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La Qadicha se mérite


Il arrive qu’on n’ait pas le courage d’effectuer la longue descente. Alors on s’assoit au bord de l’abrupte falaise de Hadchit. On dit que les contrées alentour distillent un arak si fin qu’il pousse les hommes à boire au-delà de l’ivresse. Parfois, à la tombée de la nuit, quand les brumes se sont rejoint au fond de la vallée, formant une mer cotonneuse dont les rochers émergent pareils à des îlots mouvants, il leur semble pouvoir flotter sur ces abysses. On en a tant surpris, les bras ouverts en croix pour le saut de l’ange. On a tant ramassé de corps brisés, leurs âmes évaporées dans la nue. On ne tombe pas dans la Qadicha. On s’y élève, on s’y abîme, on s’y dissout. Il faut prendre ses pieds et marcher sur le sentier plongeant des chevriers. Sinuer entre les ronciers, les plans de sauge et les arbousiers piquetés de baies vermeilles, se laisser accrocher par le chardon et la bardane, accepter de collaborer à la dispersion de leurs graines quand on s’ébrouera à l’arrivée. Cette végétation de garrigue ne laisse aucune chance à l’ombre. Sous les pas posés avec prudence, la pierre blanche et ocre du mont Makmel, fendillée par le froid de l’hiver, s’effrite sans ambages, révélant aux plus chanceux quelque fossile mystérieusement marin. Par moments, le sentier rétrécit au-dessus du gouffre. Il faut alors négocier avec le vertige et regarder simplement devant soi le paysage irréel de grottes et de cascades, le velours vert des mousses douces agrippées aux murailles rocheuses qui bordent ces profondeurs. On est alors envahi d’un sentiment de privilège et de gratitude. On dit que la gratitude est prière. Il n’y a rien d’anodin à suivre ce chemin de quelque quatre à six heures vers le fleuve qui traverse la vallée sainte. Tomber, se relever, respirer la poussière mêlée de parfums sylvestres, cligner des yeux sous le cagnard, regarder en bas, sous la canopée, dans le miroir de l’eau vive, le ciel inversé courir vers l’horizon…

Dès les premiers temps, ces lieux furent des refuges et des nécropoles, des contrées de silence et de recueillement. Des « en bas », des « au fond » où l’on tentait, tour à tour, de fuir les persécutions religieuses, de connaître son Dieu loin des rumeurs du siècle, de s’isoler à loisir et, tout aussi librement, de satisfaire à la grégarité en rejoignant la communauté d’un monastère. Le chemin qui y mène ressemble à ces ponts que l’on brûle contre la tentation de se retourner. Au début, loin des mesquineries humaines, on est confronté à ses propres démons. Certains ermites témoignent même les avoir vus. Des silhouettes de femmes surgissaient de temps en temps derrière l’autel en dolmen et puis disparaissaient après avoir asséné au cénobite un croche-pied revanchard. L’isolement s’apprend, les démons s’apprivoisent. Vient un jour où la confusion se dissipe. Si la vallée est sainte, c’est qu’elle est source de clarté. Combien viennent ici, bravant les écorchures et l’âpreté du sentier, accomplir un vœu, allumer un cierge, remercier ces falaises qui renvoient depuis des millénaires l’écho des prières les plus humbles, celles du consentement. Mériter la destination.

Et sachant tout cela, quoi de plus indignant que le projet de route asphaltée qui s’annonce, avec l’aval du patriarcat maronite, propriétaire de ce sanctuaire ? Faciliter l’accès des voitures et puis ? Raser les vignobles et les champs d’oliviers pour créer des parkings ? Favoriser le tourisme de masse déguisé en tourisme religieux ? Vendre des licences d’hôtels et de restaurants ? Le littoral bétonné prive déjà les Libanais d’un accès naturel à la mer. Faut-il que les dernières beautés de la montagne soient en plus dénaturées ? Que la Qadicha devienne le dernier parc d’attraction à la mode ? Que le dernier reste de silence organique soit livré au chahut ?

Il arrive qu’on n’ait pas le courage d’effectuer la longue descente. Alors on s’assoit au bord de l’abrupte falaise de Hadchit. On dit que les contrées alentour distillent un arak si fin qu’il pousse les hommes à boire au-delà de l’ivresse. Parfois, à la tombée de la nuit, quand les brumes se sont rejoint au fond de la vallée, formant une mer cotonneuse dont les rochers émergent pareils à des îlots mouvants, il leur semble pouvoir flotter sur ces abysses. On en a tant surpris, les bras ouverts en croix pour le saut de l’ange. On a tant ramassé de corps brisés, leurs âmes évaporées dans la nue. On ne tombe pas dans la Qadicha. On s’y élève, on s’y abîme, on s’y dissout. Il faut prendre ses pieds et marcher sur le sentier plongeant des chevriers. Sinuer entre les ronciers, les plans de sauge et les...
commentaires (14)

C inadmisible et ecoeurant le viol de la nature dans ce pays

Iman Noueiry Naja

14 h 25, le 07 mars 2025

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Commentaires (14)

  • C inadmisible et ecoeurant le viol de la nature dans ce pays

    Iman Noueiry Naja

    14 h 25, le 07 mars 2025

  • Quelle tristesse. Espérons que le gouvernement agisse vite pour sauver les derniers pans verts qui restent au Liban.

    Alexandre Choueiri

    05 h 50, le 07 mars 2025

  • Pour memoire: https://www.lorientlejour.com/article/1210404/nouvelles-revelations-dans-laffaire-du-siege-du-cpl-a-nahr-el-kalb.html

    Avette

    23 h 21, le 06 mars 2025

  • En effet la Qadicha se mérite. S.v.p. MR le Ministre Salameh Dites au patriarche de laisser tranquille notre vallée sainte « WADI KADISHA MERCI

    Abourahal Roland

    18 h 36, le 06 mars 2025

  • Sacrilège !! Réduire Wadi Kadisha en centre touristique ... l'âme du Liban se fait défigurée par des initiatives diaboliques...

    Wlek Sanferlou

    14 h 12, le 06 mars 2025

  • Merci de ce cri d’alarme! Il faudrait demander une intervention de l’Unesco puisque la vallée est sur la liste du patrimoine mondial

    SALEH KAYALI Zeina

    11 h 13, le 06 mars 2025

  • eh bien , une petite partie, une infime partie du Liban non polluee encore par.... les citoyens le sera bientot, par la grace de ce ministre HEZBOLLAHI- JE REPETE ministre mourtsda LE HEZBOLLAHI.. nous attendre a quoi dites, que l'evolution de la culture de notre pays ait ete mise sous la coupe d'un HEZBOLLAHI !!!

    L’acidulé

    10 h 03, le 06 mars 2025

  • Qadisha , Kadisha on s’élève, on est dissout par cet ARAK si fin qui pousse les hommes à boire au-delà de l’ivresse (jusqu'où?). Ce sentiment de Richesse Spirituelle transformant le firmament des étoiles en MONNAIES DOREES …WAW des routes asphaltées, des voitures, des parkings, des VALETS PARKING, des Restos, des falafel/shawarma «gheir shikil » des dancing , musique à 150 décibel ( Ça, ça C’EST LA VIE) ! et les festivals ?comme la haut chez D… Imaginez ce monde où vous êtes guidés par des nonnes et des ERMITES…Soyons franc, merci à tous nos Patriarcats, Wakfs etc. Autrement VIEUX JEU …

    aliosha

    09 h 34, le 06 mars 2025

  • Notre patriarche est loin d avoir l étoffe de son prédécesseur.

    Zampano

    08 h 37, le 06 mars 2025

  • Dans ce projet, la route n’est pas censée être asphaltée, mais elle le sera un jour, bien évidemment. Le spectacle apocalyptique que décrit dans votre dernier paragraphe n’a rien d’imaginaire. Il commencera à apparaître dès le lendemain du jour où (certains y travaillent activement) l’UNESCO décidera de déclasser la Vallée. Est prévue une route reliant Mar Lichaa à Mazraat en Nahr! En 2012, un projet comprenant plusieurs lignes de téléphérique, la construction de 5 hameaux pour "pèlerins", etc. a été bloqué par l’UNESCO et rangé dans un tiroir, d’où il ressortira un jour, soyons en sûrs.

    Yves Prevost

    07 h 56, le 06 mars 2025

  • Merci, un grand merci! Oui, la Qadicha se mérite. Un jour, dans ces mêmes colonnes, je relevais que, pour visiter la Vallée, autrefois, il fallait un sac à dos, un bâton et une bonne paire de chaussures, mais qu’aujourd’hui, suffisaient un smartphone et une perche à selfie. Que les béotiens qui ne savent plus regarder, contempler, mais seulement photographier, passent à côté de la véritable richesse de cette Vallée, qui est toute intérieure, dommage pour eux, mais c’est leur problème. Mais que, avec leurs voitures et leur musique, ils viennent en spolier les autres, cela ne doit pas être.

    Yves Prevost

    07 h 43, le 06 mars 2025

  • MERCI,

    mecattaflyna@gmail.com

    07 h 09, le 06 mars 2025

  • L'auto ainsi que tous les aménagements qu'on lui dédie est une catastrophe. Il faut à tout prix que la société civile s'oppose à ce projet destructeur.

    Nacouzi Jacques

    02 h 51, le 06 mars 2025

  • Un projet désastreux !! Le patriarcat maronite aurait dû le combattre immédiatement ! Comment comprendre cette trahison ? Il faudrait demander au ministre de la Culture , Mr Ghassan Salameh, de s'y opposer catégoriquement

    Danielle Sara

    01 h 22, le 06 mars 2025

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