transition.
Il faisait partie du Parti syrien national social et avait appelé son fils aîné, mon père, Fida’a. Voulant lui épargner le tampon « chiite », celui-ci subit quand même toute sa vie les courriers commençant par : « Chère Madame… ».
Scène récurrente à l’aéroport de Beyrouth :
– : « Nom du père ?
– Fida’a.
– Pas la mère, le père !
– Ben oui, Fida’a… »
Les noms aussi, on les hérite. Je me suis toujours demandé pourquoi on nommait souvent les nouveaux-nés après les morts. On hérite toujours plus qu’un prénom.
Comme beaucoup avant lui, Jeddo Ali finit par quitter le chaos libanais pour l’Afrique. Mais à la différence d’autres émigrés, il savait où il allait. Je l’ai compris plus tard, en jouant au cinéma le rôle d’une émigrée partie au Brésil dans les années quarante. Elle avait laissé ses pré-concessions religieuses derrière elle, et porté celles, libanaises, plus fortement.
Moi je n’ai jamais dû partir. Et partir n’est pas la même chose que revenir. Peut-on vraiment « revenir » dans un pays où l’on n’a jamais vécu ? Si on devient plus Libanais en partant, on le devient moins en « revenant ». Parce qu’ici, avant d’être Libanais, on est autre chose.
Toute ma vie, Jeddo Ali fut en Afrique, au Sierra Leone, loin de sa famille, bien avant internet et les téléphones portables. Alors il manque des épisodes à la série de sa vie, à celle du père de sa femme aussi, ma grand-mère (et sa cousine) : Téta Jahda. C’est chez elle qu’un jour elle me présente Zeinab, sa demi-sœur noire africaine, médecin aux États-Unis.
Pour comprendre, il faut revenir encore plus loin, au début du XXe siècle. Encore une guerre. Safarbarlik : ce terme désigne la politique de conscription de l’Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale. Des milliers de Levantins furent alors enrôlés de force dans les troupes ottomanes et soumis aux longues marches imposées aux soldats, d’où sa signification particulière en arabe : « Le voyage ». Les familles qui voulaient sauver leurs fils leur imposaient un autre exil.
Le père de ma grand-mère, Jeddo Mahmoud, fut mis sur un bateau à quatorze ans. Quatre mois plus tard, il débarquait au Sierra Leone, dans une tribu Krio, avec pour seules armes quelques bricoles libanaises à marchander. Il louait une hutte, sa table servant le jour d’étal et la nuit de lit.

Il tomba amoureux de la fille du chef de tribu, l’épousa, et eut trois filles : Joséphine, Zeinab et Souad. À la mort de son épouse, ses parents exigèrent qu’il se remarie avec une Libanaise. Il revint alors au pays avec Souad, la plus jeune.
De retour au Liban, Jeddo Mahmoud épousa mon arrière-grand-mère Fatmé. Ils eurent cinq enfants, dont ma grand-mère Jahda. En réalité, six : l’aîné mourut après quelques mois, et après une fausse couche avec des jumeaux, tous des garçons. C’était important d’avoir un garçon. Alors l’amie de Fatmé, Geneviève, fit un vœu : Si le prochain est un fils et qu’il survit, il sera baptisé. Et c’est ainsi que le frère aîné de téta Jahda devint chiite baptisé. Ce paradoxe identitaire, je l’ai certainement hérité.
Ce qu’il en reste
Après la mort de Jeddo Ali, mon père hérita de l’entreprise familiale, son sens des affaires, et de l’Afrique. Aujourd’hui encore, il y vit, comme mon frère et ma sœur. Question récurrente de notre histoire collective : est-il plus facile de partir ou de rester ?
Quoi qu’on choisisse, les chemins finissent toujours par s’intersecter. Nous sommes la somme des points de rencontre de nos ancêtres. Je n’avais jamais vraiment cherché à comprendre ces vies parallèles imaginées qui finissent par se croiser, sans prévenir… Mais cette diversité familiale en expansion permanente m’amuse.
Façonnée par les maintes guerres, elle retrace justement toutes les identités que je porte aujourd’hui, au-delà de celles qui, plus ou moins imposées, me définissent. Si on dit que l’histoire est écrite par les vainqueurs, au Liban, elle est écrite par les survivants, et jamais vraiment terminée. Elle reste suspendue, comme nos phrases inachevées, comme les bombes qui s’interrompent puis reprennent, comme les départs qui se changent en retours incertains.
Au fond, ce qui me traverse, ce n’est pas seulement l’histoire de mes deux grands-pères, ni celle de mes arrière-grands-parents, partis, revenus ou restés. C’est le vertige de mesurer tout ce dont on hérite : d’humain, de Libanais… de chiite. Et de se dire que c’est aussi ça être chiite. Au-delà des boîtes et des étiquettes. On casse, tous, les clichés dans ces plis de diversité qu’on porte, si seulement on ose la voir.
Alors je continue d’essayer de recoller les morceaux. Non pas forcément pour trouver un sens, mais pour recueillir ce qu’il en reste. Parce que c’est dans ces fissures que demeurent les traces, et que se reconstruit, peut-être, et malgré tout, une forme d’appartenance.
Wafa’a Céline Halawi est actrice, dramaturge, metteuse en scène.



Votre article me rappelle l'art japonais du Kintsugi. Un grand merci. En kintsugi, on considère les fissures de tout objet comme faisant partie de l'histoire de l'objet. C'est une philosophie qui permet d'accepter les brisures et de les transformer en beauté. Les artisans du kintsugi travaillent à lier les céramiques brisées avec de la laque et décorent les fissures de feuilles d'or. Tout ce travail prend des mois et rend l'objet très précieux. C'est une métaphore de la vie, où les cicatrices, séparations et autres brèches peuvent être vues comme une source de force et d'unicité.
15 h 54, le 27 octobre 2025