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Lifestyle - Photo-roman

Cette folie qui nous lie au Liban

Notre lien au pays, ce n’est pas un simple rapport de citoyens à leur patrie, non. C’est une passion, une ivresse, une sorte de relation complètement toxique mais addictive, une folie dans laquelle des fous de dirigeants nous ont sans cesse poussés.

Cette folie qui nous lie au Liban

La mariée Katya Traboulsi sortant de chez elle au bras de son père Alexandre Assouad, le 20 avril 1989. Photo Roger Moukarzel

Si je ne connaissais pas Roger Moukarzel et Katya Assouad Traboulsi, respectivement auteur et sujet de cette photo lunaire qui a fait le tour du monde, j’aurais sûrement cru qu’elle est truquée, irréelle. Si je n’étais pas libanais et que je ne savais pas l’absurdité qui nous colle à la peau, la somme des incohérences qui constituent notre seconde peau, je me serais certainement dit que cette image est un montage. Ça ne peut pas être vrai. Impossible. Pourtant, ce moment qui dépasse l’imaginable et l’imaginaire, il a bien eu lieu, quelque part à Beyrouth, un jeudi 20 avril 1989. Ce matin-là, en pleine « guerre de libération », dans son impeccable robe blanche achetée à la hâte chez la couturière Melina à Achrafieh, impeccable jusqu’à la pointe de ses talons en soie blanche, impeccable jusqu’à cette couronne qui lui fleurit le chignon lustré, impeccable jusqu’au bout de ses doigts enveloppés dans des gants en dentelle qui appartenaient à sa mère, impeccable jusqu’aux perles qui lui courent autour du cou, Katya Assouad s’apprête à se marier. Sur le papier, c’est une mariée typique des années 80. À l’exception que cette mariée-là, émerge, comme une apparition, un mirage, d’entre les sacs de sable et les barils criblés de balles qui barricadaient l’entrée de son immeuble. « Un paysage normal, presque banal, de l’époque », me dit-elle.

On est fous

Elle sort au bras de son père Alexandre Assouad, son regard contient toute la stupéfaction d’un monde qui nous tombe sur la tête, mais elle sourit, Katya. C’est un détail, certes. Mais rien qu’à y penser, rien qu’à placer ce sourire dans son contexte historique, j’ai des frissons qui m’électrisent le corps. Comment fait-elle pour sourire, la mariée sous les bombes ? Quand j’ai posé cette question à Katya il y a quelques jours, elle s’est tue puis elle m’a dit, comme ça, sans se rendre compte de la portée de ses mots : « Je ne sais pas. Mais quand je repense à cette journée, à comment nous avons dû ruser face aux obus qui nous pleuvaient dessus, quand je repense que nous avions bu du champagne en voiture pour conjurer la peur, je me dis que nous étions fous. » Puis elle a tenu à rajouter : « Tu sais, malgré tout, il y avait des moments heureux. Sans doute, notre instinct de survie. » À eux seuls, les mots de Katya, son sourire et sa robe blanche sous les bombes résument ce qui nous lie au Liban. C’est un grand écart de sentiments, une Cocotte-Minute d’émotions contradictoires prête à sauter à tout moment. Ce qui nous lie au Liban, ce n’est pas un simple rapport de citoyens à leur patrie, non, c’est une passion, une folie dans laquelle des fous de dirigeants nous ont poussés.

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Quand je dis ça, je parle de ceux qui, au plus fort de nos guerres, attendaient ces flash info annonçant une accalmie pour sortir de leurs abris, conduire entre les mines, et aller danser et boire comme des aliénés sous les boules à facettes des boîtes de nuit du Kesrouan. Je parle de ceux qui ont fait l’amour, la fête, des mariages, des enfants et des anniversaires dans les abris, et qui jurent qu’il y avait des moments d’ivresse à l’époque. Je pense à ceux qui ont tout perdu aux mains de la guerre, des appartements, des yeux, des rêves, parfois même des enfants, et qui n’ont jamais sombré dans l’amertume ou la violence. Qui ont toujours dit, et diront encore : « Hamdellah », alors que leurs vies ressemblent plutôt au pire des enfers.

La volonté de tout changer et une inguérissable nostalgie

Je parle de ceux qui veulent que tout change, que tout disparaisse, mais qui sont en même temps atteints d’une inguérissable nostalgie. Je pense à ceux qui, chassés par les guerres, sont partis, ont eu la chance d’avoir de vrais droits, de vrais passeports et de vraies vies, mais qui, dès que les combats ont cessé, ont abandonné toutes ces possibilités pour revenir dans ce fief où les mêmes criminels de guerre avaient pourtant trouvé le moyen de se reproduire. Je parle de tous ceux qui continuent de partir à contrecœur, mais qui vous jurent avec une infinie conviction qu’encore une fois, la millième fois, ils reviendront « dès que les choses s’amélioreront ». Je parle de ceux qui sont partis avec conviction, mais dont la vision de Beyrouth depuis leur hublot suffit à leur froisser le cœur et leur faire regretter leur choix.

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Le pouvoir du mot « tfaddal »

Qui n’abandonneront jamais l’idée qu’ils vieilliront dans ce pays qui ne sera jamais un pays. Je parle de ceux qui (moi inclus) voient, avec lucidité, à quel point plus rien ne marche dans ce Liban malade, mais qui, en dépit de tout cela, disent que c’est le plus beau pays du monde. Je parle de ceux qui (moi inclus) sont privés du plus infime des droits, mais qui donneront tout pour l’odeur d’une man’ouché au petit matin, pour le soleil qui trempe Beyrouth dans l’or et le sourire d’un vendeur de maïs sur la Corniche. Je parle de ceux qui s’obstinent à affirmer qu’ils n’arrêteront pas de manifester et d’aller dans la rue tant qu’on n’aura pas connu la vérité sur le 4-Août, quand bien même le monde entier nous a oubliés. Je parle de ceux qui savent que les élections ne serviront pas à grand-chose, mais qui se mobilisent, réfléchissent, ne dorment pas la nuit, pour encourager les gens à aller voter. Je parle de ceux qui, au lendemain de ce même 4-Août, blessés, cassés, défaits, ont réparé leurs vitres et celles de leurs voisins, et qui sont prêts encore à recommencer s’il le faut. Je parle de ceux qui vont prendre un verre, ouvrent un restaurant, organisent une exposition, mettent en scène une pièce de théâtre ou un concert. Je parle de ceux qui se disent capables, coûte que coûte, de donner tout ce qu’il leur reste au Liban, alors qu’il ne leur reste plus rien. Je parle de ceux qui, comme moi, ont été complètement consumés par ce pays, mais ne parviennent pas à arrêter de l’aimer, presque comme des toxicomanes. Je parle de ceux qui encore sourient. Il ne s’agit pas de résilience, non, mais de cette folie qui est la nôtre et contre laquelle ni la guerre ni la mort n’a rien pu. Et cette folie, notre dernier ressort, c’est peut-être ce qui nous sauvera.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...

Si je ne connaissais pas Roger Moukarzel et Katya Assouad Traboulsi, respectivement auteur et sujet de cette photo lunaire qui a fait le tour du monde, j’aurais sûrement cru qu’elle est truquée, irréelle. Si je n’étais pas libanais et que je ne savais pas l’absurdité qui nous colle à la peau, la somme des incohérences qui constituent notre seconde peau, je me serais certainement...
commentaires (5)

Des paroles tellement vraies tellement touchantes. Bravo pour cette belle description de ce que nous sommes. Nelly Haikal Ex citoyenne libanaise.

Haikal Nelly

00 h 07, le 16 février 2022

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Commentaires (5)

  • Des paroles tellement vraies tellement touchantes. Bravo pour cette belle description de ce que nous sommes. Nelly Haikal Ex citoyenne libanaise.

    Haikal Nelly

    00 h 07, le 16 février 2022

  • Notre pays est un boomerang. Il peut nous jeter loin de lui , on y revient obligatoirement. Je t.aime mon pays.

    Darwiche Jihad

    23 h 25, le 15 février 2022

  • Gilles, tu parles de ceux qui raffolent de l’odeur de la fleur d’oranger et de la terre après la première pluie. Superbe mélange de sentiments, d’émotions et de larmes retenues.

    CREDIT LIBANAIS S.A.L. (5) ANNULE

    14 h 27, le 15 février 2022

  • Superbe !

    Wow

    13 h 50, le 14 février 2022

  • émouvant....mais finis nos histoires de tristesse et de joies volées! on mérite une belle vie,les libanais !

    Marie Claude

    07 h 43, le 14 février 2022

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