Entretiens Bande dessinée

Michèle Standjofski en quatre albums

Michèle Standjofski en quatre albums

© Myriam Boulos

L’année écoulée aura été riche en production pour Michèle Standjofski. Nous lui donnons la parole pour présenter ses quatre dernières parutions qui, tout en explorant des registres très différents, se retrouvent dans le ton mi-dense mi-léger, résolument affectueux et parfois facétieux de Michèle.

Après deux albums qui exploraient ta vie et celle de tes aïeux (Toutes les mers et Antonio), ton nouveau roman graphique, Mona Corona, est une fiction : quel a été le déclencheur de l’envie de raconter l’histoire de cette femme dont les élans et les initiatives vont déclencher un effet boule de neige sur toute la petite société qui l’entoure ?

L’idée de Mona Corona m’est venue la veille du premier confinement de Beyrouth, en mars 2020. J’étais partie à la recherche d’une machine à café pour trois de mes collègues et moi, dans les bâtiments désertés de l’école où j’enseigne, et suis tombée, rencontre surréelle, sur une responsable de l’administration en train d’arroser les plantes de son bureau.

J’ai immédiatement senti le potentiel romanesque de la situation incongrue et du personnage. Elle s’appellerait Mona, vivrait seule et traverserait chaque semaine clandestinement la ville confinée, pour aller s’occuper des seules créatures à qui elle peut parler, avec qui elle peut partager désirs et fantasmes : ses plantes. Après l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, j’ai naturellement ressenti le besoin de remanier mon scénario, pour traduire en dessin l’atmosphère fantomatique et toxique qui se dégage des rues de la ville. Mais aussi pour ajouter à la solitude du personnage de Mona un stress post-traumatique fluctuant, qui tantôt gonfle, tantôt s’apaise, pour mieux reprendre, s’amplifier et friser la folie. Une folie aliénante mais que j’ai voulue aussi libératrice et réjouissante.

Tu as également poursuivi Lawnouli Beyrouth avec les éditions Dar Onboz, en sortant un second volume de ces grands dessins qui proposent aux petits et grands de colorer des vues de Beyrouth. Peux-tu nous parler du rapport au public que ces livres atypiques permettent ?

Lawnouli Beyrouth est parti d’un constat : les enfants beyrouthins connaissent souvent très peu leur ville. J’ai eu envie de leur en faire découvrir les quartiers de façon simple et naturelle, comme en flânant. L’aspect interactif du livre permet au lecteur, jeune ou moins jeune, de s’approprier les lieux qu’il colorie. Quand je rencontre le public (Dar Onboz organise régulièrement des événements atypiques, chaleureux et fédérateurs), les enfants, mais surtout leurs parents, s’amusent d’abord à reconnaître des lieux familiers. Mais ils se promettent souvent ensuite d’aller à la découverte de secteurs qu’ils ne connaissent pas et de remplir, petit à petit, le plan de Beyrouth que j’ai inséré à la fin du livre.

Pour ma part, dessiner Beyrouth m’a permis de rafraîchir le regard que je pose sur ma ville et de me réconcilier avec elle.

Tu as par ailleurs illustré un petit roman pour la jeunesse écrit par Emmanuel Villin, aux éditions l’École des Loisirs, Hôtel de la Paix. Une plongée à hauteur d’enfants dans un pays oriental (un Liban sans le nommer ?) au moment où la guerre se déclare. Quel ton as-tu choisi, dans tes dessins, pour accompagner les enfants dans la découverte de la réalité d’un conflit armé ?

J’ai tout de suite aimé le ton adopté par Emmanuel Villin dans son récit. J’ai voulu, dans mes illustrations, me poser comme lui à hauteur d’enfants, avec fraîcheur mais sans mièvrerie. J’étais adolescente quand la guerre a éclaté au Liban, mais je me souviens bien de la façon dont mon petit frère avait vécu cette période, avec étonnement et curiosité mais sans inquiétude apparente. Et puis j’aime bien, en illustration comme en BD, mélanger les registres. Ce livre m’a donné l’occasion de faire des dessins oniriques et d’autres plus réalistes.

Si l’on ajoute à tout cela l’album Escape Ghosn que tu as scénarisé et qui revient sur l’évasion rocambolesque de Carlos Ghosn du Japon, l’année qui s’est achevée a été particulièrement riche en parutions. Comment s’annonce l’année qui vient, alors que tu es investie dans une nouvelle mission à l’Académie Libanaise des Beaux-Arts, à la tête de la section Arts graphiques et publicité ?

C’est vrai que j’ai beaucoup écrit et dessiné ces deux dernières années. Je m’en rends compte aujourd’hui. Mais ces quatre projets étaient très différents les uns des autres. Avec Escape Ghosn, j’ai joué pour la première fois à la scénariste, dans un registre qui n’a rien à voir avec ce que je fais d’habitude, et j’ai pris plaisir au travail en équipe. Je ne vais pas avoir beaucoup de temps cette année pour écrire et dessiner. Mais, je considère ma nouvelle mission à l’Alba comme un beau projet. Et tu es bien placé pour savoir que les livres font leur chemin dans la tête des auteurs avant de commencer à exister sur le papier ou les tablettes.

Hôtel de la Paix d’Emmanuel Villin et Michèle Standjofski, École des Loisirs, 2024, 80 p.

Escape Ghosn de Mohamad Kraytem et Michèle Standjofski, Samir Jeunesse, 2023, 128 p.

Mona Corona de Michèle Standjofski, Le Bruit du monde, 2023, 144 p.

Lawnouli Beyrouth (Coloriez-moi Beyrouth), tome 2 de Michèle Standjofski, Dar Onboz, 2022, 104 p.

L’année écoulée aura été riche en production pour Michèle Standjofski. Nous lui donnons la parole pour présenter ses quatre dernières parutions qui, tout en explorant des registres très différents, se retrouvent dans le ton mi-dense mi-léger, résolument affectueux et parfois facétieux de Michèle.Après deux albums qui exploraient ta vie et celle de tes aïeux (Toutes les mers et...
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