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Les Arméniens du Liban au péril de 1958

Les Arméniens du Liban au péril de 1958

C’est un livre qui jette la lumière sur un épisode méconnu ou inconnu, du moins des jeunes générations arméniennes, où les fils du pays de Sayat Nova, Grégoire l’Illuminateur et Saint Vartan se sont entretués… En terre d’exil et d’intégration au Liban, après le génocide de 1915. Épisode sombre et tragique sur lequel a été jeté un pudique voile d’oubli, enterrant définitivement la hache de guerre et une lutte inutilement fratricide. Grâce à l’intervention de l’armée libanaise, le bain de sang a été arrêté.

En devanture des librairies, le roman La Villa Rose. Une amitié arménienne au Liban de François Lequiller, avec des illustrations d’Elisabeth, épouse de l’auteur. Ouvrage d’un hommage au Liban, mais surtout à la communauté de la diaspora arménienne au pays du Cèdre. Avec toutes les richesses, les beautés, les complexités, les paradoxes et les conflits d’une mosaïque de croyances et de destinées aux racines différentes.

Deux garçonnets de milieux sociaux et d’éducation éloignés, comme échappés à une fiction des Club des cinq d’Enid Blyton, découvrent la vie : ses menus plaisirs, ses mystères, ses imprévus, sa dureté et sa violence, à travers des émotions fortes et des évènements graves où jeux, amourettes, amitiés, trahisons, jeunes passions les conduisent à de dangereux chemins de traverse, et les emportent dans le Liban de 1958 où les premiers signes de la faiblesse du système politique et social montrent déjà leurs failles si difficiles à colmater…

Au-devant de la scène et du décor : François, fils d’un diplomate français et Agop, fils d’un chauffeur arménien de l’ambassade. Unis par une amitié profonde et indéfectible, ils affrontent des situations ahurissantes. Du chic de la rue Clémenceau en passant par Bourj Hammoud et Anjar, hauts lieux de l’arménité, les tableaux sont pittoresques et la nostalgie sert d’écrin pour faire revivre le passé.

Dans un courant tumultueux où le Liban en 1958 est en pleine tourmente entre les mandats de Camille Chamoun et Fouad Chéhab, entre montée du nassérisme et vague socialiste arabe, la guerre n’était pas seulement entre maronites et musulmans, mais aussi – qui l’eût cru ? – entre Arméniens ! La communauté arménienne se scinde entre Tachnak et Hentchak. Pour le premier parti, d’obédience occidentale, pro-américaine et française, la brèche se creuse avec le Hentchak et le Ramgavar qui penchent du côté de la Russie, Nasser, Joumblatt et les communistes libanais. Et l’étincelle se saisit alors d’une poudrière qui prend une ampleur inattendue et insoupçonnée.

Les barricades se dressent, les mentalités s’échauffent, les fusils pointent, les grenades sont dégoupillées, les passions se déchaînent, les cœurs sont attisés par la haine et l’aveuglement meurtrier prend le dessus. Le poison de la division, de la radicalisation, de la dissension et du carnage s’insinue dans les cœurs, les familles et les maisons. S’ensuit une lutte féroce et l’on en vient à presque oublier les massacres de Moussa Dagh, les sinistres convois de Dar el-Zor, la fuite de Sandjak d’Alexandrette, les routes de l’exode, la véritable source du mal…

Dans cette atmosphère à odeur de baroud, de méfiance et de tuerie évoluent deux galopins épris de jeux enfantins entre course à vélos, scoutisme et construction d’une cabane dans le jardin d’une villa… Sans parler des premiers bobos de cœur et des fraternités fracassées par des histoires d’adultes pas toujours belles à vivre ou à voir.

Né à Tokyo, François Lequiller, économiste et signataire de plusieurs romans, rapporte ces évènements, comme des duplicatas touristiques et historiques documentés, même si c’est romancé ! Avec un brin d’humour et une narration simple où naïveté et innocence révèlent une certaine vérité historique des Libanais et des Arméniens, intimement mêlés.

De l’arrivée au départ des troupes américaines sur les rivages de Beyrouth, de cette visite enfiévrée au Catholicosat d’Antélias pour la commémoration du 24 avril, le tableau est vite planté pour une image d’un bouillonnant pays sur le qui-vive… Truffé de prénoms arméniens (Ashot, Haïganouche, Antranik, Naïri), traversé par beaucoup de dialogues, parsemé de mots arabes et arméniens, ce roman est une claire explication d’un pan de l’histoire libanaise, mais surtout arménienne au Liban.

En exhumant ce regrettable et douloureux incident entre Arméniens – bon à savoir pour ne plus jamais le revivre et que les aînés de la cause arménienne ratifient ! – ce roman reste un témoignage qui interpelle.

« Si l’héroïsme et la souffrance font partie du patrimoine génétique d’un Arménien », comme l’écrit l’auteur, il n’en reste pas moins que « les Arméniens sont avant tout tous des frères ». Et un frère ne se retourne pas contre un frère, telle est la morale de la leçon.

Une page est définitivement tournée !

La Villa rose. Une amitié arménienne au Liban de François Lequiller, Saër el-Mashreq, 2024, 363 p.

C’est un livre qui jette la lumière sur un épisode méconnu ou inconnu, du moins des jeunes générations arméniennes, où les fils du pays de Sayat Nova, Grégoire l’Illuminateur et Saint Vartan se sont entretués… En terre d’exil et d’intégration au Liban, après le génocide de 1915. Épisode sombre et tragique sur lequel a été jeté un pudique voile d’oubli, enterrant...
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