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Nancy Huston, toutes les voix du monde 

Nancy Huston, toutes les voix du monde 

D.R.

Le dernier roman de Nancy Huston, Francia, met en scène Ruben qui a grandi à Girardot, en Colombie, et qui préfère le monde des femmes. Adolescent, il part pour Bogota où il se travestit et se prostitue. Après sa transition, elle choisit le nom du pays où elle a décidé de s’installer : Paris, et devient Francia. Le roman éponyme déroule une de ses journées qui s’articulent autour de dix-sept clients et quatorze passes acceptées. Artiste de l’architecture narrative et de la pluralité des voix discursives, Nancy Huston propose une structure ternaire pour chaque épisode. Les pensées d’un homme et le dévoilement progressif du tropisme qui va le conduire au Bois de Boulogne, chez Francia, puis son intériorité à elle, qui condense un passé chargé et sa rencontre avec le client. Au cœur du triptyque, l’ellipse de l’acte sexuel.

Entre le jeune homme bourgeois contraint par des injonctions parentales et conjugales, l’étudiant brillant et puceau, le touriste qui souhaite « faire au moins une chose tout seul avant la fin du voyage », ou l’époux veuf et inconsolable, la galerie de portraits est saisissante et fait écho aux blessures humaines et contemporaines. La lecture est haletante, et la dynamique concentrique autour du personnage lumineux de Francia crée un effet d’unité romanesque immédiat. La variété tonale enchante le lecteur et n’a de cesse de le surprendre, clins d’œil littéraires, humour déjanté ou grivois, passages doucement ironiques ou tragiques.

« (…) Je me ferai fort de rassurer les lecteurs de ce livre, je leur dirai de ne pas s’inquiéter car tout cela n’existe pas dans le monde réel, non, non, ce n’est pas vrai, n’ayez crainte, les gens ne se comportent pas ainsi, rien de tout cela n’a eu lieu, ce n’est qu’un conte à dormir debout… »

Nancy Huston entame une tournée dans plusieurs villes de France pour accompagner son livre et ses personnages  ; ce qu’elle préfère, c’est que ses lecteurs lui disent ce qui est venu les chercher dans ses livres.

Francia, votre personnage, évolue dans le monde souterrain de la prostitution du bois de Boulogne. Quels éléments vous ont sensibilisée à cet environnement ?

Francia apparaît presque comme la suite naturelle de mon livre précédent, Reine du réel. Lettre à Grisédilis Réal (éditions du Nil, 2023), qui a fait bouger ma perception de la prostitution.

Lors d’une présentation de mon roman Arbre de l’oubli à la médiathèque de Boulogne-Billancourt au printemps 2021, un médiathécaire que je connais bien m’a dit qu’il y avait un roman à écrire sur l’univers des trans du bois de Boulogne, et que c’était à moi de le faire. Il m’a proposé de participer à des maraudes avec lui, ce que j’ai fait au mois de novembre : c’était la nuit, entre 21h et 2h du matin, il faisait très froid  ; cette expérience m’a sidérée. J’ai découvert des femmes très diverses, au courage et à la gentillesse déroutants. J’ai revu certaines d’entre elles, et elles ont répondu à mes questions pendant que je les enregistrais. Puis d’autres éléments ont nourri mes idées, une amie colombienne de New York, un voyage à Bogota où j’ai été accueillie avec générosité. Et le livre a commencé à se tisser dans mon esprit.

Dans le prologue où vous introduisez le lecteur dans les coulisses de l’écriture, pourquoi associez-vous la romancière que vous êtes à une griffonne ?

J’ai un peu cette impression depuis toujours mais c’est maintenant que j’arrive à la formuler, à l’âge mûr. Comme je le dis dans le prologue, j’ai déjà eu la tentation de me mettre en scène, de camper mon personnage au milieu des êtres de fiction que je suis en train d’inventer. Et ce n’est peut-être pas par hasard si je l’avais déjà éprouvé dans L’Empreinte de l’ange : les deux romans sont des histoires d’exilés à Paris. Or j’habite cette ville depuis 50 ans, et très peu de mes romans y sont situés  ; certains se déroulent aux États-Unis, au Canada, dans le Berry, avec parfois des personnages qui sont français. Je crois que si j’appartiens à une communauté, c’est à celle des expatriés qui habitent à Paris, qui peuvent être des gens très différents de moi. Mais nous avons une double appartenance, et cela veut dire qu’on n’est plus chez soi nulle part. Mon émigration et celle des trans latinas du roman sont différentes, et en même temps, cela fait de nous des gens bizarres, un peu « monstrueux », avec un regard particulier sur la vie française.

À la fin du roman, le couple fusionnel et endeuillé présente l’exil comme « cet état hybride où ils se seraient enracinés » qui rejette tant le retour que l’intégration. Dans quelle mesure cette approche nourrit-elle votre écriture ?

Cette réflexion est ancienne, elle figure notamment dans les Lettres parisiennes, ma correspondance avec Leïla Sebbar parue en 1986 : Leïla y parlait d’une « menace de réunification ». Elle n’aurait surtout pas voulu que ce dédoublement s’arrête, car il lui était précieux. Et je lui répondais que l’exil est comme la métaphore de la distance qu’il nous faut pour écrire : tout écrivain.e a besoin de mettre à distance le monde qui l’entoure pour pouvoir le décrire. D’emblée, l’exil nous apporte cette distance comme un cadeau, car on est toujours à distance, que ce soit vis-à-vis de notre pays d’origine ou du pays où l’on vit.

La plupart des personnages de Francia sont des exilés, certains sont étrangers, et d’autres le sont par rapport à leurs origines sociales ou économiques. Il s’agit de l’expérience d’un déplacement, un peu comme celui dont parle Annie Ernaux, qui est lié à une coupure entre le lieu de l’enfance et celui où se déroule l’âge adulte. On est alors constamment obligé de traduire l’expérience de l’un pour les gens de l’autre, et c’est toujours un exercice compliqué.

Dans votre choix de ne pas évoquer l’acte sexuel lié à la prostitution, quel est le sens de cette structure particulière qui évoque l’avant et l’après ?

L’acte sexuel ne m’intéressait pas, et cela aurait vite été lassant ! Et puis la chose est très rapide, au bois une femme nous dit qu’elle va nous rejoindre pour prendre un café dans la camionnette, et cinq minutes plus tard, elle est là ! La structure du roman a nécessité beaucoup de travail, il y a trois temporalités de Francia à faire avancer de manière chronologique : son enfance et sa jeunesse en Colombie, ses premières années à Paris et son introduction dans l’univers du bois, et enfin la journée racontée dans le roman. Après le premier jet, j’ai dû tout réorganiser pour que le récit soit fluide. J’avais une composition avec des dizaines de post-its et des codes couleur selon les épisodes. Dans les chapitres, il y a des indices du moment de la journée où l’on se trouve, et lorsque je déplaçais un client du matin vers l’après-midi, je devais modifier ces détails temporels.

Je suis en train de lire les lettres de Steinbeck à son éditeur, au moment où il écrivait À l’Est d’Eden, et je me reconnais énormément dans cette « bête de travail ». On s’assoit tous les matins, on s’arrache les cheveux, on n’est pas du tout content de la manière dont on avance, mais on est accro à nos personnages, à leurs histoires, et on doit continuer jusqu’à ce que cela fasse sens.

La structure de Francia en épisodes n’a-t-elle pas une dimension scénaristique ?

Peut-être que le texte serait plutôt adapté au théâtre. Il y a quelques jours, Patrick Le Mauff, un comédien et ami de longue date, a proposé une lecture de l’un des premiers chapitres du roman Normal, à la Maison de la poésie. Martin doit se rendre en Normandie pour une fête de famille et il décide finalement de décaler son départ pour passer au bois. La lecture était fantastique  ; quand on lit vite, on peut passer trop rapidement sur des phrases qui sont drôles, il y a de l’humour dans plein de petits détails, sur l’intérieur petit-bourgeois de ses parents, ou l’allaitement de sa femme. Le texte fonctionne bien à l’oral.

J’ai écrit Les Variations Goldberg il y a 45 ans, c’était un peu une déclaration d’intention : je vais être celle qui a beaucoup de voix, et cela me caractérise très profondément depuis l’enfance. D’abord à cause du grand nombre d’enfants dans ma famille, des déménagements multiples dans notre histoire, avec le besoin d’être toujours attentive, d’essayer de capter le nouvel environnement, et de comprendre comment les gens fonctionnent, à quoi ils s’attendent. Cela a fait de moi quelqu’un de très éveillé verbalement, je suis toujours à l’écoute. J’ai cette chance de pouvoir fonctionner un peu comme prisme, avec l’impression que je suis traversée par ces voix. Et j’arrive à les coucher sur la page, dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

La vulnérabilité masculine n’est-elle pas une dimension importante de votre roman ?

Je crois que c’est pour cela que les prostituées existent, et qu’elles existeront toujours. L’insécurité masculine est importante, et beaucoup d’hommes ont besoin d’être rassurés dans des cadres comme l’armée, le travail de groupe, le sport, des activités « horizontales ». Ils sont inquièts par rapport à leur virilité, et ils paient quelqu’un pour ne pas être jugés, ils représentent 99% des clients de la prostitution. Et puis, les femmes éprouvent moins ce besoin impérieux de faire l’amour, elles ne sont pas programmées pour avoir un maximum de partenaires sexuels, ce n’est pas dans l’intérêt de la transmission de leurs génomes, alors que c’est dans l’intérêt des hommes.

Chaque épisode est un peu l’histoire d’une renaissance, d’un espace où les personnages peuvent être complètement eux-mêmes, sans avoir à prouver quoi que ce soit. Francia explique que pour beaucoup d’entre eux, elle est un peu une mère, elle les rassure…

Dans Francia, comme dans plusieurs autres romans, vous ménagez une chute vertigineuse que l’on ne voit pas venir. Cette fin était-elle programmée dès le début ?

Je ne l’ai pas vue venir non plus ! J’étais au Maroc où je suis allée trois semaines en résidence d’écriture pour rédiger la dernière centaine de pages. La veille du jour où j’ai écrit ce chapitre ultime, je ne savais pas comment allait se terminer le roman. Et puis le matin en faisant mon yoga, j’ai compris qu’il y aurait un passage vers le rêve, et j’étais contente. C’était la même joie que pour Les Variations Goldberg quand, à la dernière minute, j’ai compris que les trente monologues intérieurs avaient tous eu lieu dans la tête de la claveciniste. J’étais enchantée.

Francia de Nancy Huston, Actes Sud, 2024, 304 p.

Le dernier roman de Nancy Huston, Francia, met en scène Ruben qui a grandi à Girardot, en Colombie, et qui préfère le monde des femmes. Adolescent, il part pour Bogota où il se travestit et se prostitue. Après sa transition, elle choisit le nom du pays où elle a décidé de s’installer : Paris, et devient Francia. Le roman éponyme déroule une de ses journées qui s’articulent...
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