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Hublot gauche


En septembre, le Liban ressemble à une volière. Valises alignées dans l’entrée au petit matin, et cette odeur suspecte… Il y a encore des mères qui glissent dans vos bagages, quand vous avez le dos tourné, le kebbé sous toutes ses formes et ces beautés farcies, courgettes, feuilles de vigne, que personne ne prend le temps de préparer « là-bas ». Mais ce n’est pas le moment de se mettre en colère. On avisera, à l’arrivée, où coincer dans le petit frigo d’étudiant les somptueuses victuailles qui ont le goût de l’été, le goût de la maison. Pour l’heure, on voudrait juste partir, n’enlacer personne pour rester courageux. La vie sans famille, sans attaches, sans interdictions, c’est peut-être cela, la vie en grand. On a réservé « hublot gauche » pour mieux voir la ville défiler pendant le décollage. Dernière vision avant longtemps des maisons aux toits de taule agglutinées sur Ouzaï, dernières traces de couleurs joyeuses dont un particulier avait décidé de repeindre le parpaing pour camoufler la misère. Mais la mer est là pour tout le monde, pauvres et riches, comme une insistante invitation à aller voir au-delà de l’horizon.

On ne reprochera jamais à un Libanais de ne pas être intégré dans son pays d’accueil. Comme pour inverser les rôles, c’est lui qui invite, qui offre, qui célèbre même avec le peu qu’il a. Il a toujours un peu honte de partager une addition, et qui a pris quoi, et on divise par quatre et on retient deux… Pas ses traditions. Il a toujours cette idée de « rendre » et lui qui voit en chaque pays une vaste maison, se sent redevable de vivre dans la maison des autres. Cela vient de l’enfance. Sa mère appelait « tante » la maman de sa petite voisine et les voisins devenaient ainsi ses cousins. Familles informelles, nées de la proximité, et qu’on défendait bec et ongles quand quelqu’un s’en prenait à l’un de leurs membres. Il y a toujours dans les bus scolaires quelque chose de concentrationnaire, propice à la cruauté enfantine. On apprend vite la nécessité d’appartenir à une meute. Toute la vie politique du Liban est dans ces usages.

Parler sans accent cette langue étrangère. Étrangère vraiment ? Mais elle était déjà dans nos phrases avant que nous n’apprenions à parler. Anglais, français, espagnol, « de chaque vallée un rameau » comme on dit des plantes hybrides, trop greffées. Après il faut polir, faire des discours entiers sans y glisser un mot d’une autre langue, d’arabe surtout. Mais « yaané », ce mot fourre-tout quand on perd ses mots, vient toujours s’inviter dans la conversation comme un bout de scotch dont on ne se débarrasse que pour mieux le voir réapparaître. Sans accent, c’est impossible. Il y a toujours une consonne trop grasse, une voyelle trop molle pour révéler l’origine. Comment s’empêcher de chanter la fin des phrases, surtout en posant une question ?

Enfin, il y a le kebbé. Qui n’est pas une si mauvaise idée. À l’arrivée, on invitera à la ronde. Et tant pis s’il n’y a pas assez de chaises, on ajoutera l’escabeau. Plaisir de partager loin de chez soi ces saveurs de chez soi, même si on en trouve maintenant dans de nombreux restaurants. Mais ça, c’est les mains de maman. Si tu ne connais pas maman, voilà, tu connais ses mains. Elles ont de la tendresse pour tous les « cousins », qu’ils soient potes occasionnels ou camarades de fac. Et si on vous demande pourquoi vous vous appelez « José » avec la jota, c’est simple : l’année de votre conception, les télés libanaises passaient des séries mexicaines doublées en arabe littéraire. Comme s’il manquait une touche d’hybridation à votre identité universelle. À présent, poussez-la cette valise, elle est votre passé, votre avenir, votre drapeau.

En septembre, le Liban ressemble à une volière. Valises alignées dans l’entrée au petit matin, et cette odeur suspecte… Il y a encore des mères qui glissent dans vos bagages, quand vous avez le dos tourné, le kebbé sous toutes ses formes et ces beautés farcies, courgettes, feuilles de vigne, que personne ne prend le temps de préparer « là-bas ». Mais ce n’est pas le moment de se mettre en colère. On avisera, à l’arrivée, où coincer dans le petit frigo d’étudiant les somptueuses victuailles qui ont le goût de l’été, le goût de la maison. Pour l’heure, on voudrait juste partir, n’enlacer personne pour rester courageux. La vie sans famille, sans attaches, sans interdictions, c’est peut-être cela, la vie en grand. On a réservé « hublot gauche » pour mieux voir la ville défiler...
commentaires (11)

Toujours le meme sujet a cette epoque de lannee mais chaque fois avec une nouvelle et magnifique partition .

Alexandra

14 h 56, le 08 septembre 2025

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Commentaires (11)

  • Toujours le meme sujet a cette epoque de lannee mais chaque fois avec une nouvelle et magnifique partition .

    Alexandra

    14 h 56, le 08 septembre 2025

  • Merci.

    Fady Noun

    17 h 25, le 05 septembre 2025

  • Je traduis un verset de Said Akl : Nous avons érigé des royaumes autour de la planète, mais le trône reste toujours là où la mère attend !

    Chucri Abboud

    09 h 43, le 05 septembre 2025

  • En plein dans la cible!! LIBAN mon Amour!

    Wlek Sanferlou

    19 h 09, le 04 septembre 2025

  • Très joli texte, merci ! Le Libanais est étranger partout et partout chez lui !

    Politiquement incorrect(e)

    16 h 27, le 04 septembre 2025

  • Avec ses doigts d'amour, elle me cueillait les fleurs de son jasmin, tout proche de la statut blanche de la vierge Marie. C'est à travers l'immensité de l'univers qu'elle me sourit et me dit au revoir mon fils..

    Fakhoury Wissam

    14 h 11, le 04 septembre 2025

  • Vive les Libanais …sans oublier les Libanais d’adoption qui ont choisi le Liban comme patrie de cœur ! Qui rament, les malheureux, pour apprendre l’arabe- oral et écrit - et ne désespèrent pas de réussir un jour, des atayefs bil achta!

    Aoun Catherine

    13 h 40, le 04 septembre 2025

  • "ON A RÉSERVÉ « HUBLOT GAUCHE » POUR MIEUX VOIR LA VILLE DÉFILER PENDANT LE DÉCOLLAGE". Lors de la réservation de son billet, (longtemps à l’avance pour mieux profiter de l’offre avantageuse du prix du billet) comment sait–il quelle piste prendra l’avion. Il est patenteux comme on dit à Montréal. Il "sait de l’intérieur", il a ses infos de la tour de contrôle, sur la direction du vent et de l’âge du capitaine. J’ai un pincement au cœur en vous lisant ! Qui mieux que le romancier Majdalani dans son dernier livre pour résumer : " …un pays dont on se demande aujourd’hui s’il a vraiment existé".

    nabil

    11 h 51, le 04 septembre 2025

  • ""ON NE REPROCHERA JAMAIS À UN LIBANAIS DE NE PAS ÊTRE INTÉGRÉ DANS SON PAYS D’ACCUEIL"". Intégrable le Libanais ? Ou, il fait semblant. Il emprunte avec lui son accent, son zaatar, sa manière d’être. On le devine de loin, qu’il soit de la toute dernière génération d’émigrés, ou de la première, qu’il veut garder à tout prix sa confession, (que de processions religieuses dans les rues Ottawa ; mais comment font-ils à moins 40°) et qu’ils partent accompagnés par leurs partis politiques, pour mieux préserver les origines politico-religieuses. Il est hybride, le Libanais errant. Lire la suite :

    nabil

    11 h 38, le 04 septembre 2025

  • La tendresse et la douceur de ce billet Pétri d’amour garni d’affection Ça vaut au moins un Nobel ma Chère Fifi La sauce Fifi est toujours délicieuse ❤️ On ne dira jamais assez L’importance de l’assiette et de ces souvenirs du ventre qui rattachent si fortement aux traditions d’un pays qui adoucissent tous les exils

    Noha Baz

    07 h 28, le 04 septembre 2025

  • Hublot gauche a l’atterrissage… hublot droit au décollage….

    MATHIEU Nans

    01 h 01, le 04 septembre 2025

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