En 1920, le mandat français traça les frontières du Grand Liban, fusionnant l’ancien bastion chrétien-druze du Mont-Liban avec des régions à majorité sunnite et chiite : Beyrouth, Tripoli, Saïda, le Sud et la plaine de la Békaa. Cette entreprise ambitieuse reposait sur une vision, celle d’une identité libanaise capable de transcender des siècles de divergences religieuses et culturelles.
Un siècle plus tard, l’État libanais chancelle. Les guerres civiles, les fractures communautaires et la paralysie des institutions posent une question lancinante : le Grand Liban fut-il un chef-d’œuvre politique ou une tragique erreur ?
Saïd Akl avertissait déjà dans Le génie libanais, en 1965 : « Le Liban n’est pas né pour se dissoudre dans une mosaïque qui le nie. Le Liban, c’est un génie, un alphabet, une flamme. » Cette flamme risque aujourd’hui de s’éteindre.
Pendant des siècles, le Mont-Liban constitua une région semi-autonome au sein des grands empires. Sa géographie accidentée permit à des communautés – principalement des maronites et des druzes – de forger un équilibre subtil de coexistence.
Sous la moutassarafiyat ottomane (1861-1915), cette entité bénéficia d’un statut particulier : un gouverneur chrétien, une administration locale et l’exclusion des villes côtières sunnites et du Sud chiite (Boutros Labaki, Histoire du Mont-Liban et du Grand Liban, éditions Dar an-Nahar, 2001). Pour Paul Noujaim (La question du Liban, Beyrouth, 1905), historien et ecclésiastique maronite, ce Mont-Liban fut « le premier modèle d’un Liban pensé comme une patrie-refuge, capable d’allier identité et ouverture ».
À Paris, en 1919, le patriarche Élias Hoyek défendit l’idée d’un Liban élargi, économiquement viable. Les autorités françaises, soucieuses d’étendre leur influence au Levant, tracèrent des frontières englobant des zones musulmanes : Beyrouth et Tripoli (majorité sunnite), le Sud et la Békaa (chiites et sunnites).
Ce choix fit basculer le nouvel État dans une dépendance vis-à-vis de la protection française. Les chrétiens y devinrent une majorité fragile et contestée (Kamal Salibi, A House of Many Mansions, University of California Press, 1988).
En 1943, le pacte national institua une répartition confessionnelle du pouvoir : président maronite, Premier ministre sunnite, président du Parlement chiite. Ce compromis, censé stabiliser le pays, sema les germes des crises futures. Charles Malek (Lebanon in the Crossroads, Harvard Lecture Series, 1952) s’inquiétait déjà : « On ne peut bâtir une maison commune sur des fondations que chacun rêve de détruire. »
La tragédie libanaise réside dans sa tentative de faire coexister des visions du monde radicalement opposées : le christianisme maronite, forgé dans la montagne comme refuge d’autonomie, porteur d’une éthique d’ouverture à l’Occident ; l’identité islamique (sunnite et chiite), enracinée dans des projets arabo-islamiques, méfiante à l’égard des influences occidentales.
Ces divergences sont profondes : elles traduisent des conceptions antinomiques de la justice, de la liberté et du rôle du sacré dans la société.
Les architectes catholiques du Grand Liban crurent à la capacité du modèle de l’État-nation à souder des communautés hétérogènes. Mais au contraire des nations européennes, l’identité libanaise n’émergea jamais de manière organique. Elle fut plaquée sur des fractures confessionnelles séculaires (Antoine Courban, Le Liban et ses contradictions, Paris, 1992).
La guerre civile (1975-1990) révéla la fragilité du projet libanais : les sunnites s’alignèrent sur des mouvements panarabes ; les chiites, longtemps marginalisés, s’imposèrent avec l’essor du Hezbollah ; les maronites tentèrent de défendre le Liban de 1920, mais durent céder lors de l’accord de Taëf (1989) qui consacra la prééminence politique des musulmans (Fawaz Traboulsi, A History of Modern Lebanon, Pluto Press, 2007).
Aujourd’hui, les maronites et autres chrétiens sont relégués au rang de partenaires secondaires dans un État dominé par les partis chiites, tandis que les sunnites demeurent fragmentés.
Quelles issues sont possibles ? Le Grand Liban, dans l’enthousiasme de ses fondateurs, négligea des différences abyssales entre le Mont-Liban et les territoires annexés. Ce qui fut un refuge chrétien-druze est devenu un champ de ruines multiconfessionnel.
Trois scénarios se dessinent : réinventer le Liban en fédération ou confédération, offrant une autonomie réelle à chaque communauté ; redessiner des entités cohérentes, renouant avec l’esprit d’un Mont-Liban chrétien-druze ; tenter un renouvellement utopique du contrat social, bien que l’histoire en démontre la fragilité.
La géographie seule ne fonde pas une nation. Seule une vision commune peut la faire exister.
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