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Lifestyle - La carte du tendre

La nuit, l’ennui et autres soucis de nos tantes

La nuit, l’ennui et autres soucis de nos tantes

Junon Rayes tricote dans son salon au milieu des années 1960. Photo album de famille d’Alexandre Najjar

La nuit s’avance à pas feutrés. Assise sur son canapé favori, tante Junon tricote quelque chandail pour un neveu ou un petit-neveu. Elle a passé sa vie à penser aux autres au point d’en oublier de penser à elle-même, alors elle tricote, se réjouissant d’avance du bonheur qu’elle lira dans les yeux de l’enfant ou de ses parents. Elle tricote dans l’espoir que le vide relâche son inéluctable emprise sur son quotidien. Des années, des décennies de bonheurs et de chagrins ont laissé leur empreinte sur son beau visage ; ses cheveux n’ont plus la souplesse de ses vingt ans, et dans son regard cerné, les illusions de la jeunesse ont cédé la place à une lassitude désabusée.

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Pour affronter la solitude des femmes qui n’ont pas été mères, tante Junon s’est entourée d’objets familiers. Le muret derrière elle, censé séparer son espace de vie de l’entrée de la vieille maison, constitue en quelque sorte un rempart protecteur. Elle y a posé un lampadaire qui devait être à l’origine l’antique lampe à pétrole de son enfance, et qui dispense une agréable lumière d’appoint pour les travaux manuels et la lecture. Un bouquet de fleurs dans un vase. Et puis un cadre avec la photo d’un être aimé. À portée de sa main droite trône, sur un tissu censé éviter les rayures sur la table de bois, l’imposante radio à ampoules qui la relie encore au monde. Elle y capte Radio-Liban et ses émissions : À travers le jardin de la poésie à 19 heures puis le journal de 19h30, suivi des Variétés de Paris d’Henri Contet. D’autres jours, ce sont des concerts de musique classique. Dans ces moments-là, tante Junon convoque le monde dans son salon. Afin d’embellir l’austère esthétique du récepteur, elle l’a orné d’un bouquet de grosses marguerites artificielles (l’eau, le bois et l’électricité ne font pas bon ménage) et d’une photo de jeunesse. Et sur la table en osier assortie au canapé, une vasque contient d’autres plantes, naturelles cette fois. Ainsi entourée d’un triangle fleuri, de photos familières, d’une liaison avec l’extérieur, Junon s’adonne à ce que l’on appellera plus tard le cocooning.

Quelle est donc cette quiétude que l’on ressent quand on s’introduit chez une personne d’un certain âge ?

Quand s’annonce le soir, quand les passions, les angoisses, les peines ont été polies comme de vieux galets par les torrents de l’existence, quand l’avenir n’a plus aucune importance et que le passé, débarrassé de ses bords tranchants, devient une zone de confort, le temps semble ralentir sa course jusqu’à l’arrêt final. Les secondes deviennent des minutes et les minutes des heures, au point que l’on n’entend plus l’obsédant tic-tac de l’horloge du salon. Et dans ces éphémérides désormais vides, il n’y a plus que des blancs où l’on se replie sur soi.

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À regarder les tantes qui vieillissent seules, l’on se surprend à les envier d’avoir le temps, d’avoir la paix et de ne plus supporter de responsabilités, mais on oublie la myriade de petits bobos, vicieux comme des guêpes, qui viennent avec. Et ce silence, ce sinistre silence qui s’est installé depuis que les êtres chers sont partis, ce silence qu’on leur envie l’espace d’une visite de quarante-cinq minutes, le temps de s’enquérir de leur état de santé et de les entendre se plaindre de tout et de rien, ce silence doit être pour elles une torture quotidienne et interminable. Car, dans ce silence, ressuscitent des fantômes qui vous tendent la main et vous serrent le cœur, et le temps ne peut rien contre ces pensées-là.

Outre les douleurs diverses, leur quotidien consiste à lutter contre l’ennui et la solitude, surtout la solitude. Alors, elles tricotent, alors, elles brodent ; l’on n’imagine pas ce que ces filles, qui ont appris très jeunes, en futures épouses parfaites, toute la panoplie des travaux manuels, sont capables de faire de ce temps suspendu : ma grand-mère paternelle nous a laissé un immense paysage de rivière et de forêt aux mille nuances de vert et de brun, dont chacun des innombrables points de broderie est une prouesse consciemment exécutée sans la moindre erreur de fil.

Une vie consacrée à marier les autres

Junon est née Rayes, au tournant du siècle, de parents qui avaient décidément de l’admiration pour les déesses gréco-romaines : sa sœur s’appelait Minerva. Alors que cette dernière se marie et devient mère de cinq enfants, Junon restera seule très longtemps avant de rencontrer, abritée sous son parapluie, l’homme qu’elle finira par épouser : un notable de Rayfoun. Elle laissera le souvenir d’une personne coquette et affable, pleine d’humour, capable d’affronter une tempête de neige pour ne pas rater une partita de Quatorze. Elle était également marieuse à l’époque où les agences matrimoniales et les sites de rencontre n’existaient pas : les mères désespérées avaient recours à elle pour caser leur progéniture avant la trentaine, seuil fatidique qui annonçait le te3niss, autrement dit, devenir vieille fille.

« Nous sommes ici dans sa maison située à la lisière de Rayfoun et de Kleyate, une demeure vieillotte et inconfortable à laquelle on accédait par un grand escalier. Quand elle ne tricotait pas des rencontres pour les prétendants dont elle avait la charge, tante Junon tricotait pour ses neveux et son mari des pulls ou des bonnets qu’ils se devaient de porter », raconte son petit-neveu, l’avocat et écrivain Alexandre Najjar, qui a pieusement conservé l’album de sa grand-mère Minerva. On y trouve des instants de bonheur, des excursions à Baalbeck, des jeux d’enfant, des siestes dans des hamacs au Grand Hôtel de Beit Méry. Autant d’instants furtifs que nos tantes ne demandent qu’à raconter avec un mélange de tristesse et de rires. Alors, si la vôtre est toujours de ce monde, courez donc chez elle briser sa solitude, couvrez-la de tendresse, demandez-lui de vous montrer et de commenter ses photos et ses parties de Scrabble ou de Quatorze, et, surtout, enregistrez ses souvenirs. C’est ainsi que se recueille la part d’amour qu’elles auraient tant voulu donner aux enfants qu’elles n’ont jamais eus.

Auteur d’« Avant d’oublier » (les éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène, toutes les deux semaines, visiter le Liban du siècle dernier, à travers une photographie de sa collection, à la découverte d’un pays disparu.

L’ouvrage est disponible mondialement sur www.BuyLebanese.com et au Liban au numéro WhatsApp +9613685968


La nuit s’avance à pas feutrés. Assise sur son canapé favori, tante Junon tricote quelque chandail pour un neveu ou un petit-neveu. Elle a passé sa vie à penser aux autres au point d’en oublier de penser à elle-même, alors elle tricote, se réjouissant d’avance du bonheur qu’elle lira dans les yeux de l’enfant ou de ses parents. Elle tricote dans l’espoir que le vide relâche...

commentaires (5)

Quel plaisir de vous lire!

Michele Aoun

21 h 04, le 25 juin 2022

Tous les commentaires

Commentaires (5)

  • Quel plaisir de vous lire!

    Michele Aoun

    21 h 04, le 25 juin 2022

  • Merci pour ce joli témoignage et cette belle écriture. On voudrait en savoir un peu plus sur le travail de la marieuse, peut être une autre fois ?

    F. Oscar

    12 h 05, le 25 juin 2022

  • Toujours un véritable plaisir de lire vos articles ! Merci !!

    Joumana Khalife

    09 h 25, le 25 juin 2022

  • troublant et vrai.

    Marie Claude

    09 h 06, le 25 juin 2022

  • Il manque un café libanais sur la photo, il me semble que cette tante va certainement servir un café au photographe.

    Stes David

    08 h 22, le 25 juin 2022

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