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Poids et senteurs de Beyrouth

Avec quoi feriez-vous le parfum de la mer s’il fallait l’emprisonner dans un flacon ? Ce n’est pas une charade. Le nez espagnol Alberto Morillas introduit dans ses jus estivaux des essences de cucurbitacées. Pour lui, la réminiscence la plus immédiate de la mer est amenée par l’odeur verte d’un concombre ou d’une pastèque tranchée. C’est aussi l’effluve qui flotte, à l’aurore, sur la Corniche de Beyrouth où les habitants vont se débarrasser de leurs tourments. Contre les nuits trop courtes, trop hantées, ils n’attendent pas que le jour se lève. Ils préfèrent le réveiller, le prennent à bras-le-corps, le secouent, le retiennent, le retardent. Nul ne voit leur combat dans la sérénité de l’heure. En silence, ils le mènent à la force des jambes, courant à perte d’haleine ou marchant le regard dans le lointain comme on surveille l’inéluctable. Entre la marée d’aube si lente et la lumière si pressée, ils voudraient tout simplement que le temps s’arrête et c’est sans doute pour cela qu’ils viennent le trouver là où il commence, devant cette vaste véranda que s’offre Beyrouth sur la mer, avant que sonne l’heure des facéties de la vie.

La ville se dit convalescente. Elle est pantelante, en réalité. La nouvelle gouvernance fait de son mieux. Les discours sont clairs, honnêtes, volontaires, sans pathos, sans fioritures, ni rhétorique. Ils sont surtout courtois, loin du langage de charretiers auquel nous avaient habitués les prédécesseurs. Malgré les ruines et le deuil, l’instabilité et l’incertitude, les blessés de guerre encore en traitement qu’on continue à croiser dans les hôpitaux, il y a dans l’air une fois de plus une volonté d’espérer qui n’est pas tout à fait de l’espoir. Sans doute la fréquentation de cette mer dont, tout à la fois, les vagues vous frappent et vous caressent, effritent la roche et la polissent, cognent et s’éloignent, assaillent et s’en vont. À force, la mer vous invente un mode de vie peu enviable, mais assurément formateur.

Ce serait peu dire que la région est instable. Des monstres circulent parmi nous. En Syrie, le récent massacre des alaouites dont on n’a pas encore fini de dénombrer les victimes donne froid dans le dos. En d’autres temps, il serait passé par pertes et profits, tant les massacres silencieux des Assad étaient monnaie courante. Mais les haines ne sont pas assouvies, trop anciennes, trop ancrées. Les alaouites, naguère enfants-rois du pouvoir, ne semblent pas se faire à la nouvelle réalité. Ce qui leur attire – sans évidemment la justifier – l’animosité du reste de leurs compatriotes. On soupçonne des mains noires derrière cette horreur. Israël, la Russie, le Hezbollah, certains reliquats de l’Assadie ? Autant d’acteurs dont la force déstabilisatrice est constamment mobilisée. Par ailleurs se révèlent régulièrement des saisies de grandes sommes d’argent destinées à être écoulées au Liban ou de Captagon à destination du Golfe ; trafics que l’on croyait révolus après la destruction des fabriques et des voies d’acheminement illicites. Toutes ces ombres plongent les habitants de la région dans une intrigue politico-policière qui les incite malgré eux à une vaine vigilance ou, en tout cas, développent en eux une forme de paranoïa complotiste. Ajoutez à cela l’irrémédiable médiocrité de la qualité de l’air saturé de gaz d’échappement, de fumeroles d’ordures et d’émanations de générateurs. L’atmosphère sous nos cieux demeure irrespirable.

Reste la mer, au petit matin, les foulées courageuses des coureurs sans autre but que le sang qui circule dans leurs jambes, le vent iodé qui baigne leurs poumons et l’illusion du jour nouveau qui se distille dans les nuages. Nouveau ?

Avec quoi feriez-vous le parfum de la mer s’il fallait l’emprisonner dans un flacon ? Ce n’est pas une charade. Le nez espagnol Alberto Morillas introduit dans ses jus estivaux des essences de cucurbitacées. Pour lui, la réminiscence la plus immédiate de la mer est amenée par l’odeur verte d’un concombre ou d’une pastèque tranchée. C’est aussi l’effluve qui flotte, à l’aurore, sur la Corniche de Beyrouth où les habitants vont se débarrasser de leurs tourments. Contre les nuits trop courtes, trop hantées, ils n’attendent pas que le jour se lève. Ils préfèrent le réveiller, le prennent à bras-le-corps, le secouent, le retiennent, le retardent. Nul ne voit leur combat dans la sérénité de l’heure. En silence, ils le mènent à la force des jambes, courant à perte d’haleine ou marchant le regard dans...
commentaires (3)

Comme d'habitude, bien senti et magnifiquement écrit Fifi

Naila Kettaneh-kunigk

12 h 03, le 16 mars 2025

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Commentaires (3)

  • Comme d'habitude, bien senti et magnifiquement écrit Fifi

    Naila Kettaneh-kunigk

    12 h 03, le 16 mars 2025

  • "il y a dans l’air une fois de plus une volonté d’espérer qui n’est pas tout à fait de l’espoir" tout est dit

    Fady Noun

    10 h 40, le 13 mars 2025

  • Beau réveil aigre-douce, merci Fifi.

    Avette

    09 h 54, le 13 mars 2025

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