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Économie - Rapport

« Sans le FMI, le taux de change à plus de 110 000 LL à fin 2026 »

Ce scénario pessimiste de l’Institut de la finance internationale se fonde sur l’immobilisme de la classe politique libanaise.

« Sans le FMI, le taux de change à plus de 110 000 LL à fin 2026 »

Un bureau de change dans le quartier de Hamra, ancienne artère financière de la capitale libanaise. Florient Zwein/Hans Lucas

Dès les premières lignes, le ton est donné : « Les autorités libanaises ont une nouvelle fois placé leur intérêt personnel devant les besoins du pays. »

L’Institut de la finance internationale (IFI), qui rassemble plusieurs centaines de grandes banques dans le monde et qui a parfois péché par excès d’optimisme dans ses analyses sur la situation libanaise, ne mâche désormais plus ses mots dans son plus récent rapport sur le pays du Cèdre publié la semaine dernière et rédigé sous la direction de son économiste en chef pour la zone MENA et ancien cadre (de 1991 à 2008) du FMI Garbis Iradian.

En dehors de la sobriété de son titre (« Liban : des défis qui s’accumulent »), le ton critique de l’étude trahit l’exaspération de ses auteurs face à l’attitude des dirigeants qui ont laissé passer de nombreuses occasions de réformer le pays en bientôt trois ans de crise, laissant au contraire la situation empirer. L’IFI craint d’ailleurs dans l’énoncé de son traditionnel « scénario pessimiste » que le maintien du blocage politique ne mène à la « désintégration » du pays, poussant notamment le taux de change à plus de 110 000 livres pour un dollar (soit près de 4 fois l’actuel) d’ici à la fin 2026.

Un mauvais augure contre lequel l’institut présente en revanche son pendant « optimiste » et pour lequel le redressement économique du Liban pourrait se concrétiser en quelques années, à condition que les autorités exécutent la mission qui est la leur : mettre en place les réformes économiques urgentes pour finaliser l’accord avec le Fonds monétaire international d’ici à la fin de l’année. Un accord que les deux parties ont d’ores et déjà signé sous forme de version préliminaire le 7 avril dernier, préambule d’une possible souscription définitive à un programme d’assistance financière du FMI à hauteur de 3 milliards de dollars sur quatre ans. Ce chèque est cependant loin d’être en blanc, étant donné la liste des réformes à entreprendre pour finaliser cet accord.

Les conditions de l’accord

Parmi ces conditions préalables, seule une a été adoptée par le Parlement mardi : l’adoption d’une loi aménageant le secret bancaire en vigueur depuis 1956. Si les députés ont approuvé ce texte donnant le droit de lever le secret bancaire à trois nouvelles entités, en sus de la Commission spéciale d’investigation (CSI, indépendante mais présidée par le gouverneur de la Banque du Liban Riad Salamé), ils ont par la même occasion neutralisé ce levier en n’amendant pas en contrepartie la loi n° 32 qui octroie l’exclusivité de cette prérogative à la CSI dans une disposition concurrente.

Cet acte manqué devrait toutefois être corrigé « début août », selon le président de la commission des Finances et du Budget, Ibrahim Kanaan, qui avait récemment qualifié cette loi de « gage de transparence nécessaire pour relancer la confiance ». Dans le climat des affaires du pays et de ses institutions, cette confiance constitue le socle de toute reprise de l’économie, comme le souligne également l’IFI dans son rapport, et pour lequel le Liban possède encore tous les atouts, tels que « son capital humain, son esprit d’entreprise, sa diaspora et son emplacement stratégique ».

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Mais tout cela restera relégué au rang de vœu pieux qui ne se concrétisera que « s’il existe une volonté politique » d’entreprendre les réformes requises, insiste l’institut. Et c’est là que le bât blesse, car aucune des autres conditions données par le FMI n’a encore abouti. Pour l’IFI, certaines doivent ainsi être « mises en œuvre sans plus tarder et indépendamment de la formation d’un nouveau gouvernement », et le Premier ministre Nagib Mikati, démissionnaire depuis les élections législatives de mi-mai dernier, pourrait théoriquement signer l’accord définitif avec le FMI.

Parmi ces réformes, l’institut cite et commente celles qui lui semblent primordiales et qui avaient déjà été listées lors de précédents rapports, parmi les chantiers essentiels que le pays devait de toute façon lancer :

• Budget 2022 : le Liban doit sortir du carcan des quelques pays qui ont l’habitude de « retarder ou de ne pas approuver leurs budgets » annuels et s’employer à mettre en jeu la responsabilité budgétaire des décideurs publics.

• Contrôle des capitaux : cette loi doit permettre de « reconstituer les réserves officielles et la stabilité des finances extérieures », selon l’IFI.

• Audit de la BDL : sans cet audit, y compris « les arriérés du gouvernement via le ministère des Finances », il n’y aura pas de données suffisamment solides « pour construire une feuille de route macroéconomique à moyen terme », insiste l’institut.

• Loi de restructuration bancaire : une restructuration du secteur bancaire est nécessaire pour créer « un système plus petit et plus sain ». Tous les établissements doivent être « audités pour déterminer lesquels sont encore solvables » et les dépôts doivent être conservés pour « restaurer la confiance » dans le secteur.

• Unification des taux de change  : l’adoption d’un taux de change flottant « équilibrera l’offre et la demande, rétablira la stabilité du marché, soutiendra l’investissement et la croissance ». L’IFI considère que cela permettra aussi, entre autres, de « minimiser les risques de corruption et renforcer la compétitivité ».

• Modernisation du cadre fiscal et budgétaire à moyen terme : développé sur « quatre ans », ce cadre assurerait « la viabilité de la dette », inclurait « la réforme de la fonction publique » et donnerait la priorité « aux dépenses en faveur des infrastructures et des services sociaux », car moderniser la politique fiscale engendrerait des « recettes supplémentaires pouvant y être allouées ».

En sus de ces réformes commandées par le FMI, les auteurs du rapport de l’IFI ajoutent la restructuration des entités publiques telles que le fournisseur d’électricité, les gestionnaires des réseaux de télécoms, les offices des eaux et les infrastructures portuaires. « Les autorités devraient envisager de privatiser et réglementer ces établissements », conseillent-ils, en se basant notamment sur la loi du partenariat public-privé et avec l’aide de la Banque mondiale, « experte en la matière ». Enfin, l’IFI rappelle également le besoin d’améliorer le système de collecte de statistiques nationales, « l’un des plus faibles de la région », qui est « la clé pour des politiques efficaces » et pour « l’analyse des développements économiques ».

C’est donc à partir de l’ensemble de ces recommandations que l’IFI dévoile ensuite ses scénarios quitte ou double pour l’année 2023 et au-delà.

Scénario optimiste : le « redressement » du Liban

Partant du postulat que, « suite à l’élection présidentielle » d’octobre prochain, les réformes susmentionnées sont mises en œuvre et que l’accord avec le FMI est ainsi finalisé, l’IFI compte sur une accélération de la croissance du PIB réel (en enlevant l’effet de l’inflation) de « 6 % en 2023 et de 8 % » l’année d’après. Une croissance qui résulterait ainsi « d’une hausse de la consommation, des investissements publics et des exportations ». L’institut prévoit également que le taux d’inflation, évalué par l’Administration centrale de la statistique (CAS) en juillet à 210 %, « passerait progressivement à deux chiffres sur une période de deux ans (2023-2024) puis à un chiffre sur la même période suivante (2025-2026) », grâce notamment à « l’unification et l’appréciation du taux de change et à la baisse générale des prix à la consommation ».

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Concernant le budget, celui-ci pourrait considérablement augmenter grâce à la hausse des revenus de l’État que l’IFI projette de voir passer « de 9 % du PIB en 2022 à 17 % du PIB en 2026 », tandis que les réserves officielles pourraient elles aussi augmenter « de moins de 9 milliards de dollars à fin 2022 à quelque 30 milliards de dollars en 2026, en limitant les déficits budgétaires et les flux financiers ». Enfin, dans cette projection optimiste de l’institut, « le Liban retrouvera son PIB nominal en dollars d’avant-crise en 4 ans, passant de 23 milliards de dollars en 2022 à 53 milliards de dollars en 2026 ». En 2019, le PIB nominal du Liban atteignait près de 52 milliards de dollars.

Scénario pessimiste : la « désintégration » du Liban

Le second scénario présenté par l’IFI table sur le blocage de réformes cruciales par le Parlement et donc sur l’échec de l’accord avec le FMI qui laisserait le pays sans aide financière internationale. Dans ce cas, « les réserves officielles de devises du Liban déclineraient au point d’atteindre moins d’un milliard de dollars en 2026 ». Autrement dit, la BDL sera forcée au fil des prochaines années « de ponctionner dans ses réserves obligatoires, c’est-à-dire les réserves des banques commerciales du pays ». En conséquence, la majorité des dépôts des citoyens bancarisés ne seront plus accessibles, tandis que la pauvreté et le chômage continueront de croître jusqu’à faire fuir « plus d’un demi-million de Libanais hors du pays dans les quelques prochaines années ».

Le tout sur fond d’une dette publique qui restera proche des 200 % du PIB en l’absence d’une restructuration de la dette ou d’une décote des titres en devises (eurobonds) sur lesquels le Liban avait fait défaut en mars 2020. Du côté du PIB réel, qui s’était contracté de 45 % entre 2018 et 2021 selon l’IFI, il se contractera à nouveau en 2023 et au-delà, mais de manière plus lente que depuis le début de la crise, compte tenu de la faiblesse de l’économie qui régnera dans le pays. Enfin, sur le marché, la livre poursuivra sa dépréciation pour atteindre 40 000 livres le dollar d’ici à la fin de l’année. Mais l’IFI ne s’arrête pas là : si rien n’est fait, ce taux ira jusqu’à 110 000 livres le dollar en 2026. Un scénario catastrophe qui prédit la « désintégration » du Liban, devenant un État failli à l’instar du Venezuela, de la Somalie et, plus récemment, du Sri Lanka.



Dès les premières lignes, le ton est donné : « Les autorités libanaises ont une nouvelle fois placé leur intérêt personnel devant les besoins du pays. »L’Institut de la finance internationale (IFI), qui rassemble plusieurs centaines de grandes banques dans le monde et qui a parfois péché par excès d’optimisme dans ses analyses sur la situation libanaise, ne mâche...

commentaires (6)

Nul ne sait. Et si le change tombe à 10000? Il n'est pas impossible le miracle libanais, car lié au contexte régional qui tôt ou tard aboutira à la paix.

Esber

19 h 41, le 01 août 2022

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Commentaires (6)

  • Nul ne sait. Et si le change tombe à 10000? Il n'est pas impossible le miracle libanais, car lié au contexte régional qui tôt ou tard aboutira à la paix.

    Esber

    19 h 41, le 01 août 2022

  • Le FMI and co font mine de ne pas savoir qui est à l’origine de cette impasse et passent leur temps à prédire des catastrophes qui seront assumés par les citoyens déjà dépouillés. Ils ont la solution entre les mains et refusent tous de l’utiliser. Il faut nommer et sanctionner tous les voleurs pilleurs et corrompus en les dénonçant avec preuves à l’appui de toutes sommes qui sommeillent dans leurs banques respectives et les enfermer à jamais en prison. C’EST LA SEULE SOLUTION. Le problème c’est que personne ne l’envisage et ils préfèrent tous assister à la mort de ce pays et de ses citoyens en prétextant l’aider. Vous êtes tous coupables de notre mort et de toutes les atrocités commises sur le peuple libanais et sur leur pays. Puisque nous savons que vous savez.

    Sissi zayyat

    13 h 01, le 01 août 2022

  • depuis longtemps,le FMI aurait du changer la forme ET le contenu de ses exigences de reformes des lois A, B, C etc... pour les résumer en une seule phrase: foutre KELLON A ROUMYEH, avant toute poursuite de negociations. car cela revient au meme: libres ils voteront les reformes pour ne jamais les appliquer ou les appliquer a leur manieres.

    Gaby SIOUFI

    10 h 03, le 01 août 2022

  • Toutes les politiques de Riad Salameh sous l'ordre de Nabih Berri sont de donner l'argent des deposants pour soutenir les subventions. C a d financer la consommation des demunis avec l'argent de ceux qui ont economisé. C'est horrible. Mais cest la verité.

    Le Liban d'abord

    09 h 23, le 01 août 2022

  • Donc le plan du FMI ne prévoit pas de toucher aux dépôts des épargnants pour conserver la confiance dans les banques restructurées, ça me paraît sensé. Toutes les autres déclarations de Saade Chami et consorts sont donc bien des propositions des dirigeants libanais destinées à voler l’épargne des libanais. Malheureusement pour nous, aucun des dirigeants actuels n’a la compétence ou le courage de lancer les réformes. Il faut absolument que cette crasse politique actuelle dégage pour qu’elle soit remplacée par des personnes honnêtes et compétentes. Il y en a beaucoup dans le pays en commençant par certains auteurs d’articles de l’OLJ comme Maître Karim Daher.

    Liberté de penser et d’écrire

    07 h 40, le 01 août 2022

  • Sans le FMI, le taux de change à plus de 110 000 LL à fin 2022, non 2026, avec un président aussi égoïste que le nôtre. Pour lui, seule sa famille compte. Quant à la nation, eh bien, il s’en fiche tout carrément. Ainsi-soit-il.

    Georges Bitar

    06 h 37, le 01 août 2022

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