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Le « sketou » de Tom Barrack


Ils attendaient une fumée blanche, ils se sont fait quasiment traiter d’animaux. C’est un Tom Barrack excédé qui s’était rendu à un point de presse avant de quitter le palais de Baabda. Les discussions avaient sans doute été difficiles. Comment demander au Liban de faire confiance à Israël et aux États-Unis ? Comment convaincre le Hezbollah de céder ses armes à l’armée libanaise quand 14 villages du Sud sont encore occupés sine die ? Comment gratifier le Hezbollah de sa guerre inconsidérée ? Comment croire que l’armée libanaise serait renforcée, en contrepartie de l’annihilation pure et simple de la « résistance », alors que depuis la guerre civile, elle n’a jamais reçu ne serait-ce que des pièces détachées pour son arsenal obsolète ? Comment convaincre le Hezbollah qu’il a perdu, qu’il arrive que les guerres se perdent, surtout quand elles ont été mal calculées, et que le moment de reconnaître sa défaite est arrivé ?

Barrack n’est pas un diplomate de carrière. Lui, il vend de l’immobilier et lève des fonds. L’émissaire américain originaire de Zahlé est plus familier des bureaux où l’on négocie que des arènes où l’on défend son point de vue. La salle de presse de Baabda est une arène. On connait le tempérament des reporters libanais, les plus combatifs, quand il s’agit de « scooper ». Ils ont déjà reçu un retentissant « sketou » (« taisez-vous ! ») de la part de Michel Aoun en son temps, et le mot s’est inscrit dans l’histoire. À l’époque, le récit officiel voulait que Aoun ait réagi avec violence parce qu’il était inquiet pour son petit-fils qui avait disparu dans la foule.

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Barrack, lui, n’avait perdu personne. Il était soutenu par Morgan Ortagus, diplomate de carrière, quant à elle, dont la coiffure réalisée par Tony el-Mendelek avait fait le tour de la toile comme une promotion du soft power libanais des métiers de la beauté, entre ciseaux et séchoir. Barrack n’avait peut-être simplement pas de déclaration claire à faire à cette foule impatiente de lui arracher des mots dont il cherchait, avec difficulté, l’intonation la moins polémique. Quand la pression est trop forte, on a tendance à perdre le contrôle, et c’est là qu’on s’expose dans sa propre vérité. Il reproche alors aux journalistes leur comportement « chaotique » et « bestial », et les avertit que lui-même et l'envoyée adjointe pour le Moyen-Orient, Morgan Ortagus, quitteraient la salle s’ils ne se comportaient pas « de manière civilisée ». Voilà. Leur sang ne fait qu’un tour. Qui est cet homme qui se permet de donner des leçons de civilisation et les traite d’animaux ? Est-ce là son idée profonde du Liban et des Libanais ? Est-ce un reflet de la haine de Trump pour les journalistes et la presse ? Est-ce ainsi qu’on dessine une cible sur leur dos, comme le fait Netanyahu, le nombre de journalistes tués à Gaza depuis le 7-Octobre avoisinant les 300 ? En insinuant que leur comportement n’est pas digne du genre humain ou de ce que les grandes puissances entendent par « civilisation » ? Des excuses s’imposaient. Elles ne sont pas venues de l’intéressé mais de son hôte, ce qui était consternant.

Il est vrai que faire taire une salle emballée n’est jamais facile. On se souvient du célèbre « Je vous demande de vous arrêter » du Premier ministre Édouard Balladur, éliminé au premier tour de la présidentielle en 1995, si élégant face à ses partisans en furie et huant ses rivaux, si contenu qu’il en était devenu culte. On se souvient de Nikita Krouchtchev à l’ONU, tapant du poing sur le pupitre (voire de sa chaussure selon certains témoins) pour faire taire les délégations occidentales. Et le « Taisez-vous Elkabbach ! » du chef du parti communiste français Georges Marchais dans les années 1980. Et de Gaulle qui qualifiait la presse de « chienlit », et Chirac qui traitait certains journalistes de « connards ». La presse a mauvaise presse. Mais dans le cas du Liban, s’il est vrai que l’information tend généralement vers un certain sensationnalisme, s’il est reconnu qu’elle fait son miel en entretenant les polémiques dans un pays polarisé, elle n’en est pas moins la plus libre de la région, et c’est en cela qu’elle demeure précieuse. Et c’est peut-être la presse libanaise qui devrait aujourd’hui, en réponse à Tom Barrack, reprendre les mots de Churchill en 1940, devant le Parlement divisé du Royaume-Uni, lors de son fameux discours de guerre dans lequel il promet « du sang, de la sueur et des larmes » : « Nous ne perdrons pas notre temps en querelles alors que notre existence même est en jeu. ».

Pris entre au moins deux mâchoires, l’iranienne et l’israélo-américaine, le Liban se sait petit enjeu de visées et visions coloniales qui ne disent pas leur nom. De petites phrases comme celle de Barrack les révèlent parfois. Concentrons-nous sur notre existence.

Ils attendaient une fumée blanche, ils se sont fait quasiment traiter d’animaux. C’est un Tom Barrack excédé qui s’était rendu à un point de presse avant de quitter le palais de Baabda. Les discussions avaient sans doute été difficiles. Comment demander au Liban de faire confiance à Israël et aux États-Unis ? Comment convaincre le Hezbollah de céder ses armes à l’armée libanaise quand 14 villages du Sud sont encore occupés sine die ? Comment gratifier le Hezbollah de sa guerre inconsidérée ? Comment croire que l’armée libanaise serait renforcée, en contrepartie de l’annihilation pure et simple de la « résistance », alors que depuis la guerre civile, elle n’a jamais reçu ne serait-ce que des pièces détachées pour son arsenal obsolète ? Comment convaincre le Hezbollah qu’il a perdu, qu’il arrive...
commentaires (15)

„…(la presse libanaise) n’en est pas moins la plus libre de la région,“ Il manque un „sauf“ dans cette déclaration. Selon le ranking de RSF (Reporters sans Frontières) de 2024, le Liban se classe 132ème (sur 180). Devinez qui est au 112ème rang…? Notons que nous sommes tous plutôt dans le bas du panier :-(

Alain

10 h 43, le 31 août 2025

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Commentaires (15)

  • „…(la presse libanaise) n’en est pas moins la plus libre de la région,“ Il manque un „sauf“ dans cette déclaration. Selon le ranking de RSF (Reporters sans Frontières) de 2024, le Liban se classe 132ème (sur 180). Devinez qui est au 112ème rang…? Notons que nous sommes tous plutôt dans le bas du panier :-(

    Alain

    10 h 43, le 31 août 2025

  • On s’emballe pour un mot mal traduit et mal interprété alors que les actes de nos usurpateurs sont et de loin plus insultants à tout le peuple libanais. Il y en a qui veulent profiter de la situation en se plaçant au dessus du lot malgré leurs insultes permanentes à tous les citoyens et ce, tous les jours sous une forme ou une autre. Les déclarations des mollahs et du HB ce parti vendu sont et de loins plus massacrantes et humiliantes pour notre dignité. Reveillez-vous et visez haut.

    Sissi zayyat

    15 h 23, le 28 août 2025

  • Jibran Tueini, Lokman Slim, Kamel Mroueh, et j'en passe et j'en passe, ces Géants de la presse libanaise, auraient sourit dans la cacophonie de ce point de presse, aux propos de barrack, eux qui ont dû faire face aux traitements les plus animaliers dont même les animaux auraient eût honte. Et si barrack voulait vraiment dire "anomalistic"... on aurait encore une fois perdu le temps pour résoudre le monticule de problèmes qu'on a !! Retournons aux choses sérieuses

    Wlek Sanferlou

    11 h 26, le 28 août 2025

  • y aurait il une personne faisant partie de l'Academie Francaise qui saurait faire la distinction entre le mot INSULTER et le mot FAIRE TAIRE meme en usant d;un adjectif blessant ?

    L’acidulé

    11 h 10, le 28 août 2025

  • Pourquoi est ce si difficile aux journalistes de parler dans l ordre , leur comportment est pour le moins chaotique.

    Philippe SEDNAOUI

    10 h 56, le 28 août 2025

  • Il a dit anomalistic et il a raison. Quand les journalistes apprendront a ne pas se bousculer et a ne pas hurler tous en meme temps, ils seront mieux traites. Arrêtons de faire des "scandales" la ou il n'y en pas.

    Tabet Karim

    10 h 17, le 28 août 2025

  • Barrak a prononcé le mot "anomalistic" et non "animalistic" comme la presse mal entendante l'a reporté ! Une tempête dans un verre d'eau !

    Chucri Abboud

    08 h 16, le 28 août 2025

  • Merci Fifi encore une fois pour tes mots et ta pensée JUSTES! Tu es le parfait exemple d’un journalisme intègre, intelligent et respectueux qu’on a la chance encore d’avoir .

    Lara Nader

    07 h 09, le 28 août 2025

  • Après quelques mois du cessez-le-feu, (novembre 2024), les go-between des émissaires américains en cette heure cruciale, sont le signe que la guerre peut reprendre, et que rien à l’horizon n’annonce des jours meilleurs. On en a connu ces "navettes diplomatiques" par le passé, et que la guerre continue depuis plus d’un demi-siècle. Chacun reste sur ses positions, posant ses conditions, et tant pis pour la population si elle trinque. Le Liban est un pays de guerre qui finira un jour, et ce n’est pas de mon vivant.

    nabil

    02 h 13, le 28 août 2025

  • ""Barrack n’est pas un diplomate de carrière. Lui, il vend de l’immobilier et lève des fonds"". Vous voulez dire que le Zahliote n’est pas à sa place, et qu’il vaut mieux pour lui de faire du business que de négocier des traités de paix. On a vu par le passé attribuer à des écrivains, des artistes, des journalistes des postes d’ambassadeurs dans des pays à la situation "moins sensibles", certes, et s’ils n’ont pas tous réussi comme Sédar Senghor, certains ont laissé des traces. On peut être grand scientifique comme Einstein et mal jouer du violon, vous voyez ce que je veux dire.

    nabil

    02 h 01, le 28 août 2025

  • ""« Nous ne perdrons pas notre temps en querelles alors que notre existence même est en jeu. »"" Il faut pour ça des hommes d’État. Hélas, nous n’avons que des petits chefs de clans, des miliciens-chefs, des dinosaures de la politique qui ne pensent qu’à leur survie, et nous qui prêtons attention à leur jeu politique. Des De Gaulle, des Churchill, l’histoire ne retient que les grands.

    nabil

    01 h 49, le 28 août 2025

  • ""Il était soutenu par Morgan Ortagus, diplomate de carrière, quant à elle, dont la coiffure réalisée par Tony el-Mendelek avait fait le tour de la toile comme une promotion du soft power libanais des métiers de la beauté, entre ciseaux et séchoir"". Mais que nous renvoie madame Ortagus sur nous, et en particulier aux Libanaises. Elle ne minaude pas la diplomate carrière, mais que chacun de ses gestes et paroles est bien préparé. Quant à Tommy Barrack, le Dwayne Johnson de la diplomatie, on peut dire que les crânes et les mots lisses ont la cote, mais avec les cheveux, c’est encore mieux.

    nabil

    01 h 39, le 28 août 2025

  • Il était soutenu par Morgan Ortagus, diplomate de carrière, quant à elle, dont la coiffure réalisée par Tony el-Mendelek avait fait le tour de la toile comme une promotion du soft power libanais des métiers de la beauté, entre ciseaux et séchoir. Mais que nous renvoie madame Ortagus sur nous, et en particulier aux Libanaises. Elle ne minaude pas la diplomate carrière, mais que chacun de ses gestes et paroles est bien préparé. Quant à Tommy Barrack, le Dwayne Johnson de la diplomatie, on peut dire que les crânes et les mots lisses ont la cote, mais avec les cheveux, c’est encore mieux.

    nabil

    01 h 38, le 28 août 2025

  • Les chaussures et les chiens. L’histoire récente est riche d’"incidents" en direct lors des prises de parole des présidents. Quand un journaliste irakien lance ses deux chaussures sur le président américain bush (2008) pour devenir un symbole de résistance à l’invasion américaine. De mémoire également, quand Mitterrand, lors des funérailles de Bérégovoy, son Premier ministre (1993), prenait à partie les "chiens" (les médias) en les rendant responsable de la mort de son "ami". Sans parler du vocabulaire indécent (et que certains apprécient) de Poutine, le fils spirituel de Joe Staline.

    nabil

    01 h 28, le 28 août 2025

  • Que veux dire la dernière phrase « concentrons-nous sur notre existence »? Si c’est insinuer qui faudrait se taire et plier à l’arrogance et les outrages d’un soit disant américain d’origine libanaise qui montre qu’il s’en fout carrément de ses racines et du Liban, eh bien non! Ça ne devrait pas se passer comme ça! Tout libanais qui a un grain de dignité devrait réagir et ne pas accepter d’être insulté de la sorte. Les libanais de Tyr et de Khiam l’ont bien montré et ils se concentrent très bien sur leur existence!

    Sami NAJJAR

    01 h 19, le 28 août 2025

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