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Nos lecteurs ont la parole

Ils auraient été déçus

« Waynkon ? », « Sme’to ? », « Ma tkhafo ! », « Tarakto l-beit? », « Enzar jdid ! ». Ces mots circulent aujourd’hui de téléphone en téléphone, de rue en rue, de famille en famille. Ce ne sont pas de simples phrases : ce sont des réflexes, presque des automatismes, des fragments d’un langage de survie façonné par l’angoisse et l’habitude du danger. Depuis la reprise des hostilités liées au conflit israélo-

libanais en 2024, ces expressions se sont imposées dans le quotidien de milliers de Libanais. Pourtant, prétendre que la peur est nouvelle serait trompeur. Le Liban n’a, pour ainsi dire, jamais véritablement connu la sérénité. Ce que l’on nomme la paix y ressemble souvent à une suspension fragile entre deux secousses, à une respiration brève au cœur d’un tremblement continu.

Dans ce paysage d’incertitude, le Liban peut être comparé à un vieil homme assis dans sa minuscule maison, perdue parmi de vastes demeures imposantes et sophistiquées. Une nuit, la porte est brutalement enfoncée ; des hommes armés s’y engouffrent, se disputant entre eux le droit de s’approprier cette maison. Le vieil homme reste là, immobile. Handicapé, sans défense, sans armes, il ne peut ni fuir ni résister. Il observe, impuissant, le tumulte qui ravage son refuge. De la même manière, le Liban semble parfois condamné à assister, presque à distance, aux forces qui s’affrontent autour de lui, incapable d’interrompre le tumulte qui traverse son espace.

Et l’on comprend alors ce que vivent aujourd’hui des milliers de Libanais : vulnérables, exposés, souvent assiégés par des événements qui les dépassent, mais malgré tout obstinément attachés à leur terre, à leur quotidien et à leur dignité. Les femmes tentent de rassurer leurs enfants avec des mots qui cherchent à masquer l’inquiétude. Les personnes âgées observent en silence, comme si l’histoire se répétait sous leurs yeux avec une familiarité douloureuse. Et beaucoup de Libanais ressemblent désormais à des errants dans leur propre pays, se déplaçant d’un village à l’autre, d’une ville à l’autre, à la recherche d’un lieu qui puisse encore être appelé foyer. Les déplacés parcourent routes, écoles transformées en refuges et bâtiments improvisés, tentant parfois de retrouver l’odeur familière de leur demeure : ce parfum presque intangible qui rappelle la maison, la stabilité et la vie qu’ils ont été contraints de laisser derrière eux.

Les contours du conflit, quant à eux, paraissent clairs : les acteurs opposés sont identifiables, leurs positions affirmées, leurs intérêts déterminés. Le Liban, pourtant, n’est pas véritablement l’un des protagonistes de cet affrontement; il n’a jamais cherché à y être entraîné. Et pourtant, il se retrouve pris au piège, exposé aux secousses produites par des forces extérieures et par les rivalités d’acteurs régionaux. Dans ce contexte complexe, l’armée libanaise agit avec prudence, consciente de ses limites matérielles et stratégiques, mais cherchant malgré tout à protéger autant que possible la population civile et à éviter une escalade qui pourrait devenir incontrôlable.

Les chercheurs en sciences sociales évoquent souvent la notion de résilience contrainte : un mécanisme par lequel les sociétés développent des stratégies d’adaptation afin de maintenir une apparence de normalité malgré l’incertitude permanente. Mais derrière cette capacité d’adaptation se dessinent des conséquences profondes : des centaines d’écoles transformées en refuges, des milliers d’enfants privés d’éducation, des familles entières vivant dans des espaces improvisés où chaque journée devient un exercice de patience, de dignité et de résistance silencieuse.

Ils auraient été déçus. Les bâtisseurs du Liban d’autrefois, les aïeux qui ont combattu pour protéger leur terre et offrir à leurs descendants une demeure stable, ceux qui ont travaillé toute leur vie afin de transmettre des maisons, des villages et une promesse de continuité. Ils auraient été déçus également, ces poètes, ces peintres et ces écrivains qui, avec leurs plumes et leurs pinceaux, avaient autrefois façonné l’image d’un Liban lumineux, presque idyllique. Leur vision demeure, comme un tableau suspendu dans la mémoire collective ; mais l’objet même de cette image semble parfois s’être fissuré. Il ne reste plus, par endroits, qu’un cadre brisé autour d’un paysage qui n’existe plus tout à fait.

Et pourtant, malgré tout, ces figures du passé continuent d’exister à travers ceux qui résistent encore aujourd’hui : dans la solidarité discrète des familles, dans la résilience des enfants, dans la vigilance des habitants et dans le courage silencieux des soldats. Ils auraient été déçus, sans doute. Mais ils témoignent aussi d’une vérité plus profonde : le Liban, malgré ses secousses, ses blessures et ses pertes, n’a jamais totalement cessé de survivre… et, parfois, d’espérer.

Combien de générations devront encore apprendre à vivre dans ce tourment ? Combien d’enfants devront grandir avec la mémoire de maisons détruites et de familles dispersées ? Combien de vies devront être façonnées par la peur avant que la paix ne devienne une réalité durable ? Et surtout, combien de temps le monde acceptera-t-il qu’un peuple entier continue d’apprendre à survivre plutôt qu’à vivre ?

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

« Waynkon ? », « Sme’to ? », « Ma tkhafo ! », « Tarakto l-beit? », « Enzar jdid ! ». Ces mots circulent aujourd’hui de téléphone en téléphone, de rue en rue, de famille en famille. Ce ne sont pas de simples phrases : ce sont des réflexes, presque des automatismes, des fragments d’un langage de survie façonné par l’angoisse et l’habitude du danger. Depuis la reprise des hostilités liées au conflit israélo-libanais en 2024, ces expressions se sont imposées dans le quotidien de milliers de Libanais. Pourtant, prétendre que la peur est nouvelle serait trompeur. Le Liban n’a, pour ainsi dire, jamais véritablement connu la sérénité. Ce que l’on nomme la paix y ressemble souvent à une suspension fragile entre deux secousses, à une respiration brève...
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