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Manuel Carcassonne, captif amoureux

Premier roman de Manuel Carcassonne qui fut directeur littéraire de Grasset et dirige aujourd’hui les éditions Stock, Le Retournement est un ouvrage inclassable. Il est avant tout le lieu d’une sorte d’archéologie identitaire et d’interrogation existentielle. Il est aussi une histoire d’amour. De sa rencontre avec Nour et avec le Liban.

Manuel Carcassonne, captif amoureux

© Jean-François Paga

En cette rentrée de janvier où les livres se bousculent, un ouvrage attire particulièrement l’attention des médias et du monde littéraire et pour cause, il s’agit du premier roman de Manuel Carcassonne qui fut directeur littéraire de Grasset et dirige aujourd’hui les éditions Stock. Mais Le Retournement est-il vraiment un roman ? Ouvrage inclassable qui mêle l’essai, l’autobiographie et fait sans doute quelques incursions dans la fiction, il est avant tout le lieu d’une sorte d’archéologie identitaire et d’interrogation existentielle. Ouvrage inquiet, sincère, érudit et « foutraque », selon les propres termes de son auteur, qui le voulait drôle mais reconnaît qu’il n’a sans doute pas réussi sur ce chapitre-là – et comment le pouvait-il quand il aborde des pans tragiques de l’histoire du Moyen-Orient ? –, ce livre est aussi une histoire d’amour. Car c’est sa rencontre avec Nour et avec le Liban, ce pays où les ancrages communautaires participent si fortement de la définition des individus, qui provoque ce tsunami intime et le besoin de retour aux sources de sa propre identité chez l’auteur. Alors il se plonge dans son histoire familiale, son rapport au judaïsme, lui qui a grandi dans une famille laïque et républicaine, et forcément, le conflit israélo-palestinien s’invite dans sa recherche, et les terribles massacres de Sabra et Chatila aussi. Jean Genet qui prit la plume pour composer « le Guernica palestinien » occupe dans ce voyage une place centrale. Avec une exigence de justesse, un profond désir de comprendre, un souci quasi-obsessionnel du « retournement », Carcassonne compose un texte qui ne peut laisser indifférent. « Tous les deux, nous nous enfonçons dans les ténèbres de nos passés, nos mystères s’entrelacent, nos mémoires victimaires se font écho. Emprunter cette passerelle qui tangue entre nos deux minorités, atteindre à la vérité enfouie jusque dans mon inconscient (...). » De très belles lignes et une foultitude de questions que nous avons tenté d’élucider en compagnie d’un écrivain qui déclare se sentir chez lui au Liban bien davantage qu’à la station de métro Vavin où il descend chaque matin.

Ce n’est pas la première fois que vous prenez la plume, puisque vous avez publié un essai sur Gombrowicz. Mais tout de même, vous avez surtout accompagné des auteurs vers la publication. Quel a été l’élément déclencheur de votre envie de revenir vers l’écriture ?

Il y en a plusieurs. Toute ma vie a tourné autour des livres puisque j’ai été critique littéraire, préfacier, éditeur. C’est ma raison de vivre, je suis un homme du livre. Et là, j’ai eu besoin de mettre des mots sur une situation qui n’était pas simple, de clarifier une appartenance et des origines. L’élément déclencheur a été ma découverte du Liban non pas comme touriste, mais à travers ma rencontre incarnée avec Nour et la naissance de notre fils. Le fait d’avoir plongé dans une réalité si différente de la mienne m’a fait réaliser que je m’étais laissé abuser par une certaine image du Liban, transmise entre autres par Jean D’Ormesson ou Jean-François Deniau, celle d’un pays de personnes exquises et francophones. Or j’ai découvert que ce n’était pas que ça, que c’était beaucoup plus. Et j’ai été confronté tout à la fois à la question de l’altérité et de la ressemblance, qui m’a renvoyé à mes origines. Il me fallait aller voir de plus près dans tout ça.

Vous entretenez un rapport paradoxal et ambivalent au Liban, le décrivant comme une « décharge à ciel ouvert », mais écrivant plus loin que vous vous y sentez chez vous davantage qu’à Vavin où vous vous rendez chaque jour.

Il faut savoir que nous avons vécu la crise des poubelles de 2015 et que pour rentrer chez nous, nous devions slalomer entre des tonnes de déchets. Pour le petit Français que je suis, c’est une expérience pour le moins inhabituelle. Plus globalement, le Liban est un pays qui déclenche des sentiments ambivalents. On ne peut ni l’aimer complètement ni le détester tout à fait. Nour est fascinée par ce pays qu’en réalité elle ne connaît pas. Elle s’extasie devant tout et n’importe quoi, y compris une pelote de fils électriques devant laquelle elle s’exclame : « Tu as vu comme c’est beau ! » On se renvoie cette ambivalence comme un ballon. Devant un bel immeuble parisien que je lui signale, elle répond que ça n’a aucun intérêt ; elle n’aime pas Paris où pourtant elle est bien. Pour ma part, je me sens très bien dans l’appartement de Nour à Beyrouth ou dans le village de Rachaya el-Wadi au pied du mont Hermon, un lieu biblique que je trouve magnifique et vraiment inspirant. Mais il faut reconnaître que ce pays est aussi un immense gâchis.

Ce livre est une interrogation sur votre identité que vous menez à la manière d’un archéologue. Vous voulez comprendre vos racines juives alors même que jusque-là, être juif ne se rattachait pour vous à rien de précis ni de concret. Pourquoi cela ?

Je suis né dans un milieu laïc et républicain. Je me souviens de mon père s’arrêtant dans la rue parce qu’on jouait La Marseillaise ; il avait un grand respect des symboles républicains. C’était un homme au service de l’État. Donc j’ai été élevé sans éducation religieuse et je le regrette, parce que ma méconnaissance des bases est un boulet et me rend difficile l’étude du judaïsme. J’ai aimé appartenir à une minorité, cette différence que ça me conférait et qui me donnait l’allure d’un dandy et un lien avec le judaïsme comme culture, humour, philosophie de la vie. Mais le Liban étant un pays de convivialité métissée, un pays où se côtoient dix-huit communautés – dont la communauté juive qui y est reconnue et fait partie du tissu social –, y passer du temps a réveillé en moi des interrogations. Nour et les Libanais en général ont un socle identitaire très solide auquel ils sont très attachés. Si j’avais demandé à Nour de se convertir, elle aurait sûrement refusé. Ce socle permet d’additionner au-dessus, de construire à partir d’une base, mais on ne peut pas additionner sur du vide. Donc j’ai eu besoin d’interroger mes propres bases, qui sont françaises et juives.

Vous vous définissez comme un « captif amoureux » empruntant ces termes à Jean Genet qui, dans l’ouvrage qui porte ce titre, entreprend un voyage vers le Moyen-Orient où il va trouver un espace d’appartenance auprès des Palestiniens. Pourquoi Genet occupe-t-il tant de place dans votre livre ?

Très peu de journalistes ont vu les implications du chapitre que je consacre à Genet dans mon livre. Le Captif amoureux est un livre très important pour moi. Je réagis à des choses que j’ai ressenties au Liban où je me sens véritablement comme un captif amoureux parce qu’amoureux de Nour et captif puisque ne maîtrisant ni la langue, ni les codes, ni la géographie, ni les complexités des appartenances communautaires, je ne peux me déplacer sans être accompagné. J’ai lu le livre de Genet, puis le livre que Dominique Eddé lui consacre, j’ai navigué autour, interrogé Albert Dichy et Emmanuelle Lambert qui est la copréfacière de Genet dans « La Pléiade». J’ai lu aussi les détracteurs de Genet dont les textes sont d’ailleurs assez mauvais. Je voulais élucider la question de l’antisémitisme parfois attribué à Genet. La réponse qui se dégage est qu’il n’est pas antisémite, mais que le contexte et la période expliquent pas mal de choses. Tout cela me mène à Sabra et Chatila, au texte de Genet sur ce terrible massacre qui est « le Guernica des Palestiniens », pour reprendre les mots de Leïla Shahid et à la note très problématique qui accompagne la première version du texte, note supprimée par la suite. Je passe beaucoup de temps à me documenter sur ce bourbier qui me passionne et j’arrive à la conclusion que la responsabilité israélienne est plus importante que ce que j’avais pensé. Cet épisode m’a beaucoup obsédé parce que je voulais comprendre. C’est une tache morale qui collera longtemps aux Israéliens ainsi qu’à leurs complices libanais, et c’est en quelque sorte un combat pour la mort qui ne leur apporte aucun avantage stratégique. Pour finir, je dirais que la forme même du Captif amoureux, livre hybride, inclassable, qui tient de l’essai, de l’autobiographie, de la poésie et du carnet de voyage vers l’autre, m’a beaucoup influencé.

Vous écrivez : « Je sais enfin que Nour comprend pourquoi je m’enfonce (…) dans l’horreur du Moyen-Orient. Pourquoi cette farce tragique me fascine. Pourquoi je n’en dors plus. » Pourquoi donc ?

Leïla Slimani m’a fait découvrir un texte d’Etel Adnan sur l’Apocalypse arabe qui m’a marqué. Ce qui me fascine au Moyen-Orient est très ancien. Quand je travaillais au Figaro, j’ai couvert Les Belles Étrangères palestiniennes. Je suis allé à un récital de Mahmoud Darwich et bien que je ne comprenne pas la langue, je me sentais une étrange familiarité avec ce monde de l’Orient. L’Orient est l’endroit d’où l’on se lève, l’aube, le lieu de la naissance des choses, le lieu d’où vient la lumière. De la même manière, lors d’une rencontre avec Fadwa Toukan à Naplouse, alors que j’étais terrorisé sur la route, barrée de check-points, dès que je suis arrivé là-bas, je me suis senti comme chez moi. Il y a dans cette partie du monde des choses qui me parlent, dont une forme de drôlerie et d’absurdité mêlées. Certes l’aspect tragique me peine, mais j’y suis aussi réveillé par l’irruption de l’Histoire, alors que nous vivons dans des pays d’enfants gâtés, dans des pays où l’Histoire s’est lentement retirée ; il ne nous arrive plus grand chose. Au Moyen-Orient et au Liban en particulier, on est plongé dans des enjeux vitaux. Il y a parfois une certaine beauté dans la tragédie.

Lorsque vous écrivez « je suis un lâche de l’instant mais un brave de demain », que voulez-vous dire exactement ?

Je ne suis pas courageux au sens du risque physique, mais je suis mené par la curiosité et l’altérité. Je suis un être de désir et le désir me fait aller vers l’autre. Ma curiosité est si grande qu’elle peut me conduire à braver le danger.

À propos de votre métier d’éditeur, vous dites que vous avez été « le marchand du courage des autres » et qu’ils ont été votre « autobiographie fragmentée ». Pouvez-vous revenir là-dessus ?

Je fais référence au fait que je peux être particulièrement touché par certains écrits des auteurs que j’accompagne et que, quand c’est le cas, il m’arrive de demander à l’auteur de développer certains aspects pour la logique du texte, certes, mais aussi parce que ça me parle, ça dit aussi quelque chose de moi. Donc dans ce sens, je me suis caché derrière mes auteurs, je me suis éparpillé en eux.

Finissons par le commencement. À quel retournement votre titre fait-il précisément référence ?

Il y en a plusieurs. Au sens juif, la techouva est une pratique précise, celle d’un retour à la religion, d’un repentir. Ce livre contient en quelque sorte une part de repentir par rapport à des choses que je regrette de ma vie ; il exprime une volonté de réconciliation. Mais l’autre sens est celui de se retourner vers le passé pour aller vers l’avenir. On ne peut pas comprendre vers où l’on va si on ne connaît pas le passé. Il s’agit d’avancer à reculons, d’aller de l’avant vers le passé.

Le Retournement de Manuel Carcassonne, Grasset, 2022, 320 p.


En cette rentrée de janvier où les livres se bousculent, un ouvrage attire particulièrement l’attention des médias et du monde littéraire et pour cause, il s’agit du premier roman de Manuel Carcassonne qui fut directeur littéraire de Grasset et dirige aujourd’hui les éditions Stock. Mais Le Retournement est-il vraiment un roman ? Ouvrage inclassable qui mêle l’essai,...

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