May Makarem et Viviane Ghanem se retrouvent à l'hôtel Phoenicia en juin 2024 à l'occasion des 100 ans de « L’Orient-Le Jour ». Photo Jad Abou Jaoudé
Avril 1963, centre-ville de Beyrouth. Dans les locaux de L’Orient, au milieu des cigarettes qui se consument et des hommes en bras de chemise, une jeune femme range cahiers et stylos dans un sac et dit filer à l’aéroport. Direction Istanbul.
La veille, c’est dans un restaurant chic de Beyrouth qu’Éliane Gebara – dite Nana – attrape une indiscrétion qui fera plus tard bondir la bourgeoisie de ses sièges en velours. Une croisière privée, et secrète, est en route pour le Moyen-Orient. À bord, les poids lourds du tout-Hollywood vrombissant.
Sans hésiter, la vingtenaire, recrutée deux mois auparavant par Georges Naccache, appelle Bob Sarnoff, le président de la BBC également mis dans la confidence, pour convenir d’un rendez-vous avec la vieille gloire des films muets Gloria Swanson, une fois le paquebot amarré en Turquie. Héroïne de Sunset Boulevard et organisatrice du voyage, l’actrice accepte, au bout de quelques verres, d’embarquer Nana et daigne même lui promettre quelques interviews.
Éliane Gebara dans les années 1970. Photo DR
De Joan Fontaine à Joanne Woodward, les comédiennes oscarisées défilent sur le pont de l’Amerigo Vespucci en route pour Tel-Aviv. Du moins jusqu’à ce que la journaliste libanaise propose, presque naïvement, une soirée au Liban... Les vedettes sont enthousiastes, le navire met le cap sur Beyrouth. Le soir même, au Casino, le champagne coule à flot autour des roulettes tandis que Paul Newman courtise et disparaît dans la fumée des cigares. L’escale israélienne est balayée, manque de temps.
Impressionné par ce tour de force, Georges Naccache, directeur de L’Orient, promet à Nana Gebara une place particulière dans sa rédaction presque exclusivement masculine. Jusqu’en 1970, son nom apparaît chaque jour dans ses colonnes, avec son lot de potins et d’indiscrétions politiques, dont Naccache a bien compris le potentiel et pour lesquelles le bouclage est retardé une édition sur deux.
Ministre des Cancans
Cinq mois plus tôt, en novembre 1962, c’est une autre brune à l’air sévère qui fait frémir les beaux quartiers. Première femme journaliste non culturelle à faire son entrée à L’Orient, Nayla Issa el-Khoury, 22 ans, se démarque par un franc-parler cathartique et une plume rebelle faisant d’elle la protégée du rédacteur en chef René Aggiouri. Son premier article, sur l’enfance délinquante, qui vaut des poursuites en justice au journal, avait pourtant risqué d’être le dernier. Pour sauver son poste, elle propose à son mentor de tenir une page dédiée aux variétés, à la culture et aux potins qu’elle intitule « Aux quatre vents ». Aggiouri est séduit.
Nayla Mouawad, tout juste élue députée en 1991. Photo DR
« Georges Naccache, quant à lui, rentrait souvent dans mon bureau pour me crier dessus. Il me jetait pratiquement mes papiers à la figure. On était toujours forcés de faire mieux », confiait en 2018 celle qui deviendra, entre le début de la décennie 90 et la fin de la suivante, députée et ministre.
D’entrefilets satiriques en chroniques acides, elle se met à dos aussi bien les playboys de la République que les vieux caciques de la classe dirigeante. René Mouawad, futur président de la République qu’elle épouse en 1965, lui demande à plusieurs reprises de « se calmer sur papier », révélera-t-elle plus tard. Contrainte par les ambitions de son mari, Nayla Issa el-Khoury quitte l’institution l’été suivant son mariage, laissant sa place à une nouvelle équipe plus décomplexée encore…
Des figures incontournables
Quand Christiane Saleh, ancienne chroniqueuse au Progrès égyptien, reprend le flambeau des « Quatre vents » en 1966, Beyrouth vibre au rythme des visites de socialites et de célébrités venues se produire au Piccadilly ou se prélasser sous le soleil de Byblos.
Avec Irène Mosalli ou Nana Gebara, Saleh court les concerts, pièces de théâtre et autres vernissages à l'affût de l’anecdote croustillante qui donnerait des couleurs à leur page grise. L’année précédente, Le Jour a repris ses publications quotidiennes. La concurrence est ardue sur le marché de la presse francophone, et c’est dans l’ombre des boîtes de nuit que se joue la guerre des potinières. « Elles étaient les personnalités à inviter. Tout le monde les connaissait, leur chuchotait un petit gossip, même les hommes austères en costard-cravate », se remémore Toros Siranossian, producteur et gérant de L’Épi Club. Un striptease en guise de dessert lors d’un dîner à la Résidence des Pins, les beuglements d’un Jacques Brel alcoolisé dans sa chambre d’hôtel… tout passe, tout est publié.
Mais le terrain de jeux de ces femmes journalistes ne se limite pas aux nuitées alcoolisées de la capitale. Devenues des figures incontournables du gotha sociopolitique, elles décrochent leur place dans les délégations officielles libanaises. « Nana est la commère que j’aime beaucoup mais qui me fait peur », lâche, un jour, Charles Hélou dans la cour de l’Élysée. « Si jeune et déjà commère ! » lui répond Charles de Gaulle. De quoi susciter les envies et jalousies des principaux adversaires.
Disputes au royaume des ragots
Conscient du succès des chroniques des femmes journalistes de L’Orient, parmi lesquelles, également, Nohad Azar et Soraya Antonios, Jean Choueiri, directeur du Jour, glisse, dans les soirées, être à la recherche d’une personne capable de composer avec les people de passage. Ghassan Tuéni, mondain à ses heures perdues, lui propose alors Viviane Haddad pour étoffer ses rangs.
« J’ai dû faire mes preuves, on ne pensait pas qu’une fille de bonne famille comme moi pouvait rester travailler très longtemps », confie-t-elle aujourd’hui. Ce sera Samir Nasri, sarcastique critique de cinéma, qui trouvera le nom de sa rubrique qu’elle veut avant tout « enrichissante » : « Midi-Minuit ».
Viviane Haddad Ghanem entourée de membres de la rédaction dans les années 1980. Photo DR
Du tarmac de l’AIB où elle s’entretient avec le roi Hussein de Jordanie aux Caves du Roy où elle croise Brigitte Bardot, Viviane Haddad – qui scelle son union avec Robert Ghanem, l’avocat du journal, en 1975 – côtoie et tutoie ceux qui donnent à Beyrouth sa réputation de cité débridée, tandis que commencent à gronder les tambours de la guerre à venir.
Avant celle qui emportera le pays, c’est une guéguerre qui se joue à la fusion de L’Orient et du Jour en 1971. « L’intégration fut difficile du côté de ces dames mais ces empoignades ne pouvaient durer », écrit Jean Choueiri à l’occasion du 75e anniversaire de L’OLJ. Pour régler le conflit, il les enferme dans un bureau et leur annonce qu’elles ne pourront en sortir qu’une fois d’accord. Viviane Ghanem, confortée par un sondage plaçant ses deux colonnes sur la première marche du podium des articles les plus lus, gardera son titre de prêtresse incontestée des potins jusqu’à son départ en France dans les années 1980. Sauf que les hostilités changent la donne. Les commérages gentillets ou informatifs ne sont plus en adéquation avec le quotidien sanglant des Libanais et disparaissent dans une indifférence quasi générale. La fête est finie.
Dita, c’est bien toi ?
Quand les canons se taisent, que le pays du Cèdre entame sa reconstruction, L’Orient-Le Jour se développe et veut infléchir sa réputation de gazette des quartiers aisés.
Mais un matin d’automne, plus de trois décennies après l’arrêt des potins, Ziyad Makhoul, qui deviendra rédacteur en chef, confie à l’une des plus anciennes journalistes de la rédaction une mission : raconter, sous pseudo, les coulisses, surtout quand elles sont clinquantes et scandaleuses, de la haute société.
Avec « Quelqu’un m’a dit », lancé en 2009, une certaine Dita von Bliss parcourt alors les couloirs des hôtels cinq étoiles comme les levées de fonds des associations caritatives de Premières dames oubliées. Du déjeuner organisé pour la ministre Audrey Azoulay aux apparitions étourdissantes de Salma Hayek en terre promise, « Dita s’amuse, Dita détaille, Dita reste dans l’ombre pour ne pas être gênée ».
Dita Von Bliss en interview. Photo DR
Dix ans durant, jusqu’en 2019, celle dont toute la haute société fantasme de connaître l’identité se mure dans un silence choisi, protégé par les rares membres de la rédaction gardant le mystère entier. « Je me suis tellement amusée à décrire les folies des milliardaires et hommes de pouvoir. Mais il a bien fallu arrêter au moment de la révolution de 2019… Avec toutes les crises successives que le Liban a traversées, il n’était plus de bon goût de s’attarder sur de tels sujets », explique madame von Bliss.
Cigarette électronique au bec, mèche rousse rebelle, elle est depuis retournée à ses premières amours, l’architecture et l’archéologie. Toujours fidèle à la publication qui l’avait embauchée en 1983, May Makarem le dit, scandant fort désormais : « Dita, c’était moi, chéri ! Tu penses qu’on pourra reprendre un jour ? »

Un article de nostalgie pour nous faire rêver ou nous faire pleurer. L’OLJ remue le couteau dans la plaie en écrivant noir sur blanc là où le Liban était et là où il est actuellement. On n’a que nos yeux pour pleurer
11 h 05, le 24 juillet 2024