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Nos lecteurs ont la parole

La culpabilité muette des réanimateurs : quand le soin frôle la mort

Dans le petit bureau du fond du service, après une nuit blanche ponctuée d’alarmes stridentes et de décisions vitales, Samia (prénom modifié), jeune réanimatrice de 32 ans, s’affale sur une chaise. Elle ferme les yeux quelques secondes. Son téléphone vibre : un message d’un proche du patient décédé trois heures plus tôt. « Merci d’avoir tout tenté. » Elle soupire. Derrière ce merci, elle entend encore : « Était-ce vraiment tout ? »

« Je revis chaque mort pendant des jours, parfois des mois, raconte-t-elle. J’ai l’impression d’avoir raté un détail, une minute qui aurait pu changer le cours. »

La culpabilité, pour un réanimateur, n’est pas toujours une onde de choc immédiate. Elle s’installe, insidieuse. Elle se tapit dans les nuits sans sommeil, les discussions mentales rejouées mille fois, les gestes passés au peigne fin de l’autocritique.

Pour Freud, la culpabilité n’est pas qu’un sentiment moral. Elle est le fruit d’un conflit psychique : le moi pris entre les pulsions instinctives (le Ça) et l’autorité intérieure du surmoi. Le surmoi, introjection de la voix parentale et sociale, surveille, juge, punit. Chez le médecin réanimateur, ce surmoi est décuplé par la responsabilité du « pouvoir de vie et de mort ». C’est un surmoi collectif – la société, la famille, les collègues – et intime – son propre idéal de médecin parfait. « Quand je n’arrive pas à sauver, j’ai l’impression d’avoir trahi quelque chose de sacré, avoue Samia. Même si rationnellement, je sais qu’on ne pouvait plus rien faire. » Freud montrait combien la culpabilité névrotique naît souvent d’une faute imaginaire. Pour le réanimateur, la faute imaginaire est presque structurelle : « J’aurais pu… »

Mélanie Klein, figure majeure de la psychanalyse post-freudienne, éclaire un autre pan de cette dynamique. Selon elle, l’enfant développe la « position dépressive » lorsqu’il comprend que ses désirs destructeurs peuvent abîmer l’objet aimé. La culpabilité pousse alors au fantasme de réparation. « Les soignants sont souvent animés par une forme de réparation permanente, explique Rana B., psychologue. Ils cherchent à « réparer » le corps, mais symboliquement aussi l’angoisse de perte. » En réanimation, la limite est tragique : parfois, il n’y a plus rien à réparer. La mort laisse alors un trou béant dans ce fantasme : aucune suture symbolique n’est possible. Le soignant reste seul avec ce reste : la vie s’est éteinte malgré lui.

Pourquoi certains médecins semblent moins rongés que d’autres ? « On se blinde, parfois trop, répond Samia. J’ai des collègues qui disent : « On fait notre job, point. » Mais je sais que chez eux aussi, ça ressurgit ailleurs. » Les cliniciens en psychiatrie parlent de clivage défensif : pour continuer à agir, le réanimateur compartimente. Il sépare l’émotionnel du technique. Mais cette barrière finit souvent par fuir. La culpabilité réapparaît sous d’autres formes : insomnies, irritabilité, cynisme de façade, voire burn out. « Plus on se sent responsable, plus on est vulnérable à la culpabilité, poursuit la psychologue. Mais en même temps, c’est le signe qu’on est encore humain. »

Dans les théories de Winnicott, l’idée de la « mère suffisamment bonne » peut s’étendre au soignant : il ne peut pas être parfait, seulement assez bon. Mais accepter d’être « assez bon » quand une vie est en jeu ? L’idéal héroïque laisse peu de place à cette imperfection tolérable.

Dans certaines cultures, la mort est apprivoisée, ritualisée, entourée de symboles. Dans d’autres, elle reste un tabou à cacher derrière des rideaux stériles. Toujours selon la psychologue, dans notre région, on est encore pris entre deux mondes. On prie pour un miracle, mais on exige la performance occidentale. Cette tension culturelle alourdit la charge psychique. Le médecin est à la fois acteur technique et figure presque religieuse : celui qui tient la vie de l’autre entre ses mains. Ce pouvoir fantasmé rend la mort intolérable pour les proches. Elle devient alors une faute.

« Quand une famille me dit : « Mais docteur, pourquoi il est mort ? Il allait bien hier… », c’est une gifle, dit Samia. Même si je sais qu’il était condamné, je me sens coupable de ne pas avoir su les préparer. » Cette phrase est récurrente dans les couloirs des réanimations : « On n’a pas eu le temps de comprendre. »

L’annonce de la mort, moment traumatique pour les familles, est souvent vécue comme brutale. Or la brutalité redouble la douleur et nourrit un besoin de désigner un coupable tangible. Dans l’inconscient collectif, mieux vaut croire à une faute humaine qu’à l’injustice absolue.

Dans certains cas extrêmes, cette culpabilité peut briser des carrières. Des réanimateurs changent de service. D’autres basculent dans une hyper-

technicité froide, anesthésiant toute affectivité. Certains glissent vers l’addiction, l’épuisement, la dépression.

Pour ne pas sombrer, certains réanimateurs trouvent refuge dans la sublimation. Freud définissait ce mécanisme comme la capacité à transformer une pulsion ou une angoisse en acte symbolique : l’art, l’écriture, l’enseignement. « J’écris tout ce que je ne peux pas dire à mes patients morts, confie Samia. Ça ne change rien, mais ça me calme. » D’autres s’investissent dans la transmission : former les jeunes médecins à l’annonce, à l’éthique. Cette parole, ce partage deviennent une manière de rendre la mort pensable. Et la culpabilité supportable.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Dans le petit bureau du fond du service, après une nuit blanche ponctuée d’alarmes stridentes et de décisions vitales, Samia (prénom modifié), jeune réanimatrice de 32 ans, s’affale sur une chaise. Elle ferme les yeux quelques secondes. Son téléphone vibre : un message d’un proche du patient décédé trois heures plus tôt. « Merci d’avoir tout tenté. » Elle soupire. Derrière ce merci, elle entend encore : « Était-ce vraiment tout ? »« Je revis chaque mort pendant des jours, parfois des mois, raconte-t-elle. J’ai l’impression d’avoir raté un détail, une minute qui aurait pu changer le cours. »La culpabilité, pour un réanimateur, n’est pas toujours une onde de choc immédiate. Elle s’installe, insidieuse. Elle se tapit dans les nuits sans sommeil, les...
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