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Politique - Reportages

Une journée électorale entachée d’incidents sécuritaires

L’enthousiasme au vote a nettement varié d’une région à l’autre, alors que le taux de participation est resté relativement bas. Des achats de voix ont été rapportés, notamment dans deux témoignages recueillis par nos journalistes.

Une journée électorale entachée d’incidents sécuritaires

Une électrice votant à Beyrouth. Photo Joao Soussa

Le scrutin tant attendu qui a eu lieu hier dans quinze circonscriptions au Liban, et qui était attendu par beaucoup comme une date cruciale, s’est déroulé dans le calme dans certaines régions, mais a été entaché par de nombreux incidents dans d’autres, impliquant souvent des partisans de formations politiques rivales. Des tensions ont notamment opposé des partisans des Forces libanaises à ceux du Hezbollah dans la Békaa, et plus particulièrement dans la circonscription de Baalbeck-Hermel, avec des accusations mutuelles de provocation. Les mêmes tensions ont été constatées à Zahlé, entre ces deux parties, notamment à Karak, le quartier chiite de la ville. À Kfarhouné (Jezzine, Liban-Sud I), des partisans du tandem chiite s’en sont pris à une tente des FL. Ces incidents ont requis une intervention de l’armée. Dans la banlieue sud de Beyrouth, un autre fief du parti pro-iranien, un candidat opposant au siège chiite de Baabda (sur la liste Baabda le changement), Wassef Haraké, figure bien connue de la contestation, s’est fait agresser par des hommes à Bourj Brajneh : ceux-ci lui ont lancé des bouteilles et l’ont insulté, une agression répertoriée dans une vidéo qui a largement circulé.

L’un des incidents les plus graves a éclaté entre partisans des FL et du Courant patriotique libre à Chekka, au Nord, au cours d’une visite du chef du CPL, le candidat Gebran Bassil. Les échauffourées, au cours desquelles bâtons et couteaux auraient été utilisés, auraient fait cinq blessés, selon des sources des Forces libanaises. L’armée est intervenue pour ramener le calme.

Dans le Akkar, le chaos qui a caractérisé l’opération électorale a été à l’origine d’incidents impliquant les délégués de très nombreux candidats dans cette circonscription. Le scrutin a dû être interrompu dans plus d’un bureau de vote, dont provisoirement dans celui de Fneidek. Par ailleurs, à Bireh (Nord), un homme a dû être évacué par la Croix-Rouge libanaise et hospitalisé suite à une dispute, qui a provoqué un arrêt temporaire du scrutin. L’armée a tiré en l’air pour disperser des personnes qui s’en prenaient à un bureau de vote.

D’autre part, un délégué a été arrêté à Haret Hreik (banlieue sud de Beyrouth) pour avoir insulté le président de la République Michel Aoun. Il aurait été brutalisé par les forces de l’ordre, ainsi que l’a constaté l’Association libanaise pour des élections démocratiques (LADE). Il n’a pas été possible de savoir où il a été emmené.

« La situation est très bonne, elle est sous contrôle et s’avère bien meilleure que lors des élections précédentes. Dans tous les pays, les scrutins sont marqués par des incidents. Nous avons pris les mesures nécessaires à Baalbeck, Bireh et Ram et les problèmes ont vite été résolus », a résumé pour sa part le ministre de l’Intérieur Bassam Maoulaoui, lors d’un point de presse vers 14h30 au ministère de l’Intérieur.

Un vieil homme à mobilité réduite est porté par des agents de l'ordre sur les escaliers d'un bureau de vote à Baabda. Photo Matthieu Karam

Un électorat divisé

Les listes qui se faisaient la compétition hier étaient nombreuses dans la plupart des circonscriptions, mais les électeurs se sont en gros divisés en trois catégories : ceux qui déclaraient voter « pour le changement », donc pour les listes issues de la contestation, ceux qui ont voté suivant des principes « souverainistes » (en gros pour les FL, les Kataëb, ou d’autres partis de l’ancien camp du 14 Mars), et enfin, ceux qui ont renouvelé leur confiance aux divers partis au pouvoir (comme le tandem chiite ou le Courant patriotique libre).

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Beaucoup, comme Georges Mrad, 41 ans et travaillant dans la finance, qui a voté pour une liste d’opposition à Beyrouth 1, ne s’attendent « pas à grand-chose, mais ce vote est un message adressé à la classe politique traditionnelle ». Deux sœurs qui ont voté pour des indépendants à Mtein (Metn) se contentent d’espérer « qu’ils seront élus, dans le cadre de ce scrutin… ou du prochain ». À Saïda, Souad, 60 ans, a voulu voter « pour ceux qui n’ont pas volé le pays ». « Je suis venue de Dubaï pour voter pour le changement, donner ma voix à une personne qui œuvre pour la souveraineté du Liban et n’accepte pas de recevoir des ordres de l’étranger », affirme pour sa part Gretta Habib, 38 ans, présente dans un bureau de vote à Haret Sakhr, (Kesrouan, Mont-Liban I). Même Farida, 80 ans, électrice à Baabda, espère « qu’il y aura un changement » et dit « avoir voté pour des gens bien ». À Tripoli, Bassem Rawda, un ingénieur de 27 ans, qui a voté contre les listes du pouvoir, veut croire que « le vote sanction aura son mot à dire dans la ville ». Mais le taux de participation est resté très faible dans la grande ville du Nord. « Je m’attends à un changement même si le chemin reste long », résume Rouba Taha, activiste de la première heure dans la contestation à Baalbeck.

De nombreux autres électeurs ont décidé que leur principal objectif était de faire barrage aux partis au pouvoir, particulièrement le CPL et le tandem chiite, en votant pour leurs adversaires. Natacha, 29 ans, qui vote à Beyrouth I, le dit clairement. Cette comptable a préféré le parti de Samir Geagea aux listes de la contestation, « trop éclatées et fragiles », selon elle. Najat Kabbara, enseignante de 56 ans, a, elle, voté à Tripoli pour la liste de l’ancien ministre Achraf Rifi et des FL « parce que c’est la seule qui peut faire face au CPL et au Hezbollah ». « J’ai voté pour le Courant patriotique libre lors des deux derniers scrutins et je vote aujourd’hui pour Samy Gemayel (chef des Kataëb). Le CPL s’est avéré inefficace dans la lutte pour l’avenir du pays et je pense que des candidats comme M. Gemayel nous permettront de sortir de ce pétrin », estime Ramzi, qui vote au Metn.

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D’autres encore ont choisi des figures connues bien que traditionnelles, pour leur constance. À Saïda, Noël Sahyouni a opté pour le député Oussama Saad, qui est hors de l’establishment politique et dont il loue la loyauté. Pour sa part, Karam Imad, 22 ans, opte pour le député Farid el-Khazen au Kesrouan, parce que celui-ci « a toujours été aux côtés des Kesrouanais et n’a jamais fermé sa porte à personne ». Ils sont nombreux à privilégier les relations personnelles dans le choix électoral.

Les partisans des partis au pouvoir étaient également au rendez-vous. Farid Nasser, membre du Parti socialiste progressiste (PSP, joumblattiste) rencontré à Fardis (Hasbaya, Liban-Sud III), ne comprend pas l’animosité des forces du changement qui refusent de s’allier au PSP, puisque « son parti est en faveur du changement, d’autant plus qu’il se fonde sur les principes d’équité sociale de Kamal Joumblatt ».

« Gebran Bassil, c’est le fils de Batroun. Il a toujours agi comme il l’a promis et maintenant il y a de la vie et des magasins dans cette ville. Il a accompli son devoir au moins », estime Layla Issa Khabbaz, la soixantaine, qui a voté pour la liste aouniste dans la circonscription du Mont-Liban III. À Zghorta, Édouard Ghazoul, entrepreneur de 40 ans, vote pour Tony Frangié, fils du chef des Marada Sleiman Frangié. « C’est le seul politicien qui se soucie de son peuple à Zghorta », assène-t-il.

Le public de la Résistance a naturellement voté pour les listes du tandem chiite dans plus d’une circonscription, reléguant les soucis économiques au second plan. Mohammad Mansour, un habitant de Khiam de 39 ans, est affilié au Hezbollah. « Nous vivons dans une région qui était sous occupation israélienne, dit-il. Voilà pourquoi le choix évident pour moi est celui de la Résistance. » Interrogé sur la crise économique et la lassitude de la population, il estime que « le camp de la Résistance est le premier soutien au changement et aux réformes ». « Malheureusement, aucune autre force politique ne veut ouvrir les dossiers de corruption à part nous », dit-il encore.

Édouard Torikian, 70 ans, professeur de musique à l’Université Saint-Esprit de Kaslik, vote avec sa femme à Achrafieh (Beyrouth I) pour le Tachnag. Ce parti représente à leurs yeux la garantie de la protection de la communauté arménienne. « Notre pays est confessionnel, il faut le préserver. Les gens sont mauvais, pas le système », estime Édouard.

Une longue file d'attente dans un bureau de vote de Beyrouth. Photo Joao Soussa

L’abstention des partisans de Hariri... dans une piscine

Dans ce scrutin, le vote sunnite a fait l’objet d’une attention particulière, après que l’ancien Premier ministre Saad Hariri se fut retiré de la course. Si l’on ne peut pas vraiment parler d’abstention sunnite, beaucoup de partisans de l’ancien chef de gouvernement ont préféré ne pas se rendre aux bureaux de vote, et certains ont voulu le faire savoir haut et fort.

Ainsi, certains de ces partisans ont sciemment installé des piscines gonflables dans le quartier de Tarik Jdidé, fief du courant du Futur. Des adultes et des enfants s’y sont baignés durant toute la journée pratiquement. Sur un mur trônait un portrait de Saad Hariri.

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Non loin d’une des piscines, Hassan, un électeur d’une quarantaine d’années inscrit à Beyrouth II, affirmait qu’il n’allait pas voter parce que « le changement est impossible à travers les urnes, tant que le Hezbollah garde ses armes ». Pour lui, (l’ancien Premier ministre) Fouad Siniora et les FL ont trahi Saad Hariri, qui a annoncé, il y a quelques mois, la suspension de son activité politique et donc sa non-participation, ainsi que celle du courant du Futur, aux législatives.

Une électrice âgée montre fièrement son pouce trempé dans l'encre après avoir voté à Hasbaya. Photo Mohammad Yassine

Achats de voix

Des rumeurs d’achats de voix ont ponctué la journée d’hier, ce qui n’est pas vraiment inhabituel dans les élections au Liban, peut-être un peu plus accentué cette année en raison de la crise économique aiguë qui frappe le pays. Un phénomène naturellement impossible à quantifier et très difficile à prouver, à l’exception de deux témoignages recueillis par nos journalistes.

Devant la tour Murr à Zalka, fief de la famille homonyme, Hussein Mahmoud Safwan, un chiite du Hermel, qui vote à Bourj Hammoud (Metn), affirme « être favorable aux Murr depuis longtemps ». Il ajoute qu’une « amitié de longue date » lie sa famille à celle du candidat Michel Murr, qui espère être élu au siège occupé par son grand-père (dont il porte le nom) avant son décès en janvier dernier. M. Safwan affirme être venu avec une vingtaine de cartes d’identité de membres de sa famille, qui compte au moins 300 électeurs dans cette circonscription, afin « de couvrir ne serait-ce que le coût du transport ». Non loin, un van avec à son bord une quinzaine de personnes s’arrête et ses passagers s’engouffrent dans l’immeuble...

À Tarik Jdidé, quartier de Beyrouth, Amina, une veuve de 65 ans, vient de voter. Son choix, elle ne l’a pas fait suivant des critères relevant d’un programme ou d’un engagement, mais parce que ledit candidat l’a payée. « Il nous a tous payés ! Je n’aurais pas voté autrement, je n’ai confiance en personne », indique-t-elle à notre journaliste. « Ce sont tous des escrocs. Ils devraient nous rendre une partie de l’argent qu’ils nous ont pris », critique-t-elle, alors que le Liban poursuit son effondrement économique depuis bientôt trois ans. « J’aurais aimé déménager à Tripoli (Liban-Nord II) pour les élections afin de recevoir 100 dollars », ajoute-t-elle, alors que le candidat pour qui elle a voté paie, selon elle, 1 500 000 LL à chaque électeur qui lui accorde son suffrage…

De nombreuses infractions répertoriées

Le scrutin d’hier n’a pas été exempt d’infractions, ou de certains problèmes logistiques, comme une rupture de stock du matériel ou autre. Les infractions le plus fréquemment constatées dans plusieurs régions du pays consistaient en la présence de délégués en compagnie d’électeurs derrière l’isoloir, sous prétexte de les « aider », ou encore des actes d’intimidation rapportés par des témoins. Même les observateurs de l’Association libanaise pour la démocratie des élections (LADE) en ont fait les frais. À Remmadiyé (Tyr, Liban-Sud), des observateurs de la LADE ont été obligés de quitter un bureau de vote « après avoir fait l’objet de menaces », selon la chaîne LBCI.

Toutefois, malgré les problèmes logistiques et les tensions observées dans certaines régions, le chef de la mission d’observation de l’Union européenne György Hölvényi a relevé, après une tournée dans le bureau de vote de l’école mixte al-Amir Chakib Arslane à Verdun, « l’atmosphère calme dans et à l’extérieur des bureaux de vote », avec seulement « des problèmes mineurs ». Il a souligné le fait que le vote a commencé « à l’heure ou avec quelques petits retards » en début de journée, mais que les deux tiers des bureaux sont « inaccessibles ou très difficiles d’accès pour les personnes à mobilité réduite ». Un rapport détaillé des violations observées tout au long de la journée sera publié mardi par la mission d’observation de l’UE. La LADE, elle, tient une conférence de presse aujourd’hui à 12h30.

Dans de nombreux bureaux de vote difficiles d’accès, des membres de la Défense civile ou des forces de sécurité ont dû porter les électeurs âgés ou ayant des problèmes de mobilité, un spectacle tristement coutumier des élections au Liban. C’est une situation contre laquelle l’organisation internationale Human Rights Watch avait mis en garde cette semaine, et contre laquelle milite depuis des années l’Union des handicapés du Liban, qui surveille la situation sur le terrain.

Une de ces personnes à mobilité réduite est Mansour Qawato, 60 ans, ancien combattant des Forces libanaises, qui est arrivé avec ses béquilles à un bureau de vote à Jbeil. Mansour a confié à notre journaliste qu’il a dû parcourir une longue distance à pied, les forces de l’ordre ne l’ayant pas laissé arriver devant la porte en voiture, alors que d’autres personnes en véhicules blindés ont débarqué devant le bureau de vote, coupant les files d’attente.


Le scrutin tant attendu qui a eu lieu hier dans quinze circonscriptions au Liban, et qui était attendu par beaucoup comme une date cruciale, s’est déroulé dans le calme dans certaines régions, mais a été entaché par de nombreux incidents dans d’autres, impliquant souvent des partisans de formations politiques rivales. Des tensions ont notamment opposé des partisans des Forces...

commentaires (2)

Là où les vendus sont présents avec les autres libanais libres il y a eu des violences et des exactions de leur part. Chercher les coupables. Ils ne sont pas habitués à avoir des gens qui s’expriment librement ils ont toujours été dominés par le bâton et la mitraillette. Comment en vouloir à des archaïques qui ne savent pas faire la différence entre liberté et esclavage? Ils les ont bien matés et ils se comportent comme leurs zaims, puisqu’ils n’ont pas d’autres arguments défendables pour convaincre, ils utilisent la violence et la fraude pour gagner.

Sissi zayyat

16 h 55, le 16 mai 2022

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Commentaires (2)

  • Là où les vendus sont présents avec les autres libanais libres il y a eu des violences et des exactions de leur part. Chercher les coupables. Ils ne sont pas habitués à avoir des gens qui s’expriment librement ils ont toujours été dominés par le bâton et la mitraillette. Comment en vouloir à des archaïques qui ne savent pas faire la différence entre liberté et esclavage? Ils les ont bien matés et ils se comportent comme leurs zaims, puisqu’ils n’ont pas d’autres arguments défendables pour convaincre, ils utilisent la violence et la fraude pour gagner.

    Sissi zayyat

    16 h 55, le 16 mai 2022

  • DES MOUTONS ET DES ACHETES ET DES INTIMIDES ET MENACES ONT VOTE BARBUS ET PARAVENTS ! LEGISLATIVES DE LA BLAGUE !

    LA LIBRE EXPRESSION.

    11 h 06, le 16 mai 2022

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