«Je me prépare un bonheur. Je vous fais la même chose ? » disait Ziad Rahbani. S’il n’est plus de notre monde, notre monde est de lui. Chaque épisode absurde de la vie de ce pays a, dans la langue de Ziad, sa réplique toute prête. Comme si tout ce qui nous arrive n’est que théâtre ou cinéma. Comme s’il fallait cette distance, ce quatrième mur entre la réalité libanaise et le script surréaliste qui la dirige, pour préserver notre santé mentale. La décision officielle, le 5 août, jour de l’inhumation de cet artiste protéiforme, de renommer Ziad Rahbani l’avenue Hafez el-Assad, avait quelque chose de jubilatoire. Ce tronçon de la route de l’aéroport, agrémenté d’un obélisque à la gloire du tyran syrien, rappelait depuis 1998 à qui le traversait que le Liban était soumis jusque dans ses artères à cet être malfaisant qui agenouillait ses dirigeants entre carotte et bâton. Cet obélisque de marbre n’a rien de celui de Louxor. Par sa navrante banalité, il est plus proche d’un pal ou d’un doigt d’honneur présenté à tout citoyen libanais empruntant le rond-point d’herbes sèches qui lui fait écrin. Proposons que la chose soit abattue d’un grand geste baptismal au moment de renommer la voie.
Le décret est tombé au lendemain de la cinquième commémoration du 4-Août de sinistre mémoire. Notre gouvernement, qui marche sur des œufs, a des façons drôlement cryptées de distribuer ses consolations. C’était un joli coup par la bande : remplacer le souvenir de celui qui – avec son fils – avait fait de notre territoire son paillasson tout en nous contraignant au silence, par la figure même qui a libéré la parole et fédéré autour de l’idée d’un Liban qui se regarde en face. Effacer l’une des dernières traces d’Assad père, ce jour-là, c’était d’une certaine manière accompagner la douleur de tout un peuple qui n’est plus dupe de la source de la monstrueuse double explosion. Qu’elle ait été provoquée par un tir israélien comme le veut une thèse ou par un incendie accidentel, elle n’aurait pas eu lieu si ce nitrate d’ammonium destiné aux barils explosifs que Bachar balançait sur son peuple n’avait pas été stocké au port de Beyrouth, devant l’un des quartiers les plus animés de la ville. Signe des temps, il aura fallu l’affaiblissement du Hezbollah et la fuite de Bachar pour que la justice reprenne son cours.
Les morts ne reviendront pas. Comme l’écrivait le fabuleux poète Talal Haïdar : « Ils ne sont pas morts, ils ont été tués. » Le petit Isaac Oehlers, 1 an à peine, a eu la poitrine fendue par un gros éclat de verre. Il prenait son goûter sur sa chaise haute. Alexandra Najjar, 3 ans, a été violemment projetée par le souffle contre un mur. Elle jouait avec ses poupées. Adorables et tragiques victimes de l’état de déliquescence du Liban à un moment de son histoire où il était livré à une gouvernance sénile, prise à la gorge par un Hezbollah prêt à tout pour le régime Assad dont dépendait sa survie. Certes, la vie vaut peu de chose dans notre région du monde. Obéissant à la « doctrine Dahyé », l’armée israélienne n’a pas tenu compte des pertes civiles dans sa guerre de juillet 2024 contre le Hezbollah. Quant à Gaza, qui a encore des mots, qui a encore des bras, de la voix pour Gaza et les enfants de Gaza ? Le souvenir de la double explosion du 4-Août vient à point nommé rappeler que les victimes ne sont pas des nombres. Que le deuil d’un être cher, un enfant qui plus est, n’est pas une figure de style. Que la souffrance des handicapés à vie, de certains blessés qui n’en ont pas fini avec les soins cinq ans plus tard, n’est pas « une chance d’avoir survécu ». Ceux qui ont encore dans les oreilles le bruit du verre qu’on piétine ou balaie, ou dans les yeux ces larmes d’émotion qui remontent quand ils se souviennent de tous les jeunes accourus de pays lointains au chevet de leur ville, et au fond de la gorge l’odeur et le goût du sang qui a coulé sur les pavés de Gemmayzé et au-delà, ne traversent pas la vie qu’il leur reste comme le reste du monde. « Le monstre » comme l’appelait Madeleine Hélou, une dame brillante et pleine d’amour pour ce pays qu’elle a vu naître, étant la fille de Michel Chiha, elle-même blessée et hospitalisée ce jour funeste, ce « monstre » n’a laissé personne indemne de son horrible haleine. Pour toute réaction officielle, les habitants de la partie meurtrie de Beyrouth n’ont eu ce jour-là qu’un bref « c’était trop tard » de la part d’un président de la République qui a vaguement reconnu avoir été informé sans pour autant agir et qui, au lieu de se tenir aux côtés des Libanais dévastés, n’a fait qu’une petite incursion au port, les mains dans les poches avec l’indifférence d’un expert d’assurances évaluant les dommages. À cet égard, comment s’étonner de voir les jeunes du quartier sauter avec émotion au cou d’Emmanuel Macron venu un peu plus tard, sincère ou pas, leur exprimer son empathie. Pour au moins 300 000 personnes, le bonheur n’est plus que cet artifice dont parle Ziad, et chaque jour est un 4-Août.


Bahreïn, le Koweït et le Qatar affirment avoir fait face à des attaques iraniennes
"le bonheur n’est plus que cet artifice dont parle Ziad" Merci Fifi pour ce superbe article tout à la fois à l'honneur de Ziad, des Victimes de l'explosion du port et, bien sûr, du Liban! Et à ceux qui déplorent le manque d'autres journeaux francais... BOFF...
14 h 14, le 12 août 2025