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Lifestyle - Photo-roman

À ceux qui ont été à l’école au Liban

La « bosta » du matin, le personnage de la « maîtresse » d’arabe, la « man’oushé » de la récréation et les plats abjects de la cantine, « Tu oses ou tu dis la vérité ? », le sourire de l’infirmière et la cruauté des enfants... Il faut avoir grandi dans ce pays pour connaître et comprendre les codes si propres aux écoles libanaises.

À ceux qui ont été à l’école au Liban

Photo tirée du compte @oldbeiruthlebanon

Je suis tombé sur elle par hasard, dans la papeterie du quartier. Des lustres que je ne l’avais plus revue, vingt-cinq ans au moins. Mais il lui a suffi d’échanger quelques mots avec le vendeur pour que je la reconnaisse. Cette voix nasillarde, pointue, recouvrant toutes les nuances d’aigu possibles et imaginables, et qu’on mimait quand elle avait le dos tourné, jusqu’à la faire fondre en larmes. C’est cruel, un enfant. Cette voix qui, des millions de fois, a répété, en montant crescendo « Akala al-waladou al-touffaha  » ; la légendaire formule « l’enfant a mangé la pomme » qu’il nous fallait épeler avec la bonne intonation, le bon accent. Cette voix qui nous irritait autant qu’elle nous mettait dans des fous rires pas possibles. Cette voix qui, au bord de la crise de nerfs, assénait un « Khraso ! À la porte », puis finissait par flancher en voyant nos yeux de petits chiots larmoyants. C’est manipulateur, un enfant. Cette voix n’avait pas changé, intacte, revenue de mes années d’école me traumatiser et me décrocher un sourire. Debout dans cette papeterie sombre, parmi une pile de feuilles en pagaille, un tas de Bic rouges et de gommettes en forme d’étoile, Madame E., la « maîtresse d’arabe », était là, comme une vision, un spectre rescapé de mon enfance.

La « bosta » du matin

Elle était là, la même, avec ses lunettes de vue suspendues à une sorte de chaîne tramée de faux Swarovski, son jean enfoncé dans des bottes en fausse peau de serpent, son pull flanqué d’un chaton en fourrure synthétique et son air éternellement de mauvais poil, prête à engueuler qui la contrarie. Une femme à la fois tendre et puissante, une claque par-ci et une caresse par-là, comme l’étaient toutes les maîtresses d’arabe de notre enfance. Dans son sac, un fourre-tout tacheté d’encre et de craie, il y avait sans doute un livre écorné qui abrite des poèmes oubliés, un porte-craie pour lui éviter d’abîmer ses ongles ornés de minuscules papillons scintillants, peut-être des pastilles pour lui adoucir la toux, encore des Bic rouges et un paquet de Gauloises sur lesquelles elle tire entre deux crises de nerfs. En revoyant Madame E., je me suis dit qu’il faut avoir grandi au Liban, avoir fait ses classes au Liban, pour comprendre ce personnage tellement singulier et que seuls les enfants de ce pays ont connu.

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En la revoyant, tout est remonté à la surface, ces codes, ces rituels et ces souvenirs que continuent de perpétuer les écoles libanaises. La bosta et son drôle de Klaxon, qui faisait un bruit de trompette en perçant le silence de l’aube. Les mères à moitié endormies dans leur chemise de nuit, qui insistaient à tenir la main de leurs enfants, même à dix ans, même à quinze, même si ça leur foutait une honte monumentale. La cloche du matin, son crissement qui ne m’a plus jamais quitté, nos boules au ventre et nos yeux assoupis de sommeil à devoir assimiler des choses absurdes et dont personne, strictement personne, n’a eu besoin dans la vraie vie. Cosinus, forces de frottement, accord des verbes irréguliers, mode de reproduction des fourmis, l’indépendance du Liban, la plaisanterie du centenaire. À défaut de retenir toutes ces notions qui dépassent la capacité d’absorption d’un être humain, le jour des examens, on les coinçait, écrits en très petits caractères, à l’arrière de nos calculatrices. C’est fou à quel point notre imagination pouvaient aller loin en termes de triche et d’antisèches.

Tu oses ou tu dis la vérité ?

À la récré, en guise de récompense, une brioche boursouflée et dont le sucre nous collait sur le bout du nez, une man’oushé payée 500 livres libanaises accompagnée bien évidemment d’un Bonjus. Et dans le pire des cas, à la cantine, des plats abjects qu’on était contraint de finir jusqu’à la dernière miette. À notre grand dam, de la moujaddara tous les vendredis. Sinon, il y avait la menace constante de mises à la porte et d’avertissements de discipline ; lesquels, s’accumulant, se transformaient en une colle, une retenue le samedi. Il y avait aussi, plus sournoise, la menace des surveillants, ces redoutables espions qui apparaissaient derrière une porte, au coin d’un mur, quand on les attendait le moins, avec leur sifflet rouge et leurs regards aigris. « Relève ton jeans », « arrête de mastiquer », combien de fois avons-nous eu ces mots dans nos tympans? Il y avait le sourire de l’infirmière à qui l’on prétextait tous les maux du monde, juste de quoi rater un cours de maths ou un examen de biologie ; mais de chez qui l’on ressortait bredouille avec, au mieux, un cube de sucre et quelques gouttes d’alcool de menthe. Il y avait aussi les photos de classe, à l’ombre d’un arbre centenaire, pour lesquelles on s’entassait sur des bancs branlants ; ces photos qu’on n’ose même plus regarder avec le temps, avec nos poussées d’acné, nos moustaches naissantes et des kilos de gel dans les cheveux. Dans la cour de récré, les garçons qui se battaient pour des pogs, ces petits cartons à l’effigie de joueurs de football auxquels j’ai toujours perdu d’avance ; et ce « ballon chasseur » qui reste jusqu’à ce jour ma plus grande phobie. Plus tard, à l’aube de l’adolescence, dans un coin du préau, «Tu oses ou tu dis la vérité ? », cette bouteille de Soha qui tourbillonnait en espérant qu’elle tombe sur celui/celle qu’on rêvait pour un premier Smac volé.

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Il y avait beaucoup de cruauté aussi, la honte de celui qui avait peur du ballon et qui préférait la compagnie des filles ou des livres. La honte de celle et celui qui avait pris du poids à l’adolescence. Ceux-là qui finissaient toujours en larmes dans les toilettes, à force de « grosse vache » ou de « louté ». Ça aussi, ça surtout, je ne peux pas l’oublier.

Sauf qu’aujourd’hui, quand je recroise Madame E., irritante et drôle à la fois, quand je repense à ces années d’école, c’est un peu, au fond, comme décrire le Liban : une claque par-ci, une caresse par-là.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...

Je suis tombé sur elle par hasard, dans la papeterie du quartier. Des lustres que je ne l’avais plus revue, vingt-cinq ans au moins. Mais il lui a suffi d’échanger quelques mots avec le vendeur pour que je la reconnaisse. Cette voix nasillarde, pointue, recouvrant toutes les nuances d’aigu possibles et imaginables, et qu’on mimait quand elle avait le dos tourné, jusqu’à la faire...
commentaires (6)

Ahhh, miss Hawawini aura fait rêvé bon nombre d'adolescents pré-pubères...

Raffy Jean-Paul

19 h 10, le 10 février 2022

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Commentaires (6)

  • Ahhh, miss Hawawini aura fait rêvé bon nombre d'adolescents pré-pubères...

    Raffy Jean-Paul

    19 h 10, le 10 février 2022

  • Malheureusement a jamhour , le jeans était interdit et pas de fille jusqu en 1976. Et donc peu d opportunité’ pour s adonner au célèbre «  tu oses ou tu dis la vérité? » Il y’ avait toujours miss penny Holman ou miss Hawawini pour nous faire rêver……

    Robert Moumdjian

    04 h 26, le 08 février 2022

  • De mon temps la man’ouché était plutôt à 500 piastres, mais pour le reste ça se tient…

    Gros Gnon

    14 h 21, le 07 février 2022

  • Pas compris le "relève ton jeans"…

    Gros Gnon

    14 h 16, le 07 février 2022

  • Bel article. Mais l’école n’aurait pas été 100% utile. Le titre est erroné en terme linguistique «  qui sont allés » devrait-on écrire… au lieu de « qui ont été » ( ils ont été quoi? ) . Erreur faite par un très grand nombre de personnes en fait. bonne journée tout le monde.

    LE FRANCOPHONE

    09 h 50, le 07 février 2022

  • J'ai grandi à Paris, et pourtant je retrouve beaucoup de choses personnelles dans cette jolie évocation, tendre et cruelle à la fois.

    F. Oscar

    08 h 25, le 07 février 2022

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