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Lifestyle - La carte du tendre

Le soleil se lève sur Chourane

Le soleil se lève sur Chourane

L’aube sur Ramlet el-Baïda vue d’une chambre du Carlton vers 1964. Photo Collection Robert Zebib

Fermez les yeux. Imaginez la mer, son bercement régulier, le parfum de grand large, de liberté, de vacances, d’insouciance. Maintenant, ouvrez-les : vous êtes étendu sur le lit Queen size d’un grand hôtel de Beyrouth, le Carlton, au milieu des années 1960. Le soleil qui se lève à l’instant inonde la baie vitrée d’une lumière dorée comme du pain chaud. C’est l’aube sur Chourane et Ramlet el-Baïda : les ombres des rares immeubles caressent les flots ; au loin, les montagnes détachent du ciel ocre leur mauve apaisant.

Cette diapositive a mal vieilli et c’est ce qui fait son charme : les couleurs ont été altérées par le passage du temps, des pigments rougeâtres dus à la poussière et à l’humidité ponctuent le ciel exagérément sépia, la mer est d’un bleu irréel, on dirait que le paysage a été repeint par un artiste débutant dans le pop art. Le touriste qui a pris cette photo a dû être émerveillé par ce lever de soleil au-dessus du Mont-Liban. À cette heure si matinale et à cette époque, le monde lui appartient. De cette véranda, il entend la seule chose digne d’être entendue à Beyrouth : le ressac. Car le Carlton est, à tous égards, un hommage à la grande bleue : il est littéralement situé sur le menton de Beyrouth, là où la falaise de Chourane fait un virage avant de revenir vers Ramlet el-Baïda. De l’intégralité de ses 140 chambres réparties sur neuf étages, on a une vue imprenable sur les montagnes, la mer et la côte sud qui va jusqu’à Saadiyate en passant par les célèbres plages de Jnah. D’ici, le regard embrasse sans doute un des plus beaux panoramas de la capitale.

Et l’on frémit d’horreur rétrospective à l’idée que cette vue imprenable aurait pu être prise, justement, par un investisseur qui avait beaucoup d’argent à dépenser et qui avait imaginé d’y construire une tour Eiffel de 300 mètres où les touristes pourraient dîner en musique. Heureusement pour le Carlton, le projet n’aboutira pas.

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L’hôtel est le bébé de Nicolas et d’Antoine Medawar. Ce dernier n’était pas seulement un entrepreneur audacieux, il était aussi un des hommes les plus cultivés de son temps. Historien érudit, violoncelliste de talent, mélomane, il avait fondé les Jeunesses musicales. Membre du comité du Festival de Baalbeck, il avait un jour osé jouer devant Rostropovitch qui l’avait félicité. Pour la conception de l’hôtel, les Medawar feront appel au célèbre trio d’architectes Shayer, Makdessi et Adib, également créateurs de l’immeuble du Horseshoe à Hamra et de celui de la Shell à Raouché. Le résultat est un bâtiment rectangulaire d’une agréable couleur ocre, dont les proportions pourtant massives se fonderont harmonieusement dans le paysage idyllique de ce quartier de Beyrouth au point d’en devenir le point de repère.

Voulu comme un hôtel de luxe de même catégorie que les Alcazar, Excelsior, Riviera et Bristol, le Carlton va connaître un succès foudroyant : juste après son ouverture en février 1960, il sera capable d’héberger une des premières conférences des États pétroliers, suivie d’un dîner de 800 convives, un record pour l’époque. En novembre 1960, il accueillera pour cinq jours de concert le célèbre Bob Azzam et son tube légendaire Moustapha. Entre-temps, défileront les réceptions et cocktails de nombreuses entreprises et associations ainsi que des mariages prestigieux. En 1961, une première exposition de peinture est organisée avec les œuvres de Boris Novikoff, suivie par la tenue du 9e Salon de peinture et de sculpture : les cimaises de l’hôtel seront désormais une des plus recherchées de Beyrouth.

Des archives sauvées par Lokman Slim

En 1961, le Carlton inaugure sa piscine tout en rondeurs, qui n’est pas sans rappeler celle de l’Excelsior, et son grill room où officiera le chef français Maurice Marchais, un des plus prestigieux de France, aux sons de l’orchestre Ceroni. Ici auront lieu des réveillons de légende, avec une « musique stéréophonique », des cotillons et du champagne, qui feront la réputation de l’hôtel jusqu’en 1975. À la fin de 1962, le Carlton se positionne à l’international, en organisant des défilés de mode, dont le premier sera celui de Maggy Rouff donné par la boutique Aurore du Starco. Les Kettaneh y feront la promotion et le drive ride du premier modèle de Chrysler doté d’un moteur à turbine, produit à une cinquantaine d’exemplaires dans le monde. Et les concours de Miss Europe 1963 et Miss Univers 1964 à 1966 seront organisés au Casino du Liban, les candidates étant hébergées au Carlton où se dérouleront les conférences de lancement.

Le Carlton hébergera un premier tournoi de scrabble organisé en 1962 par Élie Zarifé, où l’on remarquera « 29 joueuses contre 9 joueurs ». L’année suivante, un deuxième où se distingueront trois « grandes familles : cinq Khlat, quatre Nahas et trois Issa el-Khoury ». Dans L’Orient, des anecdotes seront rapportées par les « potinières », telle celle de cet ambassadeur d’Uruguay attiré par les « dents éclatantes et la peau brune » d’un mannequin lors du défilé Rouff : il s’avérera qu’il s’agit de Miss Uruguay elle-même. Et ce problème insolite mais tellement libanais surgi lors de l’organisation du bal du Conseil supérieur maronite en décembre 1963 : les organisateurs vont soigneusement éviter d’inviter les leaders maronites. Explication : « Si les Eddé viennent, les Chamoun ne viennent pas et si ces derniers viennent, les Khoury ne viennent pas. » Rien n’a changé.

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Durant la guerre, les Medawar maintiendront le Carlton ouvert envers et contre tout : l’hôtel devient un refuge pour les hommes politiques et les ambassadeurs. Pour maintenir le moral des troupes, Antoine jouera du violoncelle sous les bombardements. Mais l’hôtel ne survivra pas à la mort de ses fondateurs : Nicolas disparaît en 2005, Antoine en 2006. Le Carlton sera détruit en 2009. Et c’est là qu’intervient un ange gardien inattendu : alors qu’il roulait derrière un camion rempli de papiers destinés à l’incinération, le regretté Lokman Slim découvre qu’il s’agit des archives de l’hôtel. Il les achète aussitôt pour sa fondation Umam, qui se chargera de les sauvegarder et d’en faire une exposition à Haret Hreik en 2011. Le projet s’intitulera The last days of Carlton.

Ce rayon de soleil matinal est dédié à Lokman qui, comme nous autres collectionneurs et archivistes, se battait pied à pied pour la mémoire de ce pays. Que cette belle aube des années 1960 annonce celle qu’il a lui-même si longtemps appelée de ses vœux. Quoi qu’il arrive, quoi qu’il nous arrive, le soleil invaincu continuera de couvrir Beyrouth de la poussière d’or de ceux qui ont lutté pour elle.

Auteur d’« Avant d’oublier » (Les éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène, toutes les deux semaines, visiter le Liban du siècle dernier à travers une photographie de sa collection, à la découverte d’un pays disparu. L’ouvrage est disponible mondialement sur www.BuyLebanese.com et au Liban au numéro (WhatsApp) +9613685968

Fermez les yeux. Imaginez la mer, son bercement régulier, le parfum de grand large, de liberté, de vacances, d’insouciance. Maintenant, ouvrez-les : vous êtes étendu sur le lit Queen size d’un grand hôtel de Beyrouth, le Carlton, au milieu des années 1960. Le soleil qui se lève à l’instant inonde la baie vitrée d’une lumière dorée comme du pain chaud. C’est l’aube sur...
commentaires (4)

"Mais l’hôtel ne survivra pas à la mort de ses fondateurs : Nicolas disparaît en 2005, Antoine en 2006. Le Carlton sera détruit en 2009". Très reconnaissant à Georges Boustany de me faire aimer Beyrouth par ces photos, cette photo précisément, par la mémoire si chargée du Carlton, que l’on observe de loin par beau temps, m’ont raconté les fins connaisseurs beyrouthins. Il faut écouter un Beyrouthin de souche (qu’on me passe ce mot) parler de sa ville, la gorge serrée, ému jusqu’aux larmes. A ma prochaine descente d’avion, je chercherai des yeux la falaise de Chourane et le Carlton comme s’il est encore vivant. Le Carlton fut détruit en 2009, et par le hasard des infos, j’apprends à l’instant (pendant le congé de l’Adha) que des excavatrices démolissent les silos, un gommage évident de toute trace de la double explosion au port. Un écrivain disait "Il faut arriver à Beyrouth par mer", mais du hublot de l’avion qui me ramène au pays, je verrai le Carlton et les silos comme s’ils étaient encore debout. Encore bravo à Georges Boustany.

NABIL

17 h 33, le 11 juillet 2022

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Commentaires (4)

  • "Mais l’hôtel ne survivra pas à la mort de ses fondateurs : Nicolas disparaît en 2005, Antoine en 2006. Le Carlton sera détruit en 2009". Très reconnaissant à Georges Boustany de me faire aimer Beyrouth par ces photos, cette photo précisément, par la mémoire si chargée du Carlton, que l’on observe de loin par beau temps, m’ont raconté les fins connaisseurs beyrouthins. Il faut écouter un Beyrouthin de souche (qu’on me passe ce mot) parler de sa ville, la gorge serrée, ému jusqu’aux larmes. A ma prochaine descente d’avion, je chercherai des yeux la falaise de Chourane et le Carlton comme s’il est encore vivant. Le Carlton fut détruit en 2009, et par le hasard des infos, j’apprends à l’instant (pendant le congé de l’Adha) que des excavatrices démolissent les silos, un gommage évident de toute trace de la double explosion au port. Un écrivain disait "Il faut arriver à Beyrouth par mer", mais du hublot de l’avion qui me ramène au pays, je verrai le Carlton et les silos comme s’ils étaient encore debout. Encore bravo à Georges Boustany.

    NABIL

    17 h 33, le 11 juillet 2022

  • Excellent et des souvenirs qui nous ramènent à l histoire d une famille de bâtisseurs Je vous félicite et vous remercie d evoquer des personnes et un hôtel qui nous sont chers

    salameh Marie helene

    21 h 45, le 09 juillet 2022

  • Belle plage Ramlet el-Baïda mais dans mon souvenir tout était rempli de batiments et tours pendant que sur cette photo de 1960 on voit encore beaucoup d'espace libre ...

    Stes David

    20 h 55, le 09 juillet 2022

  • Très beau texte et très bel hommage à Lokman Slim. J'adore le clin d'œil à un air bien connu depuis 2019 grâce à la mention du concert du célèbre Bob Azzam et son tube légendaire Moustapha...

    Michael

    07 h 31, le 09 juillet 2022

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