Rechercher
Rechercher

Économie - Éclairage

Crise du pain au Liban : les ingrédients d’une pénurie qui pourrait ne pas exister

La fédération des syndicats des boulangeries et des fours au Liban a lancé un ultimatum hier au ministère de l’Économie : s’il n’émet pas les autorisations de livraison de farine d’ici au 16 juillet, le ministère n’aura qu’à « assumer la responsabilité de fournir du pain à la population ».

Crise du pain au Liban : les ingrédients d’une pénurie qui pourrait ne pas exister

«  Nourrissez-moi  », lance cet enfant dessiné sur un mur de Beyrouth. Photo P.H.B.

Mélangez de l’avarice et de la cupidité. Ajoutez-y de la défiance collective et de l’absence de gouvernance. Puis versez une grosse louche de laissez-faire. Faites mijoter le tout jusqu’à obtention d’une mixture anarchique. Saupoudrez de misère et d’incompétence. Laissez reposer dans une économie qui s’effondre. Servez chaud, froid ou tiède, peu importe finalement.

S’il vient à manquer de pain, le Liban confirme une nouvelle fois qu’il regorge de tous les ingrédients nécessaires à cette recette de crise. L’été dernier, les files d’attente s’allongeaient devant les stations-service dans un contexte de pénurie de carburant. Nouvel été, nouvelle pénurie : cette année, c’est devant les boulangeries du Liban, avec des nuances régionales, que l’on fait la queue. Une sorte de bis repetita dont les Libanais se seraient bien passés, alors qu’ils pataugent dans un marasme économique et financier sans fond depuis bientôt trois ans.

Pourtant, « il n’y a pas de pénurie de pain ! » martèle, sur tous les tons, Amine Salam depuis trois semaines à L’Orient-Le Jour. Le ministre sortant de l’Économie et du Commerce perd patience. « Pour une fois, souligne-t-il, mon ministère et le gouvernement ont réalisé un travail exemplaire sur ce dossier. »

Mi-juin, le ministre avait accusé les acteurs du secteur privé de « vols », avant de s’excuser auprès d’eux tout en ajoutant que « 50 % » de la filière est faite de « voyous ». Un ministre qui, après avoir nié toute contrebande de farine à la frontière syrienne, en s’appuyant sur les dires de l’armée, la qualifiait de « massive » une semaine plus tard, citant un nouveau rapport de l’armée. Quoi qu’il en soit, Amine Salam dénonce, au final, un « sabotage » du travail effectué par son ministère pour assurer la sécurité alimentaire du Liban.

Lire aussi

Le stock de blé suffit pour 20 jours, préviennent les boulangeries

Un dossier compliqué qui est devenu franchement ardu avec le début du conflit russo-ukrainien et l’arrêt des exportations de blé par ces deux pays, principaux fournisseurs de cette denrée essentielle au Liban.

Si le ministre s’est jusqu’à présent montré fort bavard sur le sujet, il n’en a pas été de même du côté des professionnels de la filière boulangère, qui ne répondent pas, ou trop peu, aux demandes d’éclaircissements émises par L’Orient-Le Jour. Ceux-ci ont finalement choisi de s’exprimer hier, dans le cadre d’une conférence de presse tenue à Khaldé (au sud de Beyrouth) par la fédération des syndicats des boulangeries et des fours au Liban. Lundi, dans son communiqué avertissant de cette réunion, celle-ci accusait d’ores et déjà le ministère de l’Économie, et en son sein la Direction générale des céréales et de la betterave sucrière, de ne pas prendre leurs responsabilités « en ne sécurisant pas les quantités de farine subventionnée destinée à la fabrication du pain arabe ». Une prise de parole qui risque au final d’alimenter encore un peu plus les querelles internes et d’intensifier le grand match du « à qui la faute ». Ce, pendant que les estomacs de plus de 80 % de la population, passée sous le seuil de pauvreté depuis le début de la crise, se creusent.

À la recherche du pain perdu

Sur le terrain en tout cas, « il n’y a plus de pain libanais », s’évertuait à répéter la semaine dernière une responsable du rayon boulangerie d’un supermarché de Beyrouth. Pour lui éviter de s’époumoner plus que nécessaire, les clients qui rebroussaient chemin prévenaient ceux qui arrivaient d’un haussement de sourcils. Tout le monde le sait, personne n’y croit. La rabta, élément de base de l’alimentation libanaise, n’est plus sur les étals un jour sur deux. Croissants, petits-fours, galettes de thym et autres baguettes et viennoiseries sont, en revanche, disposés à profusion dans les magasins et boulangeries. La preuve que « les acteurs du secteur utilisent la farine subventionnée pour d’autres produits que le pain arabe », expliquait récemment Amine Salam, avant de les accuser de se faire ainsi « une marge de profit dépassant les 600 % ».

Le mécanisme de subvention vise à permettre au secteur d’importer le blé grâce à un financement en devises au taux officiel (1 507,5 livres libanaises le dollar), à 100 % depuis le printemps 2021, par la Banque du Liban et non au taux du marché parallèle (autour de 29 000 livres, hier). Un marché libre sur lequel on trouve de tout, en marge de la crise, et notamment de la farine et du pain arabe au double de son prix fixé par le ministère.

Si la pénurie de pain arabe semble toucher l’ensemble du territoire ces dernières semaines, elle est plus particulièrement vive, par manque de capacité de surveillance de la part des autorités, aux extrémités du pays. Tandis que la situation semble être revenue à la normale dans les boulangeries de la région de Saïda (Liban-Sud), selon notre correspondant, Mountasser Abdallah, elle est loin d’être sous contrôle au Liban-Nord et dans la Békaa. « Beaucoup de boulangeries ouvrent aux petites heures pour garantir un ou deux paquets de pain subventionné par personne, mais doivent fermer avant midi », explique notre correspondant au Nord, Michel Hallak. Et la foule est dense, à leurs abords, « lors des heures d’ouverture ». Idem à Zahlé (Békaa), lors du week-end écoulé, où notre correspondante sur place, Sarah Abdallah, comptait « une trentaine de personnes » attendant en soirée leur tour devant la grande enseigne Chamsine, alors que « les petites épiceries avaient tiré le rideau dès la fin de matinée ».

Évidemment, tous ceux qui reçoivent leur pain n’en font pas toujours bonne chère. Outre ceux qui le revendent sur le marché noir, les rumeurs de contrebande « de grandes quantités de farine subventionnée et de pain en Syrie » courent dans la région, rapporte Michel Hallak. Une pratique loin d’être inédite, rappelle-t-il également.

Lire aussi

Pas de levée des subventions sur le pain, affirme Salam

Dans la capitale, la situation s’est aussi récemment améliorée. « Pour le moment, les quantités que nous recevons sont bonnes », explique Zakaria Itani, cogérant de la chaîne de supermarchés beyrouthine Shopper’s. « On reçoit environ de 100 à 150 paquets de pain par jour », mais « nous avons gardé notre politique de rationnement ». Autrement dit, les clients ont droit à « un paquet de pain par jour ou par achat, car nous voulons nous assurer que tout le monde est servi ». Une règle qui crée parfois des problèmes avec de « nouveaux clients qui ne sont pas habitués à notre système et qui se voient refuser l’achat de 4 ou 5 paquets à la fois », raconte-t-il. Chez Shopper’s, le pic de la pénurie a eu lieu il y a quelque dix jours lorsque « nous n’avons plus reçu de pain arabe pendant deux jours et avons dû rediriger nos clients vers les boulangeries ». Un vide sur ses rayons, alors que le manager précise collaborer avec « quatre fournisseurs différents » pour justement assurer les livraisons en cette période de crise. C’est au niveau de la tarification des fournisseurs que le bât blesse surtout, poursuit Zakaria Itani : « Certains vendent à un prix plus élevé que ceux fixés par le ministère. »

Du pain et des jeux

Selon le dernier barème publié par ce dernier fin mai, le petit paquet de pain se vend à 7 000 livres pour 365 grammes, le paquet moyen est, lui, tarifé à 12 000 livres pour 875 grammes et le grand paquet coûte 14 000 livres pour 1 055 grammes. Zakaria Itani reçoit des prix et des poids différents : « Le petit paquet, qui est autour de 450 grammes, est tarifé entre 9 000 et 11 000 livres, tandis que le grand pèse autour de 850 grammes et son prix oscille entre 14 000 et 17 000 livres. » S’il comprend la réalité de la hausse des coûts de production, boostés par celle des carburants, le cogérant de Shopper’s dénonce cette habitude prise par certains fournisseurs. « Il y a une grille tarifaire évaluée par le ministère et, malgré tout, différents fournisseurs fixent différents prix », qui se répercutent inévitablement sur le client « alors que les tarifs des denrées essentielles en magasin ont des limites fixées par le ministère également ».

Si certains acteurs de la filière jouent ainsi sur les prix, le ministère de l’Économie avait, lui, récemment assuré que la tarification du paquet de pain ne devrait pas être revue à la hausse dans un futur proche, car « le pays ne pourrait pas le supporter » compte tenu de la grave crise qu’il traverse. Des propos tenus alors que le secteur craint toujours une levée du mécanisme de subventions sur le blé après la mise à exécution du prêt de la Banque mondiale (150 millions de dollars sur neuf mois) pour sécuriser l’approvisionnement en blé du Liban et la sécurité alimentaire des populations les plus démunies.

Cette levée n’est toujours pas programmée, assure toutefois la BDL. Elle se fera de manière « graduelle », précise encore le ministre. Si les craintes du secteur sont légitimes, il reste que ce prêt ne sera effectif qu’une fois qu’il aura obtenu l’approbation finale des députés libanais. Un vote qui se fait attendre, ceux-ci ne pouvant se réunir pour le moment qu’en session extraordinaire convoquée par le chef de l’État en accord avec le Premier ministre. Contactée, la Banque mondiale a réitéré des déclarations faites à L’Orient Today il y a quelques semaines : la politique de subventions ne la concerne pas. Quant à la mise à exécution de son prêt, elle le confirme également : elle est prête, mais attend le vote du Parlement. Du côté des syndicats, l’expectative est tout autre : on attend les permis de livraison de farine du ministère de l’Économie. Comme il l’avait annoncé lundi, Ali Ibrahim, vice-président de la fédération, a tenu parole hier lors de la conférence de presse prévue pour faire le point sur cette pénurie en apostrophant ce ministère. Dans son discours, le syndicaliste l’a ainsi appelé à émettre les autorisations de livraison des quantités de blé nécessaires aux minoteries libanaises, à commencer par « les principales (Bakalian Flour Mills, Crown Flour Mills) qui ont dû fermer début juin », faute de matière première. C’est là une des raisons de cette pénurie de pain, a-t-il expliqué. Une situation qui a renforcé le marché noir, selon lui.

En tout, la pénurie est estimée à « 4 190 tonnes de farine, dont 414 au Liban-Sud, 2 093 au Mont-Liban et à Beyrouth et sa banlieue, 950 dans la Békaa, 554 au Liban-Nord et 180 dans les régions montagneuses », a-t-il chiffré. Pourtant, le ministère l’avait récemment affirmé à L’Orient-Le Jour : un peu plus de 45 000 tonnes de blé subventionné sont disponibles dans le pays. « Il n’en faut que 36 000 par mois pour le pain arabe », avait alors souligné Amine Salam. Le nœud du problème serait donc une question de paperasse administrative, selon les propos de Ali Ibrahim, qui a également fixé au 16 juillet la date butoir pour que le ministère délivre ces autorisations de livraison. « Si le ministère ne répond pas à notre appel, qu’il assume la responsabilité de fournir du pain à la population », a-t-il ajouté. L’ultimatum est ainsi fixé.Dans ces conditions, la situation des Libanais ne risque donc pas de s’améliorer, à moins de se rabattre sur les viennoiseries ou le pain importé, si l’on peut se le permettre. La présence de pain arabe dans les rayons des magasins et sur les étals des boulangeries dépend actuellement de facteurs sur lesquels personne, des autorités du pays aux responsables de la filière, en passant par le marchand du coin, ne semble avoir le contrôle. Contrebande traditionnelle, marché noir de survie, prix à la tête du client, accusations à l’emporte-pièce… Les ingrédients de cette recette de crise sont tous là pour créer une pénurie de pain qui n’existe pas ou, à tout le moins, pourrait ne pas exister. Fin mars, Amine Salam avait indiqué, dans nos colonnes, se préparer à faire face au défi de la sécurité alimentaire dans les prochains « 4 à 6 mois », lorsque les conséquences du conflit russo-ukrainien sur les marchés internationaux se feront ressentir. Le Liban aura à peine tenu trois mois.


Mélangez de l’avarice et de la cupidité. Ajoutez-y de la défiance collective et de l’absence de gouvernance. Puis versez une grosse louche de laissez-faire. Faites mijoter le tout jusqu’à obtention d’une mixture anarchique. Saupoudrez de misère et d’incompétence. Laissez reposer dans une économie qui s’effondre. Servez chaud, froid ou tiède, peu importe finalement. S’il...

commentaires (2)

Le pain: corruption et marché noir. En les nommant. Wooden bakery achrafieh à 8h du matin, pas de pain encore, mais à 10 mètres de là, chez le Caddie, il y en a du wooden vendu à 18000 livres au lieu de 13000 le pain blanc !? Aussi dans la même rue, le Coin Market n'étale que le pain brun ou asmar Moulin d'or , vendant la rabta classique à 33000 livres ! Il faut bien se rappeler que "quand le chat dors, les souris dansent".

Esber

23 h 36, le 06 juillet 2022

Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • Le pain: corruption et marché noir. En les nommant. Wooden bakery achrafieh à 8h du matin, pas de pain encore, mais à 10 mètres de là, chez le Caddie, il y en a du wooden vendu à 18000 livres au lieu de 13000 le pain blanc !? Aussi dans la même rue, le Coin Market n'étale que le pain brun ou asmar Moulin d'or , vendant la rabta classique à 33000 livres ! Il faut bien se rappeler que "quand le chat dors, les souris dansent".

    Esber

    23 h 36, le 06 juillet 2022

  • je voudrais conclure apres lecture des 5 1eres lignes de cet article pour dire : nous avons ainsi pour resultat la meilleure formule de gouvernants voyous, pourris jusqu'a la moelle.

    Gaby SIOUFI

    09 h 47, le 06 juillet 2022

Retour en haut