« Vivre sans espoir, c’est cesser de vivre », a dit un jour Fiodor Dostoïevski. L’espoir est souvent perçu comme une force positive, un moteur qui nous pousse à avancer, à persévérer malgré les obstacles et les épreuves. Il est l’étincelle qui éclaire notre chemin dans les moments les plus sombres, nous rappelant que quelque chose de meilleur nous attend au bout du tunnel.
Selon Le Grand Robert de la langue française, le mot « espoir » trouve son origine dans le latin « sperare », qui signifie « espérer » ou « attendre avec confiance ». Cette racine est également liée au mot latin « spes », désignant l’espoir. Le terme a évolué en ancien français sous la forme « espere », avant de devenir « espoir » au Moyen Âge, exprimant une attente positive ou un sentiment de confiance en l’avenir (Le Grand Robert, édition numérique).
Une méta synthèse de vingt articles (1980-2010) montre que l’espoir est une ressource psychologique cruciale pour faire face aux maladies chroniques. Il est associé à des éléments tels que le sens de soi, le contrôle, les relations et la qualité de vie. Les principaux déterminants incluent la satisfaction de soi, la confiance dans la vie et une vision positive de l’avenir. L’espoir transcende le présent et soutient les individus durant les périodes difficiles. Enfin, l’espoir et le sens de la vie sont interdépendants, ne pouvant exister l’un sans l’autre.
Pourtant, il existe une facette moins abordée de l’espoir, celle où il se transforme en un piège émotionnel, un fardeau qui, au lieu de nous libérer, nous enferme dans une spirale de douleur et de désillusion. C’est ce que l’on pourrait appeler « quand l’espoir tue ».
L’espoir peut tuer, non pas physiquement, mais psychologiquement et émotionnellement. Cela arrive lorsque l’on s’accroche à une illusion, à un rêve qui ne se réalise jamais, ou à une situation qui, malgré tous les signes contraires, semble impossible à changer. L’espoir devient alors une sorte de drogue douce, à laquelle on s’attache désespérément, même si elle ne nous procure plus aucun bien-être, seulement une attente interminable et une souffrance accrue.
Prenons l’exemple des relations humaines. Parfois, on espère qu’une personne changera, que les choses s’amélioreront avec le temps. On s’accroche à des souvenirs heureux ou à des moments fugaces de bonheur, croyant fermement que le futur apportera une amélioration durable. Mais lorsque cette transformation n’arrive pas et que les mêmes problèmes persistent, l’espoir qui nous a tenus en haleine se retourne contre nous. On se retrouve prisonnier d’une relation toxique, non pas par amour, mais par espoir. On espère tellement que les choses s’amélioreront que l’on ferme les yeux sur la réalité, perdant ainsi du temps, de l’énergie et parfois même son propre sens de soi.
L’espoir peut également tuer dans le domaine professionnel. On espère une promotion, une reconnaissance, ou simplement une meilleure situation. On travaille sans relâche, on se donne corps et âme à son emploi, espérant que nos efforts seront récompensés. Cependant, lorsque les récompenses ne viennent pas ou que les efforts ne mènent nulle part, l’espoir se transforme en frustration et en épuisement. On continue à s’accrocher à un futur qui ne se matérialise pas, au détriment de notre bien-être mental et physique.
Le problème réside dans l’attente aveugle, dans l’incapacité à accepter que certaines choses ne changeront pas, peu importe combien on espère ou combien on y croit. L’espoir, lorsqu’il est déconnecté de la réalité, devient un fardeau. Il nous empêche de voir les choses telles qu’elles sont, nous bloque dans une situation stagnante et nous épuise lentement.
Le mythe de Pandore, figure emblématique de la mythologie grecque, raconte comment la première femme, créée par les dieux pour punir les hommes, ouvrit une jarre contenant tous les maux de l’humanité. En libérant ces malheurs – souffrance, maladie et mort –, Pandore laissa une empreinte durable sur l’existence humaine. Cependant, à temps pour refermer la jarre, elle y retint l’espoir, seule force positive à rester parmi les hommes. Ce récit met en lumière l’idée que, même face à un monde envahi par les malheurs, il demeure toujours une lueur d’espoir.
Aujourd’hui, face à un monde en proie à de nouvelles formes de souffrance – guerres, crises climatiques et incertitudes globales –, ce même espoir semble s’effacer peu à peu. À l’instar de la jarre de Pandore, les maux contemporains envahissent nos sociétés, tandis que l’espoir semble enfoui, rendant l’avenir de plus en plus difficile à entrevoir.
L’espoir a-t-il réellement disparu au point de compromettre l’avenir de l’humanité ? Est-ce notre incapacité à vivre pleinement en tant qu’êtres humains dans le présent qui entraîne la disparition de l’espoir ? En revenant aux origines mythologiques de ce concept, on retrouve le mythe fondateur des sociétés humaines, où tous les maux ont été libérés de la jarre (souvent traduite en boîte), suite à la curiosité tragique de Pandore.
L’espoir, resté prisonnier au fond de la jarre, n’a pas pu s’échapper avant que le couvercle ne soit refermé. Faut-il alors considérer l’espoir comme un mal parmi les autres ? Est-il le moindre mal, sortant en dernier, ou bien le pire, destiné à clore la libération des souffrances, de la mort, de la violence et des maladies auxquelles l’humanité devait faire face ?
Mais alors, que faire pour ne pas tomber dans ce piège ? Il est essentiel de savoir quand lâcher prise. Lâcher prise ne signifie pas abandonner tout espoir, mais plutôt réévaluer la situation avec lucidité. C’est accepter que certains rêves, aussi beaux soient-ils, ne se réaliseront peut-être pas. C’est apprendre à distinguer entre l’espoir constructif, qui nous pousse à grandir et à avancer, et l’espoir destructeur, qui nous enchaîne à des illusions.
Lâcher prise nécessite du courage. C’est oser admettre que l’on s’est trompé, que les choses ne se passeront pas comme on l’avait prévu et que cela est acceptable. Cela signifie aussi se donner la permission de changer de direction, de trouver de nouveaux espoirs plus réalistes, plus alignés sur notre situation actuelle.
En fin de compte, l’espoir est un outil puissant, mais comme tous les outils, il doit être utilisé avec discernement. Savoir quand persévérer et quand lâcher prise est une compétence précieuse qui peut nous épargner beaucoup de souffrance. Car si l’espoir peut illuminer notre chemin, il peut aussi, lorsqu’il est mal placé, nous plonger dans une obscurité encore plus profonde.
MD-médecin interne au service de pédopsychiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève, ambassadrice de Lamsa Liban
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