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Nos Lecteurs ont la Parole

La beauté de la consultation au Liban

Notre pays est d’une diversité et d’une pluralité étonnantes, certes sources de nos malheurs depuis les premières années de l’existence de cet État qui s’appelle le Liban, mais aussi à l’origine d’une incroyable richesse.

On s’en enorgueillit depuis longtemps, on a même appelé le Liban pays-message pour signifier la valeur mondiale de ce patrimoine humain, dix-huit communautés sur une même terre !

Je n’ai jamais pensé que cette diversité dans nos contrées pouvait autant se palper dans une consultation psychiatrique.

Blotti dans mon cabinet à

l’Hôtel-Dieu de France, à Beyrouth, en plein cœur d’Achrafieh, je vois défiler tous les jours des patients de toutes les régions et de toutes les confessions. Et comme souvent au Liban, la consultation se fait dans les trois langues.

Il y a d’abord la jeune de quatorze ans qui vient de Rabié, anorexique tant elle a pensé à son corps. Impossible de parler en arabe, elle ne le comprend presque pas. En français obligatoirement, j’essaie de lui expliquer l’origine de son mal. Comme elle est constamment branchée sur les réseaux sociaux, elle connaît déjà tout de sa maladie. Entraînée par ses parents pour me consulter, elle m’entend à peine.

Une heure après, le cheikh qui vient du Chouf débarque chez moi avec son habit traditionnel. Soixante années d’âge et d’une politesse inégalable, il se plaint de ne pas bien dormir. Il accepte à la lettre toutes mes recommandations. C’est le patient idéal !

Troisième patient, un Libanais trentenaire qui vit et évolue en Côte d’Ivoire pour travailler dans son entreprise familiale. Un pur bonheur d’entendre l’accent du français des chiites d’Afrique et de voir le renouveau de cette langue repartir de l’Afrique. Il vient spécialement au Liban pour traiter ses obsessions. Pour rien au monde il ne se traitera ailleurs qu’au Liban. « Je suis prêt à venir pour vous voir tous les mois, docteur, si besoin est », affirme-t-il sans ambages.

Quelque temps après, un jeune homme de vingt ans, venant de Tripoli et sombrant dans une

pharmaco-dépendance très poussée, arrive, amené par le patriarche de la famille, son oncle qui s’inquiète pour lui. Désarroi total, précarité sociale et désespoir ne peuvent mener que là. Pour oublier son vécu très douloureux, il s’adonne à ses pilules favorites toute la journée. Difficile de lui faire entendre raison tant il est subjugué par le produit, un paradis artificiel.

La cinquantaine confirmée, une patiente arménienne vient consulter pour une dépression à la suite du décès de son mari. Il est très éprouvant de lui faire comprendre le mécanisme de la dépression et la réalité de sa maladie dans les trois langues utilisées au Liban. La consultation ne peut continuer sans faire appel à sa fille de vingt ans pour jouer le rôle d’interprète. Jamais en arabe, je parle en anglais pour que la fille puisse saisir mes propos. En la voyant hocher la tête, je comprends que la patiente m’a compris.

Puis se pointe devant moi, en me chamboulant le cabinet, un enfant hyperactif d’une grande école huppée d’Achrafieh. Conspué par ses parents qui n’acceptent pas ses mauvaises manières et passent leur temps à l’admonester. Je leur fais comprendre que cela ne sert à rien. Il faut le traiter. « Ce n’est pas qu’il ne veut pas, il ne peut pas », leur dis-je pour tenter de les calmer. « Mais quand même, docteur, il doit bien se tenir devant les gens, devant vous au moins. On s’excuse, on ne fait pas ça chez nous. On ne l’a pas éduqué comme ça. »

À la fin de la journée, un patient autiste arrive avec ses deux parents. Il a dix ans et un autisme de haut niveau intellectuel. Les parents, de haut niveau éducatif, sont cadres tous les deux. « Peut-on parler en anglais ? » m’interrogent-ils. « Bien entendu », répondis-je. « Existe-t-il une parenté entre vous ? »

demandai-je. « Non, docteur, nous sommes même de deux religions différentes. Si vous nous dites qu’il y a un traitement pour l’autisme au fin fond du monde, nous sommes prêts à y aller », assurent-ils avec détermination. À mon grand étonnement, on frappa à la porte de mon cabinet en pleine consultation. Deux silhouettes un peu âgées se profilèrent par l’entrebâillement de la porte. « Sorry, Doctor, can we join you ? » « Qui êtes-vous ? » « We are the grandmothers of the child and as worried as his parents ! »

Dans nos cabinets, il n’y a pas que des Libanais. Grâce aux ONG qui pullulent dans notre pays, on reçoit aussi des étrangers qui viennent nous voir, souffrant de tous les maux que l’immigration peut engendrer. Un Syrien le matin exaspéré par tant d’injustice à son égard et une Éthiopienne l’après-midi se prenant pour sainte Teresa depuis qu’elle est à Beyrouth ! Dépression pour le premier et bouffée délirante pour la seconde, tel est souvent le triste sort de ceux qui viennent au Liban par choix ou par obligation.

Au même moment, entendus de ma fenêtre, les cloches de l’église qui sonnaient pour la semaine sainte et le muezzin de la mosquée pour la prière durant le mois du ramadan !

De cette journée-type, on sort transformé. Déjà que le métier de médecin nous rapproche plus de notre humanité, mais vécu comme tel, on est encore plus entraîné dans la bienveillance.

Certes, si, dans beaucoup de pays, on assure des consultations transculturelles pour des personnes étrangères au pays, on peut voir ce genre de situation dans les cabinets des psys. Mais c’est sans comparaison avec nous. Car chez nous, c’est le même pays et le même peuple. Avec des langues et des approches totalement différentes.

La souffrance humaine n’a pas de nationalité, de communauté ou de rite. C’est la même ! Elle se manifeste avec la même douleur. Mais en psychiatrie, on peut au moins dire que l’on a la chance dans notre pays de traiter des personnes ayant des similitudes culturelles mais aussi tant de différences !

Bref, le plus beau métier du monde exercé dans un pays magnifique en un supermélange !


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Notre pays est d’une diversité et d’une pluralité étonnantes, certes sources de nos malheurs depuis les premières années de l’existence de cet État qui s’appelle le Liban, mais aussi à l’origine d’une incroyable richesse.On s’en enorgueillit depuis longtemps, on a même appelé le Liban pays-message pour signifier la valeur mondiale de ce patrimoine humain, dix-huit...

commentaires (1)

C’est la grandeur du Liban, un petit grand pays ??

Eleni Caridopoulou

16 h 32, le 03 mai 2023

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Commentaires (1)

  • C’est la grandeur du Liban, un petit grand pays ??

    Eleni Caridopoulou

    16 h 32, le 03 mai 2023

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