Arzé, interprétée par Diamand Bou Abboud, dans le rôle-titre du film de Mira Shaib. Capture d'écran
Arzé a le corps noueux, la démarche pressée et le regard inquiet. Dès la première scène, elle marche, frêle mais résolue, et ne cessera pas de marcher. Pas le temps de s’asseoir, la mère célibataire a une quête à accomplir. Sa course infernale vise à retrouver le scooter volé qu’elle avait acheté en gage à son fils Kinan. Un deux-roues qui devait les aider à multiplier les livraisons de ses délicieux fatayer avec, en ligne de mire, l’espoir humble de parvenir à joindre les deux bouts. Elle n’a pas le temps de commencer à rêver d’un peu de confort que tout s’effondre. Sa recherche semble absurde et perdue d’avance. C’est justement ce qui la rend réaliste, dans un pays où l’incroyable est devenu ce qui a le plus de chances de se produire. Comme dans toute quête, le chemin importe plus que l’arrivée. La déambulation d’Arzé et Kinan dans les rues chaotiques de Beyrouth leur fera découvrir un système D dont ils devront apprendre à déjouer les nombreux pièges, mais, surtout, ils devront se confronter à leurs propres failles s’ils veulent continuer à avancer.Shaden Fakih
Une femme seule dans un monde d’hommes
Il y a plusieurs films dans le premier long-métrage dirigé par Mira Shaib, dont la simplicité apparente du scénario, écrit par Sam Chaib et Louay Khraich, cache différents niveaux de lecture et de savoureux personnages de second plan. D’abord, la fresque sociale montrant le combat d’une mère célibataire, Arzé, interprétée par Diamand Bou Abboud, qui excelle dans ce contraste de fragilité et de détermination qui tient en haleine. Quand va-t-elle craquer, lâcher prise, ou plutôt comment ? À chaque nouvelle étape de sa quête désespérée, le spectateur est persuadé que l’héroïne va sombrer, tant les obstacles ne cessent de s’accumuler. Autour d’elle, un monde d’hommes qui savent et décident tout. Ce sont eux qui octroient les prêts sur gage, qui vendent les scooters et savent où trouver ceux qui ont été volés. Ou plutôt qui disent savoir. Car à part donner des ordres impatients et de fausses pistes à une femme désespérée, tous les hommes croisés par Arzé, du flic paresseux au coiffeur libidineux, ne font rien pour lui venir vraiment en aide. Et pour cause, c’est une femme seule dans une société calibrée pour que le deuxième sexe reste toujours au second plan. « Je n’aurais jamais dû faire confiance en une femme qui n’a pas d’homme », lâche Noor, le vendeur de scooter. Mais derrière son côté brindille, elle a cette obstination, cette force tirée d’on ne sait où qui la fait tenir bon. Alors qu’il vient à peine de souffler ses 18 bougies, son fils Kinan, joué par Bilal al-Hamwi, est déboussolé. Ayant grandi sans modèle masculin, il se forge l’image d’un père idéal, persuadé que la cause de son absence est due à sa mère, si têtue. Mais ayant grandi avec elle et sa tante Layla, elle aussi seule et désœuvrée, il comprend peu à peu la valeur de ces femmes prêtes à tout pour lui offrir un avenir.
Le film « Arzé » dépeint avec sensibilité le courage et l’obstination des Libanais qui n’ont d’autre choix que de le mener. Capture d'écran.
Pauvre et exténuée, mais fière et déterminée
Derrière cette comédie dramatique se cache un second film, plus politique. Car l’arrière-plan de l’éprouvante quête d’Arzé est rempli de références à l’actualité libanaise, dont le film s’empare en multipliant les clins d’œil pour faire passer des messages plus ou moins attendus. Portant le nom du cèdre, symbole du pays, Arzé incarne le Liban post-effondrement : à la fois vulnérable, pauvre, exténuée, abandonnée, elle n’en demeure pas moins fière, les racines bien ancrées, décidée à tout faire pour continuer à mener l’existence de plus en plus étriquée qu’il lui est offerte et dont elle parvient à tirer de petits miracles quotidiens. La façon dont Arzé est balancée d’un quartier de Beyrouth à l’autre au gré des préjugés de chaque confession religieuse est l’élément le plus savoureux, mais aussi le plus cliché du film. Le spectateur avisé ne sera pas surpris par la tournure confessionnelle que prend sa recherche et la façon dont Arzé va jouer avec les codes de chacun pour parvenir à ses fins. Si l’idée n’est pas originale, elle est accompagnée d’un humour grinçant qui fonctionne. Ainsi, dès qu’elle arrive dans un quartier pour retrouver le scooter volé, la mère courage se retrouve face à un petit zaïm de quartier qui la renvoie vers celui du quartier voisin. Toute reconnaissance avec des personnages existants serait tout sauf fortuite. Du beauf chrétien raciste joué par Fouad Yammine au vendeur de sandwich sunnite tout en vulgarité interprété par Tarek Tamim, chacun se défausse, rappelant les dirigeants politico-confessionnels qui, au Liban, excellent à se renvoyer la balle pour diluer leur responsabilité dans la crise ayant fait sombrer le pays. « J’ai l’impression d’être un ballon », dit-elle à force d’être envoyée de Tarik el-Jdidé à Ouzaï en passant par Badaro et Chatila. Pour évoluer dans les méandres de ces communautés, Arzé se trouve une guide improbable, une baba cool au bord de la crise de nerfs faisant tout pour garder son inner peace dans sa boutique New Age. Le fait qu’elle soit campée par Shaden Fakih, humoriste ayant dû fuir le pays sous la menace des leaders religieux pour une blague mal digérée, ne fait qu’ajouter au gag.
Mais derrière l’humour, le film dépeint une société incapable d’aller de l’avant. Çà et là, des manifestants apparaissent en arrière-plan avec leurs drapeaux libanais, mais plus personne n’espère qu’ils parviendront à changer un système indécrottable. Et ceux qui feignent d’y croire finissent par quitter le pays. Un pays qui ressemble à un bateau qui coule, où chacun se rue sur les canots de sauvetage avant qu’il ne soit trop tard. Mais il n’y en a pas pour tout le monde. Ceux qui restent doivent avoir du cran et le souffle long. Car au Liban, rester est devenu un combat : le film dépeint avec sensibilité le courage et l’obstination des Libanais qui n’ont d’autre choix que de le mener. La quête d’Arzé n’a rien de glorieux. Elle se bat pour payer son loyer et éduquer son fils du mieux qu’elle peut. Seule, mais la tête haute.



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18 h 39, le 27 octobre 2024