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Liban : à la recherche de l’ipséité perdue !

Le Liban, ce petit territoire au carrefour des civilisations, porte en lui les traces de millénaires d’histoire. Pourtant, il semble aujourd’hui en quête de lui-même, comme si son essence profonde, son ipséité, s’était effacée au fil des siècles. La langue phénicienne, autrefois parlée sur ses rivages, a disparu, et avec elle, une part essentielle de l’identité libanaise. Cette perte ne fut pas un simple phénomène linguistique, mais l’une des manifestations d’une dépossession culturelle plus vaste, fruit d’une longue série de dominations impériales, tant orientales qu’occidentales.

La langue phénicienne, un dialecte sémitique proche de l’hébreu et de l’araméen, était autrefois parlée par les marins et commerçants phéniciens qui sillonnaient la Méditerranée. Son usage déclina progressivement sous l’influence des empires successifs.

– L’hégémonie araméenne : dès le premier millénaire avant notre ère, l’araméen, plus répandu et utilisé comme langue administrative par les empires assyrien et babylonien, supplanta peu à peu le phénicien dans les échanges et l’écriture.

– L’impact de l’hellénisation: avec l’arrivée d’Alexandre le Grand et la domination des Séleucides, le grec s’imposa comme la langue savante et commerciale, réduisant encore davantage l’usage du phénicien.

– L’influence romaine et byzantine : sous Rome, puis Byzance, le latin et le grec dominèrent les sphères officielles, rendant la langue phénicienne obsolète, jusqu’à son extinction définitive autour du Ve siècle après J.-C.

– L’arabisation : à partir du VIIe siècle, la conquête arabe instaura l’arabe comme langue principale, un processus qui s’acheva avec l’intégration progressive des populations locales dans la culture islamique.

Ainsi, la langue phénicienne ne s’est pas éteinte brutalement, mais a été absorbée par des langues impériales successives, chaque domination marquant un pas de plus vers l’effacement de cette singularité linguistique.

La disparition de la langue phénicienne n’est que le symptôme d’un processus plus vaste de dépossession culturelle. Le Libanais d’aujourd’hui est le produit d’une série d’influences extérieures qui, loin de se superposer harmonieusement, ont souvent cherché à imposer un modèle dominant en reléguant l’héritage local à l’oubli.

Les impérialismes orientaux et occidentaux ont quant à eux engendré tour à tour domination, soumission ou acculturation.

– L’Empire arabe et la rupture identitaire : avec la conquête musulmane, le Liban intégra l’aire culturelle arabo-islamique. Si certaines communautés chrétiennes ont conservé un attachement à des traditions plus anciennes, la langue et la culture arabes devinrent omniprésentes, ancrant définitivement le Liban dans un cadre civilisationnel étranger à ses racines phéniciennes.

– L’Empire ottoman, l’uniformisation forcée : pendant plus de quatre siècles, la Sublime Porte imposa son joug. L’arabe se maintint, mais fut progressivement influencé par le turc, tandis que l’administration ottomane privilégiait une vision centralisée, réprimant toute velléité d’autonomie culturelle.

– L’ère des missions et la francisation : à partir du XIXe siècle, les puissances européennes, notamment la France, exercèrent une influence grandissante à travers les missions éducatives. Le français devint la langue des élites chrétiennes, instaurant une fracture linguistique et identitaire entre les Libanais eux-mêmes.

– Le mandat français et la réécriture de l’histoire : après la Première Guerre mondiale, le Liban passa sous mandat français. Ce fut une période de tensions identitaires, où l’histoire phénicienne fut remise en avant comme un marqueur distinctif face au monde arabe, mais souvent de manière instrumentale, détachée du peuple lui-même.

- L’influence américaine et la mondialisation : depuis la seconde moitié du XXe siècle, l’influence occidentale a pris une forme plus insidieuse, celle de la globalisation. Aujourd’hui, l’anglais tend à supplanter le français, et le Libanais moyen jongle entre trois langues sans s’approprier pleinement aucune d’entre elles, vivant dans un brouillard identitaire permanent.

La conséquence de ces dominations successives est un peuple qui ne sait plus qui il est. Le Libanais parle arabe mais se méfie de l’arabisme, il s’attache au français mais sans en faire une identité, et il se tourne vers l’anglais comme nouvelle langue de prestige. Il vit dans un pays où les monuments phéniciens sont peu mis en valeur, où l’histoire locale est enseignée de manière tronquée et où le patrimoine est sacrifié sur l’autel du modernisme.

Plus tragique encore, cette dépossession s’accompagne d’une forme de soumission mentale. Le Libanais, tiraillé entre plusieurs influences, oscille entre nostalgie d’un passé mythifié et fascination pour l’étranger, incapable de revendiquer une identité propre.

Mais alors quelle voie permettrait de retrouver l’ipséité libanaise ?

1. Réinvestir l’histoire locale : enseigner aux Libanais leur véritable histoire, en insistant sur la continuité entre les Phéniciens et leurs descendants, et en intégrant les différentes strates qui ont façonné le pays.

2. Protéger le patrimoine : valoriser les sites archéologiques et interdire leur destruction au profit de la spéculation immobilière.

3. Réaffirmer une identité propre : cesser de se définir uniquement par rapport aux autres (Arabes, Français, Américains…) et revendiquer une singularité culturelle basée sur la richesse plurielle du pays.

4. Promouvoir une langue unificatrice : si ressusciter le phénicien est utopique, il faudrait au moins redonner à l’arabe libanais sa place comme vecteur de transmission culturelle et cesser de le mépriser au profit des langues étrangères.

Le Liban n’est pas condamné à l’oubli de lui-même. Mais il ne pourra retrouver son ipséité qu’en prenant conscience du processus de dépossession qu’il a subi et en décidant d’y mettre un terme. Un peuple qui ne sait pas d’où il vient ne peut pas savoir où il va. Il est temps que le Libanais se réapproprie son histoire et son destin.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Le Liban, ce petit territoire au carrefour des civilisations, porte en lui les traces de millénaires d’histoire. Pourtant, il semble aujourd’hui en quête de lui-même, comme si son essence profonde, son ipséité, s’était effacée au fil des siècles. La langue phénicienne, autrefois parlée sur ses rivages, a disparu, et avec elle, une part essentielle de l’identité libanaise. Cette perte ne fut pas un simple phénomène linguistique, mais l’une des manifestations d’une dépossession culturelle plus vaste, fruit d’une longue série de dominations impériales, tant orientales qu’occidentales.La langue phénicienne, un dialecte sémitique proche de l’hébreu et de l’araméen, était autrefois parlée par les marins et commerçants phéniciens qui sillonnaient la Méditerranée. Son usage déclina progressivement...
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