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Nos lecteurs ont la parole

Le 13 octobre 1990 : un souvenir gravé dans ma mémoire

C’était le 13 octobre 1990. Un samedi. Depuis plus d’un mois les bombardements étaient quotidiens, mais ce matin-là ils redoublent d’intensité. Le ciel se voile de fumée, l’odeur de la poudre empuantit l’air, le fracas des salves d’obus est incessant. Ma femme et les enfants se réfugient au sous-sol avec les voisins. Refusant de les rejoindre, je m’installe au salon et mets de la musique. L’ouverture sombre et grandiose du Crépuscule des dieux de Wagner me semble convenir à l’atmosphère de fin du monde de ce jour d’apocalypse. Envahissant la pièce, la splendeur des timbres, la richesse de l’orchestration et le crescendo des chœurs se mêlent au grondement sourd des obus syriens qui s’abattent sans discontinuer sur le « réduit chrétien ». Je me sens pris aux tripes par l’émotion qu’éveillent en moi les images de légende attachées aux « leitmotivs » cent fois écoutés. J’éprouve une étrange exaltation. Complètement inconscient du danger, je parcours fiévreusement la pièce dont les murs, le sol et les fenêtres tremblent autour de moi comme secoués par le souffle épique de l’histoire. Comme dans un clip surréaliste, les images se succèdent dans ma tête. Je me laisse submerger par les sentiments contradictoires qui m’assaillent. Sentiment de plaisir et d’amertume à la fois. Ivresse délicieuse de se laisser envoûter par la musique. Émotion esthétique plus subtile, plus orgueilleuse de se sentir appartenir au cercle étroit d’une élite initiatique, de se payer le luxe d’écouter de la musique classique dans mon appartement pendant que le commun des mortels se terre dans les abris. Légère inquiétude quand même qu’un obus ne touche mon appartement situé dans une zone particulièrement ciblée par l’artillerie de la soldatesque syrienne. Crainte de l’invasion de notre région. Angoisse sur notre sort. Je ne peux empêcher un voile de nostalgie et d’amertume d’assombrir le ciel du plaisir que j’éprouve chaque fois que j’écoute de la musique classique. Nostalgie d’avoir été, amertume de ne plus être. Sourde crainte aussi que toute trace de ce brassage de cultures qui fait notre richesse ne soit banni de nos rivages. La forêt de pins sur la montagne d’en face est dévorée par les flammes comme brûlent les ordures qu’on ne ramasse plus dans les rues, un des aspects les plus tristes du sous-développement qui nous guette est la dégradation de notre environnement. Cette laideur envahissante, cette pollution de la nature ne contribuent-elles pas à polluer nos vies, à défigurer ce que fut notre beau Liban ? Grandeur et décadence ! Civilisation et barbarie ! La civilisation nous est toujours venue de la mer, la barbarie du désert, le feu qui ravage nos forêts se transformera-t-il en un gigantesque autodafé ou demain une dictature et les intégristes de tout poil brûleront nos livres et tout ce que nous avons adoré ?

La tête bourdonnante, les joues en feu, je me lève. C’est maintenant moi le chef d’orchestre qui dirige d’une baguette impérieuse les accents triomphants du passage accompagnant la résistance héroïque de nos troupes. Chevalier bardé de fer, j’écrasais la horde des envahisseurs syriens. Le roc inexpugnable de notre montagne sacrée restera inviolé. Ils ne passeront pas ! C’est enfin l’apothéose finale, pour moi un des sommets du répertoire lyrique wagnérien : la « Marche funèbre de Siegfried », moment tragique et solennel clôturant l’immense tétralogie. Coïncidence ou clin d’œil du destin, au moment où résonnent les roulements de tambour accompagnant au « Walhalla » la dépouille du héros, le grondement des obus s’amplifie, faisant trembler le sol et les vitres et couvrant complètement la musique que j’ai pourtant réglée à son maximum de puissance. Était-ce aussi notre propre glas, le crépuscule des chrétiens du Liban, qui sonnait ?

À midi, le bombardement cesse comme par enchantement. J’entends un bruit d’avion. L’image d’un raid volant à notre secours comme la charge héliportée accompagnée des accents épiques de la chevauchée des Walkyries du film Apocalypse Now traverse mon esprit. Mais c’était hélas des avions syriens venant bombarder le palais de Baabda. De ma fenêtre, je vois passer un transport de troupes isolé. J’ai appris quelques jours plus tard que c’était le général Aoun qui, après avoir proclamé la guerre de libération contre l’occupation syrienne, abandonnant ses troupes, était venu se réfugier à l’ambassade de France donnant sur la place Mar Takla où j’habite. On frappe à la porte. J’embrasse mes enfants et ma femme qui me rejoignent à l’appartement. J’apprends par le concierge que quelques malheureux jeunes soldats libanais étaient venus se réfugier dans notre immeuble et cherchaient à se débarrasser de leurs uniformes par peur des représailles syriennes. La guerre était finie. Mais loin de nous réjouir, ce dénouement nous plongea dans un profond abattement. Et nous fûmes horrifiés par le sauvage assassinat, le surlendemain de l’entrée des troupes syriennes dans notre région, de Dany Chamoun, de sa femme et de deux de leurs enfants.


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C’était le 13 octobre 1990. Un samedi. Depuis plus d’un mois les bombardements étaient quotidiens, mais ce matin-là ils redoublent d’intensité. Le ciel se voile de fumée, l’odeur de la poudre empuantit l’air, le fracas des salves d’obus est incessant. Ma femme et les enfants se réfugient au sous-sol avec les voisins. Refusant de les rejoindre, je m’installe au salon et mets de la musique. L’ouverture sombre et grandiose du Crépuscule des dieux de Wagner me semble convenir à l’atmosphère de fin du monde de ce jour d’apocalypse. Envahissant la pièce, la splendeur des timbres, la richesse de l’orchestration et le crescendo des chœurs se mêlent au grondement sourd des obus syriens qui s’abattent sans discontinuer sur le « réduit chrétien ». Je me sens pris aux tripes par l’émotion...
commentaires (1)

Très beau texte

Karim Gébara

20 h 57, le 13 octobre 2022

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Commentaires (1)

  • Très beau texte

    Karim Gébara

    20 h 57, le 13 octobre 2022

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