Critiques littéraires Essais

Le 17 octobre : clivages et illusions

Le 17 octobre : clivages et illusions

© Amir Makar / AFP

Il n’existe pas encore de consensus sur la qualification même de l’évènement : ce qui s’est déclenché la nuit du 17 octobre 2019 au Liban était-il un mouvement protestataire, un soulèvement ou une révolution ? On pourrait objecter qu’accorder beaucoup d’importance à l’appellation d’un phénomène revient à ergoter sur des mots ; ce qui est généralement vrai. Sauf que dans ce cas précis, le désaccord quant à l’appellation de l’évènement en question est peut-être le reflet d’antagonismes plus profonds.

C’est du moins l’impression que donne la lecture de l’ouvrage collectif Le Soulèvement du 17 octobre au Liban (sous la direction de Khaled Ziadeh et Mohammed Abi Samra), récemment publié par le Centre arabe de recherches et d’études politiques. « Ce livre s’inscrit méthodologiquement dans ce qu’on appelle l’histoire immédiate ou contemporaine », écrit Khaled Ziadeh dans l’introduction. Il ne s’agit en effet ni d’un travail théorique ni d’une enquête de terrain, mais d’une sorte d’annales qui retracent le cours du mouvement protestataire (ou soulèvement) libanais de 2019-2021, et ceci en se basant sur les témoignages d’un grand nombre d’individus ayant participé à ce mouvement. Deux approches sont adoptées : un récit chronologique qui relate le déroulement des manifestations et protestations dans chacune des villes ou régions principales du Liban ; et la transcription de dix témoignages dans lesquels des activistes racontent en détail ce qu’ils ont vécu durant ce soulèvement populaire. L’ouvrage comprend également trois textes introductifs qui restituent le contexte historique et sociopolitique dans lequel s’est inscrit le soulèvement du 17 octobre, ainsi que trois autres textes qui tentent de déterminer les réussites et les échecs de ce mouvement de protestation.

Ce sont donc les deux parties « documentaires » (le récit chronologique et la transcription de témoignages) qui constituent le cœur de ce livre. Leur lecture provoque quelque chose comme un sentiment de dépaysement : tous les événements relatés sont familiers, mais l’image d’ensemble qui s’en dégage est pourtant méconnaissable car elle révèle l’ampleur des clivages et des antagonismes qui, dès le début, ont traversé le soulèvement du 17 octobre.

Il n’est peut-être pas exagéré de dire que ceux qui ont participé à ce mouvement n’étaient d’accord sur presque rien : ni sur la désignation de l’adversaire (ou l’ennemi), ni sur le diagnostic du problème, ni sur le but, ni sur les stratégies à suivre, ni sur la nature ou l’identité du mouvement lui-même. L’ennemi est-il le Hezbollah, l’oligarchie financière et bancaire ou la « classe politique » dans son ensemble ? La source du mal est-elle l’absence de souveraineté ou le système confessionnel générateur de corruption ? Faut-il procéder à des réformes ou renverser tout le système politique ? Faut-il bloquer la circulation ou pas ? Recourir à la violence ou pas ? S’organiser ou pas ? Adresser des demandes au gouvernement ou pas ? Participer aux élections législatives ou pas ? Et enfin, que fait-on : un mouvement de protestation, un soulèvement populaire ou une véritable révolution ?

La liste des questions pourrait s’allonger considérablement. Il ne s’agit pourtant pas de minimiser ni l’envergure ni l’importance de cet événement, mais d’essayer de mettre le doigt sur les illusions qui ont réussi à masquer les clivages susmentionnés. Une de ces illusions est peut-être la croyance que le soulèvement du 17 octobre aurait favorisé la construction d’une nouvelle identité collective qui transcende les particularismes confessionnels et les divisions sectaires, permettant ainsi à un grand nombre de Libanais de s’affranchir de leurs rapports d’allégeance aux partis politiques traditionnels. Or il semble que ce mouvement a reproduit l’essentiel des clivages de la vie politique du pays, notamment celui entre le 8 et le 14 mars, qui, depuis 2005, traverse toute la société libanaise.

INTIFADAT 17 TECHRIN FI LUBNÂN : SAHAT WA CHAHADAT (Le Soulèvement du 17 octobre au Liban : places et témoignages), collectif dirigé par Khaled Ziadeh et Mohammed Abi Samra, Centre Arabe de Recherches et d’Études Politiques, 2022, 512 p.



Il n’existe pas encore de consensus sur la qualification même de l’évènement : ce qui s’est déclenché la nuit du 17 octobre 2019 au Liban était-il un mouvement protestataire, un soulèvement ou une révolution ? On pourrait objecter qu’accorder beaucoup d’importance à l’appellation d’un phénomène revient à ergoter sur des mots ; ce qui est généralement vrai. Sauf...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut