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Le pognon, mais encore ?


C’est en terrain miné, abritant mille cavernes d’Ali Baba, que s’aventurent par petits groupes, chez nous, ces hauts magistrats et investigateurs européens cherchant à retracer le tortueux itinéraire qu’emprunte l’argent sale pour gagner des refuges sûrs.


Pour ces distingués hôtes en quête de renseignements, ce séjour libanais promet de s’avérer, du moins, riche d’enseignements. Voilà bien en effet un pays en profonde crise et dont les affres ne résultent pas de quelque guerre ou catastrophe naturelle, mais d’un colossal hold-up, d’un pillage méthodique de ses ressources nationales opéré par la mafia politico-financière qui le gouvernait. Dès lors, c’est dans un grouillant panier de crabes que vont devoir plonger la main ces enquêteurs ; et bien malin qui réussira à trouver l’aiguille dans le monumental tas de foin qu’on leur a gracieusement réservé…


Quoi qu’il en soit, ce n’est pas exactement pour nous que ces messieurs-dames sont là, mais surtout pour des crimes financiers survenus sur les territoires de l’Allemagne, de la France et du Luxembourg, et dont les ramifications s’étendent au Liban. Outre les malversations reprochées dans ces trois pays au gouverneur de la Banque du Liban et à son frère, ces enquêteurs soupçonnent ainsi plus d’une banque de la place de Beyrouth d’avoir servi de relais à des enrichissements illicites, évasions fiscales et même blanchiments d’argent dont se seraient rendus coupables des individus aussi bien européens que libanais. C’est dire que l’élément vraiment nouveau, dans cette singulière Fraîche Connection, est finalement l’implication présumée d’un nombre indéterminé de banquiers libanais véreux. Non contents d’avoir aidé les puissants, et aussi leurs clients privilégiés, à faire fuir leurs avoirs à l’étranger dès l’amorce de la crise, alors qu’ils séquestraient les avoirs des laissés-pour-compte, ces insatiables PDG ou administrateurs auraient, en somme, arrondi leurs fins de mois en servant de passeurs pour les capitaux crapuleux en cavale. Si ce n’est pas du grand art, ça !


Reste évidemment à savoir quelles suites concrètes pourraient connaître, au plan local, les conclusions éventuelles des enquêteurs étrangers. Comme amplement expliqué par ses responsables, le Liban, signataire de la convention onusienne sur la lutte contre la corruption, est tenu de coopérer avec ses hôtes, mais seulement dans les limites que lui imposent les lois en vigueur : et plus généralement la sourcilleuse sauvegarde de sa souveraineté, tant judiciaire que politique. Mais allons donc, de quelle souveraineté ose-t-on encore parler dans un pays aux frontières béantes, un pays abritant un tout-puissant État dans l’État ; un pays attendant périodiquement quelque consensus international pour se doter d’un président ? Avec tout le respect et l’admiration dus aux magistrats honnêtes, de quelle souveraineté peut se prévaloir à son tour une justice locale où l’on voit des juges ouvertement politisés, furieusement partisans, commettre infraction sur infraction sous l’œil des caméras ? Et cette même justice ne se trouve-t-elle pas déjà humiliée au plus haut point, insultée, bafouée de l’intérieur par ces matamores locaux refusant impunément de se soumettre à des mandats de comparaître, allant même parfois jusqu’à menacer, dans son propre bureau du palais, le juge chargé de l’enquête sur l’hécatombe du port de Beyrouth ?


Cette dernière et incroyable aberration, la délégation européenne aura, du reste, l’occasion de s’y attarder puisque certains de ses membres ont précisément pour mission de s’enquérir des derniers développements de l’affaire du port. Ce n’est peut-être là que manière de parler, du moment que l’enquête est officiellement au point mort en attendant que soient tranchés les recours en dessaisissement visant le juge d’instruction Tarek Bitar. Théoriquement, celui-ci est seul à même d’informer ses collègues européens ; mais voilà il n’est plus désormais habilité à le faire.


Au final, on ne peut malgré tout que saluer cette première initiative judiciaire du Vieux Continent en terre libanaise, axée sur la traque de ces fortunes migratoires que l’on fait valser par-dessus les frontières. Mais même si une hirondelle européenne ne fait pas le printemps, il n’est pas interdit d’espérer que l’on en (re)viendra un jour à ce qui reste la mère de toutes les batailles, dans cette guerre pour la rédemption du Liban : celle du port, dans laquelle demeurent farouchement mobilisées les familles des victimes.


Il y va de l’honneur du Liban : immaculé ou sale, tout l’argent du monde ne saurait faire le poids avec le sang des innocents.

Issa GORAIEB

[email protected]


C’est en terrain miné, abritant mille cavernes d’Ali Baba, que s’aventurent par petits groupes, chez nous, ces hauts magistrats et investigateurs européens cherchant à retracer le tortueux itinéraire qu’emprunte l’argent sale pour gagner des refuges sûrs. Pour ces distingués hôtes en quête de renseignements, ce séjour libanais promet de s’avérer, du moins, riche...