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Nos Lecteurs ont la Parole

Le récit de ma genèse

Et puis un jour, j’ai ouvert les yeux à la vie. La lumière était aveuglante d’abord, l’oxygène a rempli mes poumons pour la première fois, j’étais vivant, je faisais désormais partie de ce monde qui, dès mon premier soupir, m’a terriblement effrayé. Une infirmière me tenait dans ses bras, moi, un petit poucet entaché de sang, qui ai voulu disparaître, par la peur, avant même de naître. À peine ai-je ouvert les yeux qu’à mon grand étonnement, et contre mon propre gré, j’ai témoigné non seulement la misère perpétuée sous toutes ses facettes, mais aussi la violence et le mal qu’a ce monde à nous offrir. Je m’attendais à écouter les oiseaux chanter, les fleurs danser, les rires d’enfants résonner, le soleil briller, les humains valser à pas feutrés, moi, nouveau-né, tout petit, tout fragile, ayant déjà mille envies. Je rêvais de fleurs, de douceurs dans l’air, à ces jeux d’enfants qui ont été soufflés dans l’air comme feuilles au vent, ces rires étouffés, ce bonheur disparu, je cueillais des larmes au lieu de cueillir des sourires. Je m’attendais à voir les barques de pêche bariolées, le ciel rose-orange qui emplit nos cieux, la lune qui veille sur nos soirées macabres. Je m’attendais à être recouvert par l’aura de celle qui m’a enfanté, mais hélas, celle-ci m’avait déjà quitté. Car l’hôpital, par un jour étouffant et gris, a été réduit en décombres, l’hôpital où je suis né, en ruine, rasé, avec tout ce qu’il contenait : ma mère, et le peu d’espoir qu’il me restait.

Je suis né et les échos des explosions bercent mes nuits. Je suis né et chaque battement de mon cœur, au lieu d’être une promesse, une bénédiction, a été un fardeau, chaque battement résonnait en harmonie avec le son des bombardements de ce monde qui m’encombre comme un raz-de-marée. Je suis né et j’ai absorbé l’ombre qui se perchait sur mon berceau, et les premiers rayons de lumière qui ont caressé ma peau portaient en eux une teinte noire et grise, même mes premiers pas ont foulé un sol meurtri, où se plantaient des morts enveloppés dans des linceuls, jetés, par la suite, dans des camions de glace. Je suis né et c’est la guerre qui a écrit les premiers chapitres de mon existence, ceux de ma genèse, et c’est elle qui a modelé les contours de ma réalité. Mes premiers murmures étaient accompagnés par le grondement sourd des canons, et les échos de mes pleurs se sont entremêlés aux cris déchirants d’un peuple qui ne demandait de la vie que de vivre pleinement et d’être humain, et dont les rêves étaient si purs et innocents. Je suis né et les premières nuances que mes yeux ont appréhendées étaient celles d’un monde en ébullition, chaque inspiration se gorgeait de l’atmosphère chargée d’éclats métalliques, chaque expiration était empreinte d’une prière inouïe, celle de survivre, pour pouvoir un jour ressentir la chaleur du soleil envelopper ma peau, pour ressentir l’étreinte du bonheur, celle de l’amour, pour m’imprégner de cette douce sensation, du moins une fois de ma vie. Je suis né, et je croyais qu’au début je serai soucieux de mes cahiers d’écoliers, de la couleur de mon sac à dos et de mon costume d’école bariolé, comme tous les enfants ordinaires.

Je suis né, et dans ce monde où je viens de naître, mes yeux ne s’ouvrent que sur une triste fenêtre. Je suis né et les projets grandioses que j’avais construits en tête dans le bassin de ma mère se sont transformés en des infimes poussières de tristesse, d’angoisse et de colère. Je suis né et je languis au pain de ma mère que je n’ai même pas connue. Je suis né sans gîte, sans identité ni liberté, disséminé entre le désespoir et la mort, dès mon premier soupir. Je suis né et je me cache dans l’obscurité en priant que l’Univers réponde, qu’il me donne un sens, une raison face à la misère de ce bas monde. Une explication face à ces humains qui n’ont pour lit que les chiffons que les bombardements ont laissés derrière eux, face à ces créatures qui s’enfouissent sous les débris. Je suis né et je scrute le ciel étoilé, en quête d’une réponse, mais le silence des étoiles semble être une offense.

Les jours passent, mais la vacuité me ronge, les questions s’accumulent, tourbillonnent, alors que les réponses s’éloignent vers un horizon inaperçu, maussade, et tout ce qui me reste de ce monde est ces quelques lettres agglutinées ensemble : là où la mort rôde, les mots deviennent mon arme, mon unique caresse, ma bouée d’espoir, et finalement, mon pilier. Ils deviennent des petits fragments qui attestent de mon humanité, de mon identité, moi, petit humain à l’identité indéfinie, moi, orphelin à l’âme brisée, au cœur écrasé, aux rêves tourmentés. J’écris au milieu de l’enfer, espérant que jamais personne sous les bombes ne doive écrire. J’écris sous le bruit des armes qui assourdit mes pensées, pour rappeler à l’humanité qu’elle peut renaître, un jour, ou un autre, et que mon existence, tel un pendule, dans l’âtre de la misère, berce entre les cendres de la guerre et les bourgeons de l’espoir. Cependant, dans l’ombre, alors que le temps poursuit sa course effrénée, je sème de l’espoir sur un sol déchiré, un peu partout où je vais, je porte en moi la promesse de la lumière, une lueur d’espoir qui persiste nonobstant les nuages sombres qui planent au-dessus de ma réalité, et mon cœur, à lui seul, bat la chamade. Peu d’espoir, parce qu’en fin de compte, ils nous enfouissent dans des gouffres sombres, ignorant que nous, nous sommes des graines, qui finiront par germer, un jour ou un autre.

Bébé né à Gaza, dans la guerre, de la guerre, porteur d’humanité.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Et puis un jour, j’ai ouvert les yeux à la vie. La lumière était aveuglante d’abord, l’oxygène a rempli mes poumons pour la première fois, j’étais vivant, je faisais désormais partie de ce monde qui, dès mon premier soupir, m’a terriblement effrayé. Une infirmière me tenait dans ses bras, moi, un petit poucet entaché de sang, qui ai voulu disparaître, par la peur, avant...

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Quelle tristesse maudit soit cette guerre

Eleni Caridopoulou

18 h 10, le 08 décembre 2023

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Commentaires (1)

  • Quelle tristesse maudit soit cette guerre

    Eleni Caridopoulou

    18 h 10, le 08 décembre 2023

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