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Société - Législatives 2022

L’accès aux bureaux de vote, obstacle majeur pour les personnes handicapées

Beaucoup d’électeurs handicapés se disent hésitants à participer aux législatives de mai tant que les conditions ne sont pas réunies pour leur permettre de voter de manière digne, sûre et autonome.

L’accès aux bureaux de vote, obstacle majeur pour les personnes handicapées

Un jeune souffrant de handicap porté dans les escaliers au cours des dernières élections. Photo fournie par l’Union des handicapés physiques du Liban

« Je ne voterai pas aux prochaines législatives », déclare d’emblée Maher Eid. Si cet électeur libanais affirme cela de manière aussi catégorique, ce n’est pas parce qu’il s’en moque ou qu’il ne croit pas que le vote puisse changer les choses. Bien au contraire, il a fait pression sur ses amis expatriés pour qu’ils s’inscrivent sur les listes électorales, arguant du fait que « chaque voix compte pour obtenir un Liban meilleur ». Mais s’il se rend lui-même au bureau de vote, ce sera peut-être au détriment de sa sécurité physique.

« Lorsque j’ai voté aux élections de 2018 », explique à L’Orient Today Maher Eid, qui se déplace en fauteuil roulant, « j’ai été blessé lorsqu’un groupe de délégués m’ont porté à l’étage où se trouvait le bureau de vote. Et mon médecin m’a grondé pour avoir accepté cela, car il y a des critères spécifiques à respecter avant de porter une personne handicapée. Cela ne peut pas être fait au hasard », ajoute-t-il.

Le trajet a été désagréable, se souvient Maher Eid, l’air embarrassé à la fois physiquement et émotionnellement. « Je ne souhaite pas revivre ce moment. Par conséquent, à moins que les bureaux de vote ne soient conçus pour être accessibles, je ne serai pas disposé à participer au scrutin et à mettre à nouveau en danger mon bien-être ou ma dignité », poursuit-il.

Un groupe qui représente 10 à 15 % des Libanais

Deux personnes âgées qui participaient aux dernières élections et qui, comme Maher Eid, ont été portées à l’étage et violemment bousculées par la foule « sont mortes durant le processus », souligne Sylvana Lakkis, présidente de l’Union des handicapés physiques du Liban (LUPD). Les personnes ayant des besoins spécifiques constituent le groupe minoritaire le plus important du pays, poursuit-elle. Pourtant, elles sont marginalisées et rencontrent des difficultés constantes qui les empêchent de participer à la vie politique, notamment lorsqu’il s’agit de se rendre aux bureaux de vote.

La communauté des gens à besoins spécifiques comprend les personnes souffrant de handicaps qui affectent leur mobilité, leur vue et leur ouïe, ainsi que les personnes âgées et les femmes enceintes, précise Fadi Sayegh, un militant des droits des handicapés qui se déplace lui-même en fauteuil roulant. « Ils ont tous du mal à participer au vote et sont découragés par l’État », poursuit-il.

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« Seulement 4 000 personnes handicapées ont voté lors des dernières élections », précise Sylvana Lakkis, qui estime à plus de 700 000 les Libanais vivant avec un handicap, selon une étude commandée par le gouvernement britannique en 2018 et qui avait révélé que 10 à 15 % des Libanais sont handicapés. « Ils ont le sentiment que le processus électoral les exclut et qu’il s’agit donc d’une farce », ajoute-t-elle.

Diala Abdallah, une jeune femme malvoyante de 25 ans, affirme à L’Orient Today qu’elle n’a pas confiance dans le processus électoral. « Lorsque j’ai voté pour la première fois aux élections de 2018, un délégué m’a escortée jusqu’à l’isoloir car les listes électorales ne sont pas accessibles aux personnes qui ne voient pas. Je lui ai demandé : “Qu’est-ce qui m’assure que vous avez coché les cases que je vous ai dit de cocher ?” Il a ri. » Diala Abdallah en conclut que si le scrutin ne lui est pas rendu accessible, elle ne votera pas aux élections de 2022.

Comme des numéros

Le processus électoral libanais est défectueux, fait valoir Sylvana Lakkis, notant que contrairement à d’autres pays qui permettent aux personnes handicapées de voter en ligne ou par courrier et fournissent des bulletins en braille pour les malvoyants, les élections dans ce pays n’offrent aucune autre option que de voter dans des bureaux et des centres inaccessibles.

La loi électorale exige que les bureaux de vote soient inclusifs, mais cette clause n’a jamais été appliquée dans la pratique, renchérit Ali Slim, directeur exécutif de l’Association libanaise pour la démocratie des élections (LADE), notant que la loi ne précise pas quels mécanismes doivent être employés pour rendre les bureaux accessibles.

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Le mois dernier, Inaya Ezzeddine, chef de la commission parlementaire de la Femme et de l’Enfant, a présidé une session de la commission sur les défis auxquels sont confrontées les femmes handicapées physiques. Elle a suggéré « une recommandation visant à préserver les droits des personnes handicapées à participer au processus électoral en équipant les centres des grandes villes d’installations appropriées ». Cette recommandation fera l’objet d’un rapport au Parlement.

Sylvana Lakkis et Fadi Sayegh s’accordent à dire que transporter les personnes ayant des besoins spécifiques à l’étage n’est pas la solution. « Au contraire, insiste ce dernier, cela les humilie lorsqu’ils voient que leur capacité à voter dépend de l’aide d’autres personnes. »

De plus, les machines électorales et les délégués qui travaillent pour les partis politiques traditionnels ont l’habitude de « percevoir les personnes handicapées, au même titre que les personnes âgées, comme des numéros », et de les utiliser pour obtenir plus de voix, souligne Ali Slim. « Ils promettent de transporter ces personnes et de s’occuper d’elles pendant qu’elles votent, alors qu’en fait, ils les conduisent au bureau de vote et les portent à l’étage où elles peuvent se procurer un bulletin puis les oublient là-haut, alors qu’elles sont incapables de redescendre par leurs propres moyens », poursuit-il.

La solution, un mégacentre spécialisé ?

« La vraie solution est de créer un mégacentre avec des installations accessibles. Mais du moment que l’amendement juridique qui aurait permis de créer une telle installation n’a pas été adopté, nous demandons une exception en vue de mettre en place un centre par caza pour les handicapés, les personnes âgées et les femmes enceintes », affirme Sylvana Lakkis.

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Ali Slim souligne quant à lui la nécessité d’inclure la langue des signes dans les campagnes politiques et de sensibilisation, ainsi que dans les reportages des médias sur les sujets liés aux élections, car les personnes malentendantes ne savent souvent pas quels candidats se présentent, quels sont leurs programmes et quels sont leurs propres droits pour le vote. Il estime que l’accueil au rez-de-chaussée de mégacentres réservés aux personnes handicapées dans les grandes villes est une solution pour rendre le scrutin plus accessible. Il ajoute néanmoins qu’il sait que les gens l’accuseraient de vivre dans un monde imaginaire s’il proposait de rendre tous les bureaux et centres de vote accessibles aux personnes à besoins spécifiques.

Ces bureaux de vote sont en effet toujours installés dans les écoles ; or, ces établissements sont généralement dépourvus d’ascenseur, une lacune accentuée par le fait que les isoloirs sont souvent situés aux étages supérieurs, tandis que les rez-de-chaussée sont généralement employés à des fins administratives.

Pour ne rien arranger, les places de parking pour les personnes à besoins spécifiques, partie intégrante de tout scrutin qui se veut inclusif, font défaut dans les centres de vote libanais. « Souvent, cette catégorie de votants ne peut pas trouver de place de stationnement près des bureaux de vote », précise Sylvana Lakkis.

Sana Younès, qui était enceinte lors des élections de 2009, conseille aux futures mères de « se rendre le plus tôt possible dans les bureaux de vote afin de trouver une place de parking, sinon, elles devront parcourir des kilomètres à pied », comme cela lui est arrivé lorsqu’elle n’a pas pu trouver de places réservées aux femmes enceintes ou aux personnes handicapées.

Les promesses creuses des responsables

Pour sa part, un porte-parole du ministère de l’Intérieur assure que le ministère fera de son mieux pour faciliter le processus de vote pour les personnes à besoins spécifiques, sans préciser quelles actions ont été prévues. Les ministres précédents ont fait des promesses similaires, mais aucun ne les a tenues. En 2009, le ministre de l’Intérieur a publié un décret d’application précisant les actions visant à faciliter l’accès aux bureaux de vote et créant un comité chargé d’organiser les élections en fonction des besoins des personnes handicapées, rappelle Fadi Sayegh. Cependant, seuls quelques centres modèles ont été créés, et seules les portes ont été adaptées pour faciliter l’accès, note Sylvana Lakkis. Depuis, le décret n’a pas été appliqué, et le comité chargé de fournir des recommandations au ministre n’a pas été reconstitué depuis l’expiration de son mandat.

Juste avant les élections de 2018, l’ancien ministre de l’Intérieur Nouhad Machnouk avait promis de mettre en place un plan qui équipe les centres des installations nécessaires aux personnes handicapées.

Pourtant, la société civile est prête à épauler les responsables dans ce dossier. L’Union des handicapés physiques du Liban a cartographié toutes les écoles du pays afin d’évaluer leur taux d’accessibilité et a créé des modèles indiquant comment organiser les installations dans chaque bâtiment, précise Sylvana Lakkis, « mais en vain ».

« La seule solution que le ministère a décidé d’adopter a été de demander à la Défense civile et à l’armée de porter les personnes âgées et handicapées dans les escaliers », a-t-elle conclu.

(Cet article a été originellement publié en anglais par « L’Orient Today »).


« Je ne voterai pas aux prochaines législatives », déclare d’emblée Maher Eid. Si cet électeur libanais affirme cela de manière aussi catégorique, ce n’est pas parce qu’il s’en moque ou qu’il ne croit pas que le vote puisse changer les choses. Bien au contraire, il a fait pression sur ses amis expatriés pour qu’ils s’inscrivent sur les listes électorales,...

commentaires (3)

700.000 is a significant number of people who will be excluded and cannot exert their constitutional right to vote. We should lobby to implement accessible voting centers in every jurisdiction.

Mireille Kang

23 h 26, le 03 avril 2022

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Commentaires (3)

  • 700.000 is a significant number of people who will be excluded and cannot exert their constitutional right to vote. We should lobby to implement accessible voting centers in every jurisdiction.

    Mireille Kang

    23 h 26, le 03 avril 2022

  • S’il n’y avait que ça comme obstacle, on ferait la promesse de porter toutes les personnes à mobilité réduite sur nos épaules pour les mener aux boites pour glisser peur bulletin de vote s’ils nous font la promesse de voter contre cette mafia sans âme ni conscience ni même un brin d’humanité ou de patriotisme. Les obstacles seront nombreux et une vigilance accrue devrait se saisir de tous les patriotes, la première serait d’éviter des abstentions. Alors POUR L’AMOUR DE VOTRE PAYS, ALLEZ VOTER CONTRE CES POURRIS POUR LE SAUVER DE LEURS GRIFFES ET LEURS CROCS ACÉRÉS PRÊTS À LES PLANTER DANS VOTRE CHAIR UNE FOIS ÉLUS. Notre défi serait qu’aucun de tous ces pourris ne soit élu par leurs victimes.

    Sissi zayyat

    12 h 55, le 02 avril 2022

  • On vous aime.VOTEZ!

    Marie Claude

    07 h 23, le 02 avril 2022

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