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Société - Cessez-Le-Feu Au Liban

« Quand il vole plus bas, une frappe va suivre... » : au Liban-Sud, la vie au rythme de la guerre des drones

Les drones bourdonnent sans cesse dans le ciel libanais. Et chaque jour ou presque, ils tuent. Parmi les victimes, des membres du Hezbollah, mais aussi des femmes et des enfants.

Hassan Daher chez lui, le 6 août à Debbine, avec les portraits de son épouse Fatmé (droite) et de sa fille Amal (gauche), tuées par un tir de drone. Photo Emmanuel Haddad/L'Orient-Le Jour

Le mur est couvert d’impacts, sauf à l’endroit où se trouvait Fatmé, ce 8 décembre qui a ruiné la vie de son mari. « Elle faisait sa lessive quand le drone a frappé. C’est pour ça que cette partie du mur est intact : c’est elle que les éclats ont transpercée », ressasse Hassan Daher le 6 août dans le patio de sa maison à Debbine, au Liban-Sud. « Elle est morte sur le coup, je n’ai pas réussi à effacer les taches de sang », dit-il, en montrant le carrelage plus brun par endroits. Puis il se tourne vers le balcon du rez-de-chaussée, criblé de débris d’obus : « Là, ma fille Amal étendait le linge. Quand nous sommes arrivés avec mon fils Hussein, son corps tremblait au sol, sans bruit. Elle est morte à l’hôpital le 12 décembre. Son mari, Ali, gisait à ses côtés », ajoute-t-il. Au centre de la cour se trouve toujours le trou creusé par ce crime venu du ciel, comme si le temps s’était arrêté. « Je parle avec elles, la nuit, en regardant leurs portraits souriants posés dans le salon », balbutie Hassan, les yeux cernés et rougis par les insomnies, avant de pointer son cœur : « Ici, il n’y a plus rien. »

Le cratère laissé par le tir de drone dans le patio de Hassan Daher à Debbine, dans le Liban-Sud, le 6 août. Photo Emmanuel Haddad/L'Orient-Le Jour
Le cratère laissé par le tir de drone dans le patio de Hassan Daher à Debbine, dans le Liban-Sud, le 6 août. Photo Emmanuel Haddad/L'Orient-Le Jour

« Nous ne pouvons rien faire »

Fatmé, Amal et Ali : trois noms, trois visages au sourire figé à jamais s’ajoutant à la liste des civils libanais tués dans la guerre des drones que l’État hébreu mène depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 27 novembre. Après un an de conflit larvé suivi de deux mois de guerre ouverte entre Israël et le Hezbollah ayant fait plus de 4 000 morts et des milliers de déplacés, le Liban est devenu le théâtre d’une nouvelle guerre qui ne dit pas son nom, mais qui fait son lot quotidien de victimes. Depuis son entrée en vigueur, la Finul a comptabilisé 4 651 violations aériennes israéliennes. Selon le ministère de la Santé, au 8 août, 221 personnes ont été tuées par des raids israéliens depuis le 27 novembre, dont une majorité par des tirs de drones. De son côté, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HDDH) évoque 94 civils tués par l’armée israélienne au 11 août.

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La litanie mortifère trahit une forme d’impuissance résumée par une source militaire : « Nous ne pouvons rien faire faute de défense anti-drone ». Le respect du cessez-le-feu est supervisé par un comité actuellement dirigé par le général de division américain Michael Leeney, en collaboration avec l’armée libanaise, la Finul et la France. De nombreuses voix au Liban dénoncent l’absence de sanctions du comité face à la multiplication des violations par l'État hébreu et la poursuite de l’occupation de cinq collines en territoire libanais.

De son côté, le porte-parole de l’armée israélienne, Avichay Adraee, écrit régulièrement des messages sur X pour annoncer « l’élimination » dans des tirs de drone de cadres du mouvement chiite, dont « les activités constituent une violation des arrangements conclus entre Israël et le Liban ». Des accusations parfois battues en brèche par les proches des personnes ciblées. Ainsi, la qualification vague d’« agent » du Hezbollah « qui recueillait des renseignements pour le compte du parti » à propos d’Oussama Farhat, assassiné le 1er mai par un tir de drone à Meiss el-Jabal, avait été remise en cause auprès de L’OLJ par les proches de ce protecteur de l’environnement. Quant aux victimes indéniablement civiles comme les femmes et les enfants, la communication de l’armée israélienne les passe sous silence. Pour les proches, une question brûle leurs lèvres et reste sans réponse : « Pourquoi ma mère et ma sœur ? » demande Hussein Daher, l’un des deux fils de Hassan âgé de 24 ans.

« Nous n’appartenons à aucun parti ; nous ne votons même pas aux élections ! » martèle son père Hassan, qui s’était déplacé avec les siens dans la Békaa au plus fort des affrontements, avant de retrouver son snack de chich taouk en bas de la rue. À demi-mot, ce cuisinier laisse même entendre qu’il était plutôt contre la résistance armée pendant l’occupation israélienne, qui a duré jusqu’en 2000 au Liban-Sud. Désormais, il se dit « opposé à Israël, un État criminel qui tue les femmes et les enfants ».

Une photo de Fatmé et Amal Daher avec son époux Ali, victimes d'un tir de drone israélien, dans la chambre d'Amal que son père n'ose pas toucher, le 6 août à Debbine. Photo Emmanuel Haddad/L'Orient-Le Jour
Une photo de Fatmé et Amal Daher avec son époux Ali, victimes d'un tir de drone israélien, dans la chambre d'Amal que son père n'ose pas toucher, le 6 août à Debbine. Photo Emmanuel Haddad/L'Orient-Le Jour

L’an dernier, pendant les longs mois de guerre d’attrition dans la région, le bruit permanent des drones au-dessus de sa tête n’empêchait pas Hussein de multiplier les allers-retours en scooter : « Je livrais de la nourriture aux forces de la Finul postées dans le village voisin de Blat. Je n’avais aucune crainte car les Israéliens savaient très bien que je ne participais à aucune activité militaire. Même quand le MK volait très bas, je n’avais pas peur », dit-il (MK, déterminant la version d’un drone israélien, est utilisé au Liban-Sud pour les nommer, NDLR). Mais depuis la mort de sa mère et de sa sœur, Hussein ne supporte plus ce bourdonnement incessant : « Ça me rend fou. »   

 « Oum Kamel »

Malgré la trêve, la vie au Liban-Sud s’apparente parfois à la roulette russe. Prendre la route pour visiter des proches peut se transformer en cauchemar dès lors qu’on a le malheur de croiser la cible d'un drone. Le 15 février, Liya Abou Karnib rentrait en voiture avec ses frères et sœurs de Jarjouaa à Arab Salim, quand un tir israélien a visé un autre véhicule où avait pris place Abbas Ahmad Hammoud, cadre du Hezbollah responsable d’attaques de drone contre l’État hébreu, selon l’armée israélienne. « Israël n'acceptera pas que des drones soient lancés depuis le Liban », déclarait, non sans cynisme, le ministre de la Défense, Israel Katz, le 2 février. Liya succombe à ses blessures le 26 février dans un hôpital de Nabatiyé. La famille demeure traumatisée. « Nous ne préférons pas parler pour ne pas raviver les plaies de ses sœurs, toujours sous le choc », s’est excusé début août l’oncle de Liya au téléphone. 

Le bruit permanent des drones n’inquiétait pas jusqu’ici outre mesure les Libanais du Sud, habitués de longue date à la surveillance aérienne par Israël. De 2007 à fin 2022, l’artiste libanais Lawrence Abu Hamdan a comptabilisé le nombre de violations de l’espace aérien libanais par l’aviation israélienne dans un projet intitulé Air Pressure. À la date du 27 décembre 2022, elles s’élevaient à 22 355. « L’idée était de montrer que ces violations n’ont pas lieu en réaction à des tirs de roquettes du Hezbollah, mais qu’elles sont permanentes. J’ai choisi de démarrer le projet en 2007, après la guerre des 33 jours », explique-t-il à L’OLJ. « Comme aujourd’hui, trêve ou pas, les survols étaient incessants, car Israël considère l’espace aérien libanais comme une extension du sien », ajoute l’artiste, fondateur en 2023 d’Earshot, première ONG réalisant des enquêtes sonores pour la défense des droits humains et de l’environnement.

 « L’une des façons de répondre à ces violations, c’est de les considérer comme un aspect habituel de la vie quotidienne, même si cela n’existe nulle part ailleurs dans le monde, hormis en Palestine et en Syrie, ainsi qu’à Taïwan, survolé en permanence par les drones chinois », poursuit Lawrence Abu Hamdan. À Beit Lif, L’OLJ a accompagné en juin des jeunes riant jaune de ne pas parvenir à échapper à la surveillance d’un drone israélien quand ils allaient fumer des joints en cachette aux confins du village. Sur les réseaux sociaux, un habitant du village frontalier de Kfar Kila s’est récemment filmé en train de faire de la boxe en plein air, un drone planant au-dessus de sa tête. Certains surnomment les MK Oum Kamel (« la mère de Kamel »), tant ces derniers sont devenus des témoins intimes de leur vie.

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« La guerre n’est pas finie pour nous »

Mais, depuis le cessez-le-feu, l’omniprésence des drones n’incarne plus la simple surveillance intrusive : elle annonce souvent la mort. « Au début de la guerre, on buvait notre thé ici en invitant en riant le drone à nous rejoindre », se souvient Ali Zaoui depuis son balcon, à Mejdel Selm, la voix couverte par le survol d’un engin. Mais le 29 janvier dernier, son neveu Wajih, âgé de 6 ans, est blessé par l’un d’eux. « Sa tante et son mari l’ont conduit dans la vallée en contrebas pour inspecter leur café ambulant. L’armée israélienne l’avait endommagé pendant la guerre et ils espéraient au moins récupérer la machine à café et les panneaux solaires. Là, ils ont été visés par un drone. Ma sœur a été blessée à la jambe et au ventre, son mari à la tête, et un éclat d’obus de la taille d’un épi de blé a traversé le crâne de Wajih », ressasse Ali. 

Il est mort le 5 février dans un hôpital de Saïda. Désormais, sur la façade de la maison, son visage côtoie ceux d’autres pertes dans la famille, comme le frère de Ali, membre de la Défense civile tué le 23 septembre dans un bombardement. « La guerre n’est pas finie pour nous, dans le Sud », soupire ce dernier. « Elle est certes moins violente, mais à n’importe quel moment, un drone peut frapper, sans savoir qui fera partie des victimes. » Soudain, il tend l’oreille : « Tu entends comme le bruit du drone s’est estompé ? Je viens de lire sur WhatsApp qu’il y avait eu une frappe à Touline, c’est probablement pour ça. Quand le drone vole plus bas, c’est souvent qu’une frappe va suivre », assure-t-il.

Le portrait de Wajih Zaoui, 6 ans, affiché à deux endroits de la façade de la maison de son oncle Ali à Mejdel Selm, le 6 août. Photo Emmanuel Haddad/L'Orient-Le Jour
Le portrait de Wajih Zaoui, 6 ans, affiché à deux endroits de la façade de la maison de son oncle Ali à Mejdel Selm, le 6 août. Photo Emmanuel Haddad/L'Orient-Le Jour

Au même moment, à 4 km de là, une ambulance transporte un homme blessé par un tir de drone à l’hôpital de Tebnine. Son fils Abbas Merhi Awala, 11 ans, est mort sur le coup. Quatre ans plus tôt, la famille Awala avait permis à Touline de « faire briller le Liban », selon le reportage d’une télévision locale. Ali Merhi Awala, l’aîné de la fratrie alors âgé de 11 ans, venait de remporter le championnat du monde de calcul mental organisé par l’ONG Association of Professional Abacus Education. Samedi 8 août, malgré la moiteur aoûtienne, le village entier est drapé de noir pour rendre un dernier hommage au frère du petit génie. Dans la cour de la mosquée al-Qaem, un parterre de faux gazon surmonté d’un portrait du « martyr » est foulé par des scouts d'al-Mahdi, mouvement de jeunesse du Hezbollah dont la victime était membre. 

Au passage du cercueil, des hommes au visage dur éclatent en sanglots, les larmes se mêlant dans leurs barbes fournies aux grains de riz lancés par les femmes endeuillées. L’un d’eux, qui dit s’appeler Abou Mohammad, assure avoir été un proche du père de la victime. « Il était en moto avec Abbas quand il a entendu un drone voler très bas. Ils se sont aussitôt réfugiés dans la maison du grand-père. » Après deux heures d'attente, n’entendant plus le bourdonnement, ils sont sortis et ont pris la route de leur maison. Mal leur en a pris. Ils ont été frappés sur le seuil. 

Le cercueil de Abbas Merhi Awala, 11 ans, tué par un tir de drone, lors de funérailles organisées le 9 août à Touline, dans le Liban-Sud. Photo Emmanuel Haddad/L'Orient-Le Jour
Le cercueil de Abbas Merhi Awala, 11 ans, tué par un tir de drone, lors de funérailles organisées le 9 août à Touline, dans le Liban-Sud. Photo Emmanuel Haddad/L'Orient-Le Jour

« Les drones peuvent voler en altitude pour demeurer silencieux ou se faire entendre à plus basse altitude », précise Lawrence Abu Hamdan. « Avec mon organisation Earshot, nous avons par exemple découvert à partir des enregistrements récoltés sur place que le lieu où le journaliste de Reuters Issam Abdallah, tué le 17 octobre 2023 par un tir de tank israélien au Liban-Sud, avait été survolé 11 fois par des drones en 23 minutes », assure-t-il. Il est donc « inconcevable avec une telle surveillance qu’Israël n’ait pas su qu’il ciblait des civils », dit-il à propos du journaliste tué et de ses collègues, dont plusieurs ont été blessés. Difficile, aussi, d’imaginer que l’opérateur du drone ayant tué Abbas et blessé son père le 6 août à Touline n’avait pas identifié la présence d’un enfant.

« Abbas ne tenait pas en place. Sur ce point, nous étions opposés », raconte Ali, aujourd’hui âgé de 15 ans, après l’enterrement de son frère. « Il aimait le football, la chasse et surtout la moto. Ce jour-là, mon père lui apprenait à conduire un nouveau scooter », raconte-t-il. La famille a convié les habitants du village à partager un repas en hommage au défunt. Dans le ciel, un vrombissement permanent accompagne leurs conversations émues. « On s’était habitués au bruit des drones », assure Ali. « Mais maintenant on a tous peur : on sait qu’ils peuvent nous tuer. »

Le mur est couvert d’impacts, sauf à l’endroit où se trouvait Fatmé, ce 8 décembre qui a ruiné la vie de son mari. « Elle faisait sa lessive quand le drone a frappé. C’est pour ça que cette partie du mur est intact : c’est elle que les éclats ont transpercée », ressasse Hassan Daher le 6 août dans le patio de sa maison à Debbine, au Liban-Sud. « Elle est morte sur le coup, je n’ai pas réussi à effacer les taches de sang », dit-il, en montrant le carrelage plus brun par endroits. Puis il se tourne vers le balcon du rez-de-chaussée, criblé de débris d’obus : « Là, ma fille Amal étendait le linge. Quand nous sommes arrivés avec mon fils Hussein, son corps tremblait au sol, sans bruit. Elle est morte à l’hôpital le 12 décembre. Son mari, Ali, gisait à ses côtés », ajoute-t-il. Au centre de la...
commentaires (2)

Excellent article de M. Haddad . Une realité trop souvent floutée .

nabil samir

10 h 06, le 12 novembre 2025

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Commentaires (2)

  • Excellent article de M. Haddad . Une realité trop souvent floutée .

    nabil samir

    10 h 06, le 12 novembre 2025

  • Si l'armée libanaise pouvait avoir de vraies défenses anti-drones / anti-aériennes (comme celles que les Occidentaux donnent généreusement à l'Ukraine) et qu'elle pouvaient appliquer le droit international en ayant le droit légitime d'abattre tout aéronef militaire étranger dans l'espace aérien libanais le monopole des armes serait plus facile à vendre à l'interne.

    Abdallah Hussein

    22 h 11, le 18 août 2025

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