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Culture - Illustration

Batoul Mourad : comment la BD raconte le sud du Liban à la diaspora

Avec « Ajnabiyeh », la dessinatrice libano-américaine puise dans les récits transmis par sa famille pour explorer, avec humour, les tiraillements de l’exil et de l’appartenance.

Batoul Mourad : comment la BD raconte le sud du Liban à la diaspora

Les illustrations d’« Ajnabiyeh » donnent vie aux histoires transmises par la famille de Batoul Mourad, entre humour, mémoire et quête d’appartenance. Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Batoul Mourad est née dans le sud du Liban et a grandi à New York. Entre ces deux mondes, elle a trouvé dans la bande dessinée un moyen de combler la distance qui sépare la mémoire de la terre natale. La première fois que Batoul Mourad a entendu le mot ajnabiyé (« étrangère »), il ne venait pas d’inconnus, mais de sa propre mère.

Chaque fois qu’elle refusait un plat traditionnel ou réagissait d’une manière jugée « trop américaine », celle-ci la taquinait : « Fe’e aa halek mitl al-ajnabiyé » (« Réveille-toi, tu te comportes comme une étrangère »).

Des années plus tard, ce surnom est devenu le titre d’une série de bandes dessinées qui a trouvé un écho auprès de milliers de Libanais de la diaspora.

À travers des scènes pleines d’humour – repas de famille, visites parfois gênantes à la mosquée, codes de conduite au village ou encore ce sentiment étrange d’appartenir à plusieurs mondes sans se sentir pleinement chez soi dans aucun –, Ajnabiyeh explore les contradictions de ceux qui grandissent entre deux cultures.

Les planches ont depuis donné naissance à un projet plus ambitieux : une sitcom inspirée de l’adolescence de sa mère dans le sud du Liban sous occupation israélienne. Après avoir dévoilé un épisode pilote de démonstration (proof of concept) plus tôt cette année, Batoul Mourad développe aujourd’hui le pilote avec des producteurs. Son ambition, si les circonstances le permettent, est de tourner ensuite le reste de la série au Liban.

De gauche à droite : Layal (Shayma Abou-Esba), Nour (Shan Hafez), Mary Em (Sophie Zmorrod) and Sue (Massa Daoud), les quatre adolescentes au cœur d’"Ajnabiyeh", la sitcom imaginée par Batoul Mourad, dont l'intrigue se déroule dans le sud du Liban occupé en 1998. Photo avec l'aimable autorisation de l'artiste


Dessiner une terre natale à travers les récits

Bien que Batoul Mourad soit née à Yaroun, un village frontalier du Liban-Suf, elle a quitté le pays alors qu’elle n’avait que quelques mois. Sa famille s’est d’abord installée en Australie, avant de s’établir à New York, où elle a grandi.

Le Liban est ainsi devenu pour elle un héritage plus qu’un souvenir vécu : une mémoire transmise par les photographies familiales, les récits de ses proches et de longues années de recherches historiques.

« J’ai une formation d’enseignante en histoire, explique-t-elle à L’Orient-Le Jour. Découvrir un endroit dont je n’ai aucun souvenir personnel s’est fait à travers les photos de famille, les histoires racontées par mes proches et toutes les recherches que j’ai pu mener. Il existe très peu d’histoire culturelle sur le sud du Liban durant l’occupation israélienne. »

Ses recherches l’ont rapprochée de l’histoire politique du pays, tandis que les anecdotes familiales venaient combler tout ce que les livres d’histoire laissaient dans l’ombre.

« Mes parents me racontaient les montagnes, la mer, les personnages hauts en couleur du village et toutes les bêtises qu’ils faisaient, se souvient-elle. Ils dansaient sur les chansons de Madonna, séchaient les cours, tandis que leurs parents leur répétaient sans cesse : “On ne sait jamais qui peut être un espion, soyez prudents.” C’est une image infiniment plus complète. Aujourd’hui, quand on tape “Liban” sur Google, on tombe sur quelque chose de totalement différent. »

Ces souvenirs du quotidien sont finalement devenus la matière première d’Ajnabiyeh.

Le "proof of concept" d’"Ajnabiyeh", première étape du projet de sitcom développé par Batoul Mourad à partir de son univers de bande dessinée. Avec l'aimable autorisation de l'artiste


L’humour comme porte d’entrée

Beaucoup de ses bandes dessinées s’ouvrent sur des situations immédiatement familières aux Libanais : refuser un plat à trois reprises avant de l’accepter, saluer des inconnus à la mosquée, assister aux débats familiaux en voiture ou tenter d’expliquer le sens de naaiman à des amis non libanais.

Selon elle, ces scènes du quotidien constituent une porte d’entrée idéale vers des réflexions plus profondes sur l’identité. « Je commence par l’ordinaire, puis je construis à partir de là », explique-t-elle à propos de son processus d’écriture. L’humour permet également, selon elle, d’aborder des sujets douloureux sans en atténuer la gravité.

« Je ne veux jamais tomber dans une forme de légèreté qui banaliserait quelque chose d’aussi profondément traumatisant. Les dégâts psychologiques causés par Israël dans le sud du Liban sont tout simplement indescriptibles. Il n’y a rien de drôle là-dedans. »

Ce qui l’intéresse davantage, ce sont les absurdités dont les gens se souviennent parallèlement au conflit. « Si vous regardez ces personnages en vous disant : “Ça me rappelle mon adolescence”, alors les statistiques, les images et les vidéos de leur mort prennent peut-être une résonance plus forte et plus humaine. »

Pour Batoul Mourad, la comédie ne repose donc pas sur les chutes, mais sur la reconnaissance. Le rire naît souvent du simple fait de voir sa propre expérience reflétée sur la page.

Jamais assez américaine, jamais assez arabe

Grandir à New York lui a longtemps donné le sentiment d’être suspendue entre deux identités.

« Je me suis souvent demandé : est-ce que quelqu’un d’autre vit ça ? raconte-t-elle. Les médias ont déjà raconté cette sensation de ne pas être suffisamment américain. Mais moi, je n’ai jamais eu non plus le sentiment d’être assez arabe. »

Cette impression traverse tout Ajnabiyeh. Les adolescentes qui en sont les héroïnes apprennent sans cesse des règles culturelles implicites tout en les remettant en question, offrant aux lecteurs peu familiers des traditions libanaises la possibilité de les découvrir en même temps qu’elles.

À sa grande surprise, certaines des réactions les plus marquantes sont venues de lecteurs extérieurs à la communauté libanaise.

« Des gens m’ont écrit : “Je suis chinoise, j’ai grandi aux États-Unis, et chaque fois que je retourne en Chine, on remarque immédiatement mon accent.” Découvrir que cette histoire trouve un écho dans d’autres communautés est toujours très émouvant. »

Une planche représentant un raid de l’armée israélienne a également suscité des témoignages de réfugiés afghans et de lecteurs issus d’autres régions marquées par les conflits, qui y reconnaissaient certains aspects de leur propre histoire familiale. « La qualité des retours et des messages que je reçois… C’est exactement ce dont tout artiste rêve. »


D’Instagram à la télévision

Si Ajnabiyeh s’est fait connaître sur Instagram, la bande dessinée n’a jamais constitué, pour Batoul Mourad, une finalité. « L’idée a toujours été d’en faire une sitcom », affirme-t-elle.

Consciente de la difficulté d’intégrer aujourd’hui l’industrie télévisuelle, elle a choisi de créer elle-même sa propriété intellectuelle plutôt que d’attendre qu’on lui donne sa chance. « Je me suis dit : je vais créer mon propre univers. Les bandes dessinées m’ont permis de m’exercer à écrire dans le monde que j’aimais tout en recevant des retours immédiats. »

Cette stratégie s’est révélée payante. Sa communauté en ligne a attiré des acteurs avant même l’ouverture des auditions, puis l’attention de producteurs intéressés par le développement du projet.

« L’épisode pilote a suscité de l’intérêt avant même d’être terminé. Le fait de travailler de manière indépendante m’a donné la certitude que, avec ou sans le financement d’autres personnes, je pouvais mener ce projet à bien. »

Une lettre d’amour au Sud

Si la sitcom suit quatre adolescentes vivant dans le sud du Liban occupé en 1998, Batoul Mourad espère que même les spectateurs qui ne connaissent rien au Liban s’y reconnaîtront. « J’aimerais qu’ils retrouvent au moins quelque chose de leurs quinze ans. Et qu’ils découvrent, en même temps, une autre culture. » Sa relation avec le Liban-Sud a, elle aussi, évolué au fil des années. « Certaines personnes parlent de la double identité comme si elle les divisait en deux. Moi, j’ai compris qu’elle ne me coupait pas en deux. Elle me dédouble. »

Aujourd’hui, les histoires que sa mère racontait autrefois autour de la table familiale prennent la forme de planches de bande dessinée, de scénarios de télévision et de scènes qui n’attendent plus que d’être tournées.

Pour Batoul Mourad, Ajnabiyeh n’est plus un simple surnom. C’est devenu un foyer dans lequel elle a enfin trouvé sa place, en l’écrivant elle-même.



Batoul Mourad est née dans le sud du Liban et a grandi à New York. Entre ces deux mondes, elle a trouvé dans la bande dessinée un moyen de combler la distance qui sépare la mémoire de la terre natale. La première fois que Batoul Mourad a entendu le mot ajnabiyé (« étrangère »), il ne venait pas d’inconnus, mais de sa propre mère.Chaque fois qu’elle refusait un plat traditionnel ou réagissait d’une manière jugée « trop américaine », celle-ci la taquinait : « Fe’e aa halek mitl al-ajnabiyé » (« Réveille-toi, tu te comportes comme une étrangère »). Des années plus tard, ce surnom est devenu le titre d’une série de bandes dessinées qui a trouvé un écho auprès de milliers de Libanais de la diaspora. À travers des scènes pleines d’humour – repas de famille, visites parfois gênantes à la...
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