Nul ne saurait le contester : fondamental pour la réaffirmation de la place des chiites dans la famille libanaise aura été le rôle de l’imam Moussa Sadr dont la disparition, lors d’un séjour officiel dans la Libye de Kadhafi, vient d’être commémorée pour la 47e année consécutive.
À sa communauté longtemps représentée par des dynasties de grands propriétaires terriens et victime du sous-développement qui était le lot des régions périphériques du pays, ce dignitaire religieux au phénoménal charisme a prêché la révolte des déshérités. Pour mettre fin à la marginalisation des chiites, cet homme de conciliation avait bien cédé hélas à la sinistre vogue des milices sectaires et fondé le mouvement Amal. Mais clair et fort défendable était du moins son objectif de départ : intégrer totalement sa communauté au système politique et institutionnel, l’associer pleinement au pouvoir décisionnaire dans un pays puisant sa richesse dans un harmonieux pluralisme spirituel.
Dès lors, ce qu’il faut surtout retenir de la tragique saga de Moussa Sadr, c’est qu’une bonne décennie avant le pape Jean-Paul II, il décrivait littéralement déjà le Liban comme un pays-message. Cet homme issu d’une prestigieuse aristocratie religieuse implantée aussi bien au Liban qu’en Irak et en Iran, où il est né, avait tout en somme pour revendiquer, s’il l’eut voulu, une triple appartenance. Or c’est de vingt ans cette fois qu’il prenait les devants sur la nouvelle Constitution pour consacrer le Liban en tant que patrie définitive pour tous ses fils.
Mais où est-il donc passé, ce magnifique legs précieusement préservé pour un temps par des dignitaires aussi éclairés que les cheikhs Chamseddine, Fadlallah et Fahs ? Pour commencer, la malédiction des armes s’est traduite par de sanglants combats fratricides entre Amal et le Hezbollah, dans le cadre d’une âpre rivalité entre la Syrie des Assad et l’Iran. Une fois imposée la mise en place du tandem milicien, il ne fut plus question que de conquête concertée et effrénée du pouvoir, sans nul égard pour le sain fonctionnement des institutions.
De là où il se targuait d’assurer, grâce aux subsides iraniens, le bien-être socio-économique de son public, le Hezbollah a réduit celui-ci à la ruine et à l’exode. Son chef, Naïm Kassem, ne lui offre d’autre perspective qu’une suicidaire réédition de la bataille de Kerbala. Côté Amal, clientélisme et affairisme ont relégué au passé la cause des déshérités. Et si Nabih Berry, président de l’Assemblée et chef de ce mouvement, se fait un devoir de cultiver soigneusement le culte de l’imam disparu, ce n’était pas exactement honorer sa mémoire, dimanche dernier, que de revenir sur ses engagements, de ne proposer d’autre sortie de crise que cet énorme canular usé jusqu’à la corde : une session de dialogue national. Pour Berry qui a élevé finasserie et argutie au rang de virtuosité dans la manœuvre, Berry qui a joué un rôle central dans le cessez-le-feu extrêmement contraignant intervenu en novembre dernier, le plan gouvernemental de désarmement du Hezbollah est encore pire que l’accord libano-israélien mort-né du 17 mai 1983. Le plus renversant est qu’il ne croit pas si bien dire ; car à l’époque, le Liban n’avait eu à se soumettre à aucun des humiliants diktats qu’un Hezbollah en débandade s’est vu contraint, lui, d’accepter, suite aux conseils fraternels du même Berry.
À l’avant-veille d’une réunion cruciale du Conseil des ministres, mille stratagèmes sont imaginés pour contourner le plan de désarmement préparé par l’armée. Mais est-ce bien là le meilleur moyen de rendre justice aux chiites du Liban ? Qu’ils servent seulement à gagner du temps ( tout en le perdant au contraire ! ) ou à torpiller le processus, ces grossiers tours de passe-passe ne peuvent avoir d’autre effet que de retarder funestement le retour à la normale ou de vouer le Liban à encore plus de désastres. S’il ne s’agit en revanche que de l’intérêt bien compris de cette communauté, les poseurs de bâtons dans les roues sont en train d’enfoncer, avec force vociférations, des portes largement ouvertes. Le président de la République et le Premier ministre s’égosillent à inviter les chiites dans le giron de l’État. L’émissaire présidentiel américain Tom Barrack lui-même en est à admettre que le désarmement ne suffira pas pour régler la question chiite et que d’autres moyens d’attraction, de séduction, devront être recherchés.
Si par quelque prodige il devait réapparaître, l’imam perdu répondrait tope là !
Issa GORAIEB


