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Dawn Chatty : « Le mouvement fait partie de la condition humaine »

À l’occasion du centenaire du quotidien, « L’Orient-Le Jour » s’entretient avec l’anthropologue américaine, spécialiste du Moyen-Orient, Dawn Chatty, auteure de « Displacement and Dispossession in the Modern Middle East » (Cambridge University Press, 2010). L’universitaire esquisse les grandes tendances migratoires qui affectent notre époque, tout en revenant sur l’histoire migratoire d’une région à la fois terre d'accueil et de départ.

Dawn Chatty : « Le mouvement fait partie de la condition humaine »

Des migrants bloqués dans le détroit de Gibraltar, avant leur sauvetage par la garde civile espagnole, le 8 septembre 2022. AFP / Marcos Moreno

L’idée d’une « crise des réfugiés » rythme l’actualité médiatique à travers le monde. Ces dernières sont-elles représentatives des schémas migratoires à l’échelle mondiale ? Constituent-elles une part importante des flux ?

Même si elles captent l’essentiel de l’attention aujourd’hui, les crises de réfugiés (mouvement de personnes fuyant la guerre, les conflits armés, la persécution, etc.) représentent en réalité une partie mineure de ces flux. La majorité des personnes qui se déplacent à travers le monde sont en réalité des migrants économiques. Au Moyen-Orient, on peut distinguer trois grandes catégories. Les travailleurs domestiques, qui viennent généralement d’Afrique ou d’Asie (les migrations Sud-Sud) ; les migrants arabes, souvent plus qualifiés et en provenance du Levant, qui cherchent de meilleures conditions de travail dans le Golfe ; et puis la partie élitiste, les « expatriés » européens, hautement qualifiés. Il existe un tas d’autres migrations, comme par exemple les flux du Nord vers le Nord. Les universitaires utilisent le terme d’« âge de la migration » pour définir la manière dont le mouvement, la migration économique en particulier, est devenu une caractéristique essentielle des XXe et XXIe siècles. Mais les hommes se sont toujours déplacés pour améliorer leurs conditions de vie, leurs opportunités économiques ou pour retrouver leur famille. Le mouvement fait partie de la condition humaine.

Migration forcée/migration économique. Derrière l’emploi de ces termes, n’y a-t-il pas l’idée que certains flux seraient plus ou moins « légitimes » selon les raisons qui ont poussé au départ ? Cette distinction a-t-elle encore un sens ?

La distinction entre les deux est très réelle dans l’ère de l’après-guerre, notamment avec l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 selon laquelle les personnes ont le droit de quitter leur pays et d’y revenir et le droit de chercher asile dans un autre pays pour échapper à la persécution (articles 13 et 14). À partir du milieu du XXe siècle, les migrants forcés étaient ou pouvaient être reconnus comme réfugiés et bénéficier des droits garantis par la Convention de Genève de 1951 relative au statut de réfugié et son Protocole de 1967. Il s’agit donc d’un statut légalement reconnu, même si plusieurs pays accueillant un nombre important de réfugiés (comme le Liban, la Syrie et la Jordanie) n’ont pas signé ces traités.

Parallèlement, à partir du milieu du XXe siècle, les travailleurs migrants et ceux invités sont reconnus comme importants pour la reconstruction de l’économie des pays d’Europe. En revanche, lorsque les économies sont en berne ou en récession, les populations locales et les responsables politiques craignent que les migrants ne prennent les emplois des citoyens. Cette crainte est véhiculée par de nombreux groupes politiques d’extrême droite, même lorsque la main-d’œuvre est réellement nécessaire, comme en Allemagne.

La région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord est à la fois une zone d’émigration et d’immigration. Cela en fait-il un cas à part ?

Le Moyen-Orient, et plus particulièrement la région dite du Croissant fertile, a toujours été un carrefour de mouvements, avec des entrées massives au cours des XIXe et XXe siècles et, dans le même temps, une émigration importante vers les Amériques, en particulier à la fin de la période ottomane. Mais je ne pense pas que cela soit spécifique ou unique à la région. Cette réalité est le résultat d’une situation d’alternance économique : la fragilité des économies pousse à l’émigration, la prospérité aux mouvements inverses. Il en existe d’autres exemples, comme la Pologne.

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Quelle est la première vague de migration de l’ère moderne dans le monde arabe ?

Tout dépend de ce que vous entendez par « moderne ». Si vous parlez du milieu du XIXe siècle, les premières migrations forcées ont été le résultat des six guerres ottomano-russes au cours desquelles la Russie a continué à s’emparer de plus en plus de terres ottomanes, en particulier en Roumélie, la partie européenne de l’Empire ottoman où vivait 40 % de la population de l’empire. À la fin de la guerre de Crimée (1853-1856), le traité de Paris exige le départ des sujets musulmans. Il s’agissait des Tatars musulmans, des Circassiens, des Tchétchènes, des Daghestanais et plus tard des Albanais et des Kosovars. Certains trouvent refuge dans la région que l’on appelait alors « bilad el-sham » (ensemble comprenant la Syrie, le Liban, la Palestine et la Jordanie) dès les années 1860. Cette immigration se poursuivra par la suite avec l’arrivée d’autres populations, notamment les Kurdes dans les années 1920, ou les Algériens qui suivent le leader en exil, Abdel Kader al-Jazairi. En parallèle, les premiers départs de Levantins s’organisent en direction de l’Amérique…

Justement, comment expliquer cette tradition de l’exil ? D’où vient cette « culture » de l’émigration si répandue dans les sociétés de la région ?

Il faut reconnaître que les 400 ans de domination ottomane ont créé un système qui n’a pas réduit la culture à un territoire. Ce système était fondé sur la notion d’appartenance à des groupes ethno-religieux – les millets – qui pouvaient être dispersés dans l’ensemble de l’empire. Si le millet musulman était primordial, les millets chrétiens et juifs étaient tous protégés – en tant que « dhimmis » – et ils étaient disséminés. Par exemple, les Arméniens étaient disséminés de Constantinople au Caire, Alep, ou Jérusalem. On pouvait naître dans une ville, puis s’installer dans une autre de manière très naturelle. Cela change avec la disparition de l’Empire ottoman et l’émergence de la notion d’État-nation, qui promeut le concept d’une population homogène appartenant à un territoire. Cette idéologie nationaliste à l’européenne s’institutionnalise au Levant par le biais des puissances mandataires. Ces dernières œuvrent afin de créer un sentiment d’appartenance territoriale.

Le tableau que vous dressez des flux migratoires passés dans la région semble assez familier. Qu’est-ce qui change pour le Moyen-Orient au XXIe siècle ?

Ce qui est nouveau, c’est que l’Occident – notamment depuis le 11-Septembre et la « guerre contre le terrorisme » – a identifié le Moyen-Orient comme sponsor de la terreur. C’est pourquoi des restrictions à la circulation en provenance de la région ont été mises en place à plusieurs reprises et des restrictions à la circulation des travailleurs migrants ont suivi. Les frontières se sont fermées. Il est devenu difficile de quitter la région pour se rendre en Occident, et donc d’échapper aux zones de guerre.

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Vous avez travaillé sur les traditions nomades au Moyen-Orient. En quoi ces recherches vous ont-elles aidé à mieux comprendre les besoins migratoires de la région ?

Mon travail sur les traditions nomades, sur l’importance de la mobilité pour les cultures d’élevage (pastoralistes) m’a amenée à défendre la mobilité et à reconnaître son importance pour des moyens de subsistance réussis. Qu’il s’agisse de déplacer les troupeaux de pâturages à faibles ressources vers d’autres à plus fortes ressources, d’utiliser pleinement les terres ou de mieux comprendre pourquoi les gens se déplacent dans le contexte de la crise climatique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui. La mobilité est un facteur important dans la gestion du changement climatique et des conditions météorologiques extrêmes.

Le concept d’« onward migration » (trajectoire qui implique des séjours prolongés dans deux ou plusieurs pays de destination) évoque des flux migratoires de plus en plus complexes. Dans quelle mesure ce concept permet-il de comprendre la réalité actuelle dans la région ?

Le terme n’est pas nouveau, mais s’incarne aujourd’hui dans des situations inédites de par l’ampleur du phénomène. Au Liban, les réfugiés syriens savent qu’ils ne peuvent pas retourner en Syrie sans mettre leur vie en danger. La migration de transit consiste donc à trouver une voie d’accès vers l’Occident ou l’Australie, là où il existe des réseaux familiaux ou de parenté. La poursuite de la migration peut être légale (via le statut de réfugié délivré par le HCR) ou via d’autres voies légales telles que le regroupement familial vers les Amériques ou l’Europe, ou via un parrainage privé. Mais ces possibilités sont rares. La plupart des migrations de transit se font par l’intermédiaire de passeurs ou de trafiquants pour atteindre un lieu/pays sûr où l’asile peut être demandé. Ceci dit, d’autres phénomènes commencent aussi à émerger en parallèle. En Jordanie, une étude récente indique qu’une majorité de Syriens (86 %) ne souhaite pas émigrer vers des zones culturellement éloignées de leur pays d’origine.


L’idée d’une « crise des réfugiés » rythme l’actualité médiatique à travers le monde. Ces dernières sont-elles représentatives des schémas migratoires à l’échelle mondiale ? Constituent-elles une part importante des flux ?Même si elles captent l’essentiel de l’attention aujourd’hui, les crises de réfugiés (mouvement de personnes fuyant la guerre, les conflits armés, la persécution, etc.) représentent en réalité une partie mineure de ces flux. La majorité des personnes qui se déplacent à travers le monde sont en réalité des migrants économiques. Au Moyen-Orient, on peut distinguer trois grandes catégories. Les travailleurs domestiques, qui viennent généralement d’Afrique ou d’Asie (les migrations Sud-Sud) ; les migrants arabes, souvent plus qualifiés et en provenance du Levant, qui...
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