À mesure que les conflits contemporains évoluent, le Liban se retrouve une fois de plus pris dans une dynamique régionale qu’il ne maîtrise pas. L’essor des drones FPV utilisés par le Hezbollah face à Israël ne constitue pas seulement une mutation militaire : il révèle de manière brutale les fragilités structurelles de l’État libanais.
Peu coûteux, précis et difficiles à intercepter, ces drones incarnent une transformation profonde de la guerre asymétrique. Mais leur portée dépasse le cadre tactique, ils posent une question essentielle : que devient un État lorsque son territoire sert de plateforme à des stratégies militaires qui échappent à son autorité ?
Dans le Sud, la confrontation entre Israël et le Hezbollah s’inscrit désormais dans une conflictualité continue, faite de frappes ciblées, de ripostes calibrées et d’une surveillance permanente. Cette situation installe une forme de guerre de basse intensité prolongée, où chaque incident comporte un risque d’escalade.
Les conséquences pour les populations locales sont immédiates, les villages frontaliers vivent dans une instabilité chronique, marquée par des déplacements intermittents, des destructions d’infrastructures et une paralysie progressive de l’économie. Les terres agricoles sont abandonnées, les activités commerciales fragilisées, accentuant un exode déjà préoccupant, le Liban sud devient ainsi l’épicentre d’une crise aux répercussions nationales.
À cette tension sécuritaire s’ajoute une dimension politique sensible : la visite envisagée du président Joseph Aoun à Washington. Bien qu’inscrite dans le cadre des relations diplomatiques classiques, elle suscite un débat significatif au Liban, entre attentes de soutien international et craintes de pressions accrues, elle cristallise les divisions internes.
Certains y voient une opportunité de repositionner le Liban sur la scène internationale, notamment sur les plans économique et institutionnel. D’autres redoutent qu’elle ne mette en lumière les divergences persistantes autour de la souveraineté et du rôle des acteurs armés non étatiques. Dans un pays où chaque geste diplomatique est interprété à l’aune des équilibres internes, cette visite agit comme un révélateur des tensions latentes.
Sur le plan intérieur, l’État libanais continue de faire face à une fragilité structurelle profonde. Son retrait relatif face aux dynamiques sécuritaires du Sud alimente un sentiment de dilution de l’autorité, et les institutions peinent à s’imposer comme cadre régulateur, laissant place à des logiques parallèles qui échappent au contrôle central.
C’est dans ce contexte que la question des drones prend toute sa dimension. Au-delà de la technologie, c’est la gouvernance du conflit qui est en jeu. L’évolution des moyens de combat rend les escalades plus rapides et plus difficiles à contenir, tout en brouillant les lignes de
cessez-le-feu implicites.
La société libanaise se retrouve ainsi en première ligne, souvent sans disposer des outils nécessaires pour absorber ces chocs, et si le Sud vit directement la tension, l’ensemble du pays en ressent les effets dans un climat d’inquiétude croissante.
La dimension régionale ajoute une complexité supplémentaire. Les interactions entre acteurs locaux et puissances extérieures structurent un environnement instable, où les marges de manœuvre du Liban demeurent limitées. Chaque évolution s’inscrit dans une lecture plus large des équilibres moyen-orientaux, rendant toute désescalade difficile à stabiliser durablement.
Pour autant, le Liban ne saurait être réduit à un simple espace de confrontation. Il dispose de ressources réelles : une société civile active, une diaspora influente et une tradition de compromis politique, certes fragile mais persistante. Toutefois, ces atouts restent
sous-exploités en l’absence d’une vision nationale claire.
L’enjeu central demeure la capacité du Liban à reprendre la maîtrise de son agenda stratégique. Tant que les dimensions sécuritaires et politiques resteront dissociées, chaque innovation militaire, chaque tension frontalière et chaque initiative diplomatique risqueront d’alimenter une dynamique d’instabilité.
Le Liban se trouve ainsi à un moment d’équilibre précaire, entre un Sud sous tension permanente et des capitales étrangères où se jouent des équilibres déterminants. La question reste ouverte : le pays peut-il transformer cette instabilité chronique en trajectoire politique cohérente ?
Wadih EL-KHAZEN
Ancien ministre
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