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Nos Lecteurs ont la Parole

Sur les traces de James Hadley Chase

Sur les traces de James Hadley Chase

La plaque au nom de James Hadley Chase au 4 Woodfield Avenue, Ealing, Londres. Photo commons.wikimedia.org


Si on choisit au hasard un thriller suranné de quelques décennies, il y a de fortes chances que l’on tombe sur un James Hadley Chase (1906-1985). Cet auteur britannique, fils d’un colonel de l’armée des Indes, est d’abord destiné à une carrière scientifique. Cependant, il découvre sa vocation d’écrivain en faisant du porte-à-porte pour écouler des livres. Il se rend compte qu’il y a une forte demande de la part du public pour les histoires d’intrigue et de suspense. Il est particulièrement influencé par le roman Le facteur sonne toujours deux fois, un thriller sorti en 1934 de l’Américain James M. Cain. Dans ce livre, le héros raconte son histoire à la première personne. Il tombe sous le charme envoûtant d’une femme fatale mariée à un homme opulent. Les amants échafaudent un plan solide et sordide pour se débarrasser du mari encombrant et ainsi s’approprier de l’argent facile. Cependant, le stratagème ne fonctionne pas comme prévu et les protagonistes se retrouvent entremêlés dans un engrenage inextricable. Chase dit la chose suivante dans l’une de ses rares interviews : « J’ai été frappé par l’extraordinaire succès du livre qui est devenu un classique. Je l’ai lu et je me suis dit que je pourrais essayer d’écrire moi-même quelque chose dans le genre. »

Le premier roman de Chase, Pas d’orchidées pour Miss Blandish, est publié en 1939. C’est un succès foudroyant et retentissant qui incite l’auteur à accoucher des livres avec une régularité métronomique. Une brève interruption survient durant la Seconde Guerre mondiale. Il sert avec distinction en tant que pilote et chef d’escadron dans la Royal Air Force (RAF). Il devient également le rédacteur en chef du RAF Journal, une publication bihebdomadaire des forces de l’air britanniques. Fait notoire, l’écrivain utilise d’autres pseudonymes que James Hadley Chase pour signer ses livres, en l’occurrence Raymond Marshall, Ambrose Grant et James L. Docherty. La raison pour laquelle il s’identifie sous diverses identités est d’ordre pratique : le papier se fait rare dans une Angleterre en guerre. Chaque nouvelle identité permet à l’auteur de s’approprier une ration supplémentaire du précieux papier.

Les histoires de Chase se déroulent fréquemment (mais pas toujours) dans un cadre américain car, dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis sont en vogue en Europe. D’ailleurs, Gallimard présente les livres de Chase comme étant traduits de l’américain et non de l’anglais. Cela est d’autant plus saugrenu que Chase ne connaît pas « de visu » les États-Unis. Il n’a que très brièvement visité le pays en 1965. Ses sources fiables sur les bas-fonds américains sont indirectes, à savoir des dictionnaires d’argot américain, des encyclopédies, des livres de référence et des cartes géographiques détaillées. Cependant, force est de constater que Chase dépeint de façon fort pertinente et intelligente les tribulations et les frustrations d’une société américaine individualiste et matérialiste, en proie à la décadence et la déchéance.

Il serait foncièrement erroné de croire que les livres de Chase sont de vulgaires produits commerciaux destinés à la consommation de masse. Incontestablement, c’est un écrivain hors du commun. Son écriture est remarquable et sa verve est intarissable. L’énigme est sublime sans langueur, ni torpeur. On y trouve de la densité et de l’intensité, de la créativité et de l’ingéniosité, de l’amour et de l’humour, de la cadence et de la cohérence, de l’action et de la passion. Le vocabulaire peut être cru et dru, mais sans jamais sombrer dans la vulgarité ou l’incivilité. Les protagonistes peuvent être sympathiques ou antipathiques, mais n’inspirent jamais de l’indifférence ou de l’indolence. Plusieurs auteurs illustres ont fait l’éloge de Chase, dont notamment Graham Greene et George Orwell. De surcroît, moult cinéastes se sont inspirés de ses romans pour produire des films. Cependant, le passage des livres Chase au grand écran est loin de satisfaire l’auteur qui déclare la chose suivante : « C’est assez curieux, mais les gens du cinéma n’ont jamais réussi à rendre l’atmosphère de mes livres ou à en reconstituer les dialogues. Or, c’est ce qui les rend populaires. »

Les livres de Chase se lisent d’un trait et avec délice, que ce soit en anglais (la version originale) ou en français (la traduction). En les lisant, on risquerait fort de passer une nuit blanche. D’ailleurs, la traduction faite par la collection « Série noire » (éditions Gallimard) préserve loyalement et intégralement le climat froid et l’atmosphère lourde si propres aux romans de Chase. Il faut dire que la qualité et la simplicité de ses œuvres laissent peu de marge à d’éventuels dérapages de traduction.

Outre la qualité et la virtuosité de ses écritures, Chase nous offre une analyse du caractère humain qui est riche et nuancée. À titre d’exemple, il démontre de façon subtile que la genèse des psychopathes repose sur une enfance entachée par le rejet de la société. Ce phénomène fâcheux engendre un mal pernicieux, en l’occurrence un mal de vivre et donc un désir ardent de vengeance. Les individus s’enfoncent d’abord dans un mutisme effrayant avant de passer à l’acte assourdissant. En analysant les tueries de masse qui se déroulent de nos jours dans le pays de l’Oncle Sam, il est fascinant de constater l’exactitude et la similitude de la psychanalyse de Chase, surtout en ce qui concerne le profil, la motivation et le comportement des meurtriers.

Une question qui mérite d’être posée est la suivante : quel genre de personnage est l’auteur James Hadley Chase ? La photo de l’auteur est typiquement affichée en petit format noir et blanc au verso de ses livres. On y voit un homme avec un front large comme un rivage, des cheveux légèrement grisonnants et soigneusement coiffés avec la raie à droite, des yeux intenses qui s’enfoncent sous le pli des paupières, une moustache opulente qui retombe en dents de morse pour couvrir la lèvre supérieure, un menton volontaire avec une fossette gracieuse et un regard pénétrant qui lui donne un air sérieux et mystérieux. Son portrait fait honneur à son caractère, car l’homme est discret et réservé. En effet, Chase n’aime ni la lueur des projecteurs ni le tintamarre des fanfares. Fait remarquable, Chase n’accorde que cinq interviews en l’espace de trente ans.

Finalement, on sait très peu de choses sur la vie privée de Chase. D’ailleurs, peu de personnes savent que Chase est un pseudonyme. Son vrai nom est René Brabazon Raymond. On peut cependant déduire que l’écrivain éprouvait de l’affection pour son épouse à qui il dédicaça son livre Cade (1966) de la manière suivante : « Pour Sylvia, ma femme, ma secrétaire, ma cuisinière, mon interprète, mon chauffeur et mon bras droit – plus trente-trois ans de gentillesse et de compréhension. » Marie-Caroline Aubert, éditrice aux éditions du Masque, offre ce témoignage précieux qui est le fruit d’une rencontre impromptue avec l’écrivain vers la fin des années 1960 lorsque celui-ci résidait à Paris : « Avec son imperméable beige et son feutre penché, j’ai cru qu’il s’agissait de Philip Marlowe ! J’ai surtout le souvenir d’un homme extrêmement courtois et très chic. »

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique Courrier n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, L’Orient-Le Jour offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires ni injurieux ni racistes.


Si on choisit au hasard un thriller suranné de quelques décennies, il y a de fortes chances que l’on tombe sur un James Hadley Chase (1906-1985). Cet auteur britannique, fils d’un colonel de l’armée des Indes, est d’abord destiné à une carrière scientifique. Cependant, il découvre sa vocation d’écrivain en faisant du porte-à-porte pour écouler des livres. Il se rend compte...

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