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Lifestyle - Photo-roman

Les Libanais, peuple du meilleur et du pire

À l’image de la journée du dimanche, et celle du Parlement fragmenté et polarisé, le peuple libanais a prouvé, une fois de plus, qu’il était capable des pires abominations comme des plus belles promesses...

Les Libanais, peuple du meilleur et du pire

Photo DR

Il n’est plus revenu à Nabatiyé depuis plus de deux ans. Sur la route du sud, dimanche à l’aube, en s’approchant du village où il est né et a grandi, en plein dans l’atrocité et les bombes israéliennes ; ce village qu’il a été contraint de fuir, comme ça, du jour au lendemain, sous le poids des intimidations et des menaces de ses propres compatriotes, son cœur a battu très fort. Sur la route du sud, à travers sa fenêtre, il a revu défiler les images d’octobre 2019 comme celles d’un film sépia. Il a revu cette tente de fortune improvisée sur un rond-point de village avec une poignée de rebelles, leurs voix dans des haut-parleurs qui grésillent en appelant d’autres à les rejoindre, « Affranchissons-nous de nos dirigeants qui nous écrasent en prétendant nous protéger, libérons notre pensée », les pneus qu’ils ont brûlés et l’espoir qui avait fait son petit bout de chemin. Et puis, en décembre 2019, un essaim de mobylettes de partisans d’Amal et du Hezbollah qui les avaient encerclés dans la nuit, les coups de bâton dans le ventre, les larmes et le sang, leurs voitures saccagées, leurs maisons placardées de tracts qui les accusaient d’être traîtres ou espions, les écrans de leurs portables noyés de menaces de mort, la peur dans le ventre et l’impossibilité de continuer leur si noble combat. L’impossibilité pour lui de continuer à vivre ici. Ali a repensé à tout cela en alignant ses pas vers le bureau de vote. Il a failli mille fois rebrousser chemin, mais quelque chose qui ressemble à du courage l’a porté derrière l’isoloir. Les mains tremblantes, il a coché la liste opposante au consensus politique de son fief et il a glissé son enveloppe dans l’urne, sous le regard culpabilisant et un rien menaçant des partisans déployés ici, avec leurs casquettes jaunes et vertes. Le geste de Ali qui n’est sans doute rien, qui représente peut-être une action minime, minuscule, contenait pourtant à lui seul ce que le peuple libanais a montré de meilleur avant-hier, lors des élections législatives.

Beyrouth I, où es-tu ?

Alors que j’écris ces lignes, les contours du prochain Parlement libanais, qui définira en quelque sorte l’orientation du pays pour les quatre prochaines années, commencent à s’éclaircir. Ceux-ci révèlent une représentation parlementaire fragmentée, polarisée à souhait et qui n’est, dans le fond, que le reflet de la journée du 15 mai et, plus largement, du peuple libanais. Ce peuple qui a prouvé, une fois de plus, qu’il était capable du meilleur comme du pire. Le pire, ce sont tous ceux qui ont préféré s’abstenir de voter, pour des raisons qui dépassent la raison ; et qui sont restés planqués chez eux, pourtant sans courant électrique, pourtant seuls et loin de leurs proches chassés à l’étranger, les poches et les rêves crevés, les frigos et l’horizon vidés, les enfants privés d’éducation et d’avenir. Ceux-là n’ont plus droit à la parole ou encore moins à la complainte à partir d’aujourd’hui. Le pire, ce sont les partisans des partis qui ont trafiqué, sans une once de conscience, les bulletins de vote de là où ils se sont vus perdants, en ne prenant pas un instant la mesure de leurs gestes. Ceux qui ont tabassé et terrorisé tous les esprits libres qui se sont évertués à descendre leurs chefs des piédestaux où ils les ont érigés. Le pire, c’est ceux qui ont « redonné une chance » à des chefs de clan qui les ont pourtant piétinés trente ans durant et n’ont cessé de faire commerce de leurs voix et leur chair. Ceux qui estiment que leur vote vaut un plein d’essence ou une miséreuse somme de fresh money. Et ceux qui ont boycotté les élections les plus cruciales de l’histoire du Liban pour la prunelle des yeux d’un zaïm qui se fiche complètement de leur existence, seulement « la 3younak », fanfaronnaient-ils dimanche dans une piscine gonflable improvisée sous les fils électriques d’un quartier insalubre que pas un gouvernant n’a jamais daigné regarder. Le pire ? Ce sont les habitants de la circonscription de Beyrouth I dont le silence et l’absence sont un crime peut-être aussi grave que celui dont ils ont été les premières victimes, le 4 août 2020. Ils auront les dirigeants qu’ils méritent.

Rentrer par la grande porte du Parlement

Mais à côté de tout cela, il y a eu le meilleur aussi. Le meilleur, c’est le geste de Ali, et tous les habitants du Sud qui ont redonné sens, le véritable sens, au mot résistance. Qui n’ont pas eu peur de brandir leurs pouces bleutés, quand on croyait qu’au Sud, il n’y a qu’un seul index qui se lève, menace et ordonne. Le Sud qui, contre toute attente, a réussi à fracturer tous les clichés racistes dans lesquels il a longtemps été enfermé. Le Sud qui nous a tous tellement fait grandir le cœur.

Le meilleur, ce sont les émigrés qui ont porté leurs cœurs brisés et leur tristesse d’avoir été privés du Liban et ont fait la queue des heures durant dans la chaleur intenable de Dubaï, par exemple, pour promettre qu’un jour, ils reviendront. Que même de loin, ils n’ont jamais oublié ce paradis cassé qui s’appelle le Liban.

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À ceux qui ne veulent pas aller voter

Le meilleur, ce sont ces vieux, à l’instar de mon grand-père de 98 ans, qui des millions de fois sont tombés, puis se sont redressés, et qui étaient là, dimanche, aux portes des bureaux de vote, parce qu’en dépit de tout, traitez-les de fous ou d’idiots, ils continuent de croire à ce concept auquel on nous a longtemps empêchés de croire et qui s’appelle un pays.

Le meilleur, ce sont ces indépendants, ces gens illuminés qui auraient pu tout à fait tourner le dos et partir vers de meilleurs ailleurs mais qui sont restés et se sont organisés avec les moyens du bord pour faire craqueler la tour de béton de laquelle les mêmes zaïms s’étaient emparés. Le meilleur, ce sont tous ceux qui ont cru en eux et leur ont donné leur confiance.

Le meilleur, ce sont ceux qui ont réussi et qui ont percé, au Chouf, au Nord, à Beyrouth II, sont parvenus à déloger des figures poussiéreuses qui s’agrippent à leurs chaises depuis trente ans ; et s’apprêtent à se lancer dans le pourtant si laborieux chantier du Liban à venir. Ceux qui batailleront pour la souveraineté, l’État de droit, l’État civil, la justice et toutes ces notions qu’on nous a confisquées trente ans durant. Dites à la garde du Parlement qu’après les avoir battus, leur avoir tiré dessus, après avoir érigé tous les murs et tous les barbelés, ils rentreront cette fois à la Chambre par sa grande porte…


Il n’est plus revenu à Nabatiyé depuis plus de deux ans. Sur la route du sud, dimanche à l’aube, en s’approchant du village où il est né et a grandi, en plein dans l’atrocité et les bombes israéliennes ; ce village qu’il a été contraint de fuir, comme ça, du jour au lendemain, sous le poids des intimidations et des menaces de ses propres compatriotes, son cœur a battu très...

commentaires (1)

Merci , merci Mr Khoury! J’aime beaucoup vos articles: votre ecriture, votre sensibilité, votre amour pour le Pays , et vos photos:, celle d’aujourd’hui particulièrement!

Madi- Skaff josyan

08 h 13, le 17 mai 2022

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Commentaires (1)

  • Merci , merci Mr Khoury! J’aime beaucoup vos articles: votre ecriture, votre sensibilité, votre amour pour le Pays , et vos photos:, celle d’aujourd’hui particulièrement!

    Madi- Skaff josyan

    08 h 13, le 17 mai 2022

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