Le Liban ne manque pas d’intelligence, de mémoire ou de génie. Ce qu’il cherche depuis cent ans, c’est une direction. Un axe qui ne serait pas dicté de l’extérieur, mais qui jaillirait de l’intérieur. Une colonne vertébrale. Une ipséité. Or cette idée d’ipséité libanaise semble encore, pour beaucoup, un mirage. Le pays flotte dans un espace où chaque communauté regarde vers un ailleurs. L’une vers Paris. L’autre vers Téhéran. Une troisième vers Riyad. Une autre encore vers Washington. Et pourtant, le sol est un. Le ciel est un. La douleur est commune.
Peut-on vivre en tant que peuple si chaque fragment de ce peuple parle au nom d’un autre drapeau ? Si les décisions nationales sont des échos d’ambassades ? Si l’argent qui nourrit les partis vient de l’étranger, et avec lui l’agenda ? C’est ici que se pose la question radicale : un Liban autonome est-il possible ? Pas un Liban isolé ou fermé. Mais un Liban debout. Un Liban qui pense par lui-même, décide pour lui-même, agit dans son propre intérêt. Un Liban qui ne quémande pas une aide en échange d’une loyauté. Un Liban qui choisit ses relations, mais ne s’y soumet pas.
Cela implique une rupture. Rupture avec les fidélités aveugles. Rupture avec l’idée que le salut vient toujours d’ailleurs. Car l’autre, même s’il aide, ne donne jamais sans retour. Et le prix à payer, c’est souvent l’identité. Une identité dissoute dans les agendas d’autrui. Une souveraineté vidée de sa substance, mais conservée comme façade. Ce que vit le Liban aujourd’hui, c’est moins une crise politique qu’une crise d’être. Le pays n’a pas seulement perdu ses institutions. Il a perdu son axe intérieur. Son point de gravité.
Pour reconquérir cette autonomie, il faut plus qu’un changement de dirigeants. Il faut un changement de regard. Cesser de penser que la sécurité vient de l’Iran ou de l’Amérique. Que l’économie se réglera à coups de dollars saoudiens ou d’euros européens. Que la culture doit copier Paris ou imiter Dubaï. Il faut retrouver un souffle propre. Une culture politique enracinée dans notre histoire, mais projetée vers l’avenir. Une économie productive. Une langue libanaise du discours politique. Une théologie libanaise du vivre-ensemble. Une diplomatie non alignée, mais lucide.
Mais cette reconstruction ne pourra se faire tant que les confessions resteront des passerelles vers l’étranger, tant qu’une autorité religieuse ou un chef de parti se croira obligé de recevoir la bénédiction de telle ou telle capitale pour parler au peuple libanais, tant que les fonds extérieurs resteront l’oxygène des partis locaux. Le jour où ces logiques s’effondrent, le Liban pourra peut-être naître à lui-même.
C’est un chantier titanesque. Cela prendra du temps, des chutes, des sacrifices. Mais c’est le prix de l’existence libre. Sans ce prix, il ne reste que la survie sous tutelle. Et un pays qui survit sans se penser n’est qu’un nom sur une carte, pas une nation.
Le Liban ne pourra être libanais que lorsqu’il cessera d’être le projet des autres. Le choix est simple : naître à soi-même ou disparaître dans l’autre.
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