L’incompétence qui gangrène l’État libanais n’est ni un accident ni une fatalité. Elle découle d’un système profondément enraciné dans le clientélisme, les intérêts personnels, et les dynamiques confessionnelles qui privilégient le favoritisme au détriment de la méritocratie. Le fonctionnement des institutions publiques a été détourné, devenant un outil au service de réseaux d’influence et de privilèges plutôt qu’un moyen de servir le bien commun. Cette réalité a des conséquences directes sur l’efficacité de l’administration et la viabilité des projets publics, paralysant non seulement le développement interne, mais aussi la coopération internationale.
L’origine de ce phénomène d’incompétence remonte à la construction même du système politique libanais. Le partage confessionnel, qui était initialement censé garantir une représentation équitable, s’est transformé en un mécanisme de distribution de pouvoirs et de richesses entre élites politiques. Ces élites placent leurs partisans et alliés dans les institutions publiques, sans considération pour leurs qualifications ou leurs compétences. Ce système privilégie la loyauté politique et confessionnelle à la capacité de gestion, créant un cercle vicieux où l’inefficacité alimente la défiance des citoyens, réduisant encore davantage la légitimité et l’efficacité de l’État.
Un des aspects les plus toxiques de cette dynamique est la question du « commissionnage ». Au Liban, presque tous les projets, qu’ils soient d’infrastructure, de développement ou de réforme, sont soumis à des exigences informelles de commissions financières. Ces « commissions », souvent imposées par des responsables ou des intermédiaires, consistent en des sommes prélevées sur les budgets des projets en échange de leur validation ou de leur mise en œuvre. Ces pratiques ont des conséquences désastreuses.
Premièrement, elles gonflent artificiellement les coûts des projets, les rendant souvent non viables ou hors budget. Deuxièmement, elles découragent les investisseurs locaux et étrangers qui refusent de participer à ces pratiques corruptrices. Troisièmement, elles bloquent directement les aides internationales. Les bailleurs de fonds, qu’ils soient des gouvernements étrangers ou des institutions comme la Banque mondiale, exigent des garanties de transparence et d’intégrité dans la gestion des fonds. Ces garanties sont impossibles à fournir dans un système gangrené par le « commissionnage », ce qui conduit à une suspension ou une annulation des aides.
Les exemples sont nombreux. Des projets d’infrastructure majeurs, comme la réhabilitation des routes, des réseaux d’électricité ou des systèmes d’eau, sont restés bloqués pendant des années à cause de ces pratiques. Même lors des crises les plus graves, comme l’explosion du port de Beyrouth en 2020, des fonds d’aide internationale ont été dirigés vers des ONG ou des organismes indépendants, car les donateurs refusaient de passer par l’État libanais, jugé incapable de gérer ces fonds de manière transparente.
Sortir de ce marasme nécessite une réforme en profondeur du système étatique et politique. La solution passe par plusieurs étapes claires. Tout d’abord, il faut mettre en place des mécanismes de transparence totale dans la gestion des fonds publics et des projets. Cela inclut la publication en ligne des budgets, des dépenses et des contrats, ainsi que l’obligation pour les responsables publics de déclarer leurs avoirs avant et après leur mandat. Ensuite, il est impératif de créer des organes indépendants pour superviser les projets, en excluant les ingérences politiques ou confessionnelles. Ces organes doivent être composés d’experts choisis sur la base de leurs compétences et non de leur appartenance politique.
Enfin, la communauté internationale doit jouer un rôle-clé. Les aides et les investissements doivent être conditionnés à des réformes structurelles concrètes. La pression extérieure peut être un levier puissant pour forcer les élites politiques à rendre des comptes et à réduire l’espace de la corruption et de l’incompétence.
L’incompétence n’est pas un simple manque de savoir-faire, elle est le symptôme d’un système malade qui privilégie les intérêts privés au détriment de l’intérêt national. Si le Liban veut survivre en tant qu’État fonctionnel, il doit abandonner ces pratiques destructrices. La question n’est pas seulement morale, elle est existentielle : un État incapable d’assurer les besoins fondamentaux de ses citoyens et de gagner leur confiance est voué à l’effondrement. Il est temps de reconnaître ces dynamiques et d’agir avec courage pour les transformer.
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